« Nous partîmes trois mille et par un prompt renfort… » Manifs des lycéens.
Je fais partie du commando de profs envoyés à la rescousse à la suite des manifs étudiantes. J’ai, dans mon barda, des années d’expérience, des livres, des diplômes et, dans ma mémoire venteuse, des souvenirs de classes et d’emplois du temps surchargés, d’élèves indignés, de parents mécontents, de salles inadaptées ouvertes aux quatre vents et de mouvements lycéens qui se sont essoufflés.
Face aux manifs tous azimuts, en capitaine dévoué, j’ai voulu sans tarder voler au secours des troupes en déroute. Dans un rapide entretien, j’ai pu discuter avec « le chef » dont les mots précipités ont griffé mes oreilles autant qu’un message envoyé de la lune, en mauvais morse. Malgré la distance qui me sépare de mon nouvel établissement, dans ce que j’ai capté, ma mission est claire et définitive : elle consiste, sans délai, à rejoindre le front trois jours par semaine – et c’est une faveur qu’on vous fait, cher collègue, rendez-vous compte, qu’on vous a regroupé vos 19 heures sur trois jours – afin que, dans les meilleures conditions, vous puissiez venir au secours d’une seconde et de quatre classes de premières en détresse.
Vous avez du métier, vous avez enseigné l’anglais pendant trente ans mais vous maîtrisez aussi bien la langue de Shakespeare que celle de Molière. Et cela tombe bien car ce sont des cours de lettres que vous allez devoir dispenser. Ne vous inquiétez pas, un collègue de maths a déjà pris en charge les cours de philo en terminale et tout se passe très bien pour lui. Voyez-vous, depuis quelques semaines, les élèves sont en souffrance, les élèves réclament, les élèves ont faim : la plupart d’entre eux passent le bac en fin d’année ; plus que jamais, ils ont besoin de vous. Et puis, soit dit entre nous, ils sont comme tous les autres, nos jeunes … ils ont un tout petit niveau et ne s’apercevront même pas des éventuelles difficultés que vous pourrez rencontrer dans l’enseignement de la matière.
Le service qu’on exige de vous est un jeu d’enfant à la portée de n’importe quel fantassin. En quelques jours, vous pourrez grâce aux dispositifs de soutien mis en place dans l’établissement, rattraper leur retard en conjugaison, en grammaire, en orthographe : « Aux âmes bien nées, la valeur n’attend pas le nombre des années ! » n’est-ce pas ? Faites-les lire, c’est le programme ! Réalphabétisez-les et plongez-les ensuite dans les classiques intemporels : Corneille, La Boétie, Balzac et Rimbaud ! Cela leur fera oublier la vétusté des salles, les ordinateurs qu’ils ont cassés, les fenêtres qu’ils ne peuvent pas ouvrir, les chaises qui branlent, les sanitaires qui fuient et, depuis des temps immémoriaux, le règne du Grand Froid ou de la Canicule qui, au rythme des empires, tiennent obstinément le siège et se refilent la chaise percée.
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