Dire la poésie est affaire de pudeur. Souvent, l’opération se joue « à huis clos » dans le secret de la conscience et de l’intimité. Baudelaire dit assez bien
l’opération particulière qui se fait au moment de la lecture de la poésie. Mais quand cette lecture devient publique, difficile d’éviter
la déclamation ou l’emphase.
Je
trouve particulièrement émouvant cette « lecture » que nous offre cette jeune étudiante chinoise... Assortie de son commentaire, on constate que l’émotion que provoque une poésie naît
souvent d’un écho personnel...
Par
ailleurs, moi qui ai enseigné le « français langue étrangère », je suis aussi sensible à l’hommage aux grands auteurs que
rendent ces étudiants étrangers... Ils considèrent avec un immense respect des textes que nos étudiants natifs ont tendance à balayer du revers de la main.
On commémore Brassens comme on vient de
commémorer Gainsbourg en fonction de deux dates qui se suivent à dix ans
d’intervalle. En 81, j’ai perdu l’une de mes idoles dont je savais le répertoire par cœur, en 91, j’en perdais une autre dont je découvrais avec passion l’étrangeté et la
modernité...
J’ai beaucoup « revisité », exploré, réécrit l’univers de Serge et,
curieusement, je n’ai pratiquement rien fait par rapport à celui de Georges. A peine abordé quelques chansons en cours de lettres... Je lui consacre avec plaisir aujourd’hui un article, à
l’occasion d’une question posée dans un forum « quelle est votre chanson favorite de Brassens ? »...
Pas facile de faire un tri... Immédiatement me viennent à l’esprit « Oncle
Archibald », « La Supplique pour être enterré sur la plage de Sète » ou encore « la fille à cent sous ». Peut-être me déciderai-je finalement pour « le Grand chêne ». C’est une chanson qui reconte une histoire, comme souvent chez Brassens. C’est un apologue, d’une simplicité et d’une
évidence dignes des plus beaux contes.
Tout commence « en dehors des chemins forestiers ». Des amoureux se
mettent à dialoguer avec le chêne sous lequel ils ont vidé « leur grand sac de baiser ». On sympathise, on refait le monde et on
s’invite ! Le chêne accepte de sortir « ses grands pieds de son trou » et de suivre ses nouveaux amis. Brassens a chanté les bancs publics. Il chante le destin du chêne. C’est un
peu comme si l’un de ces bancs avait suivi « ces petits gueules bien sympathiques » avant « les gros nuages lourds ». A la fin de l’histoire, « amère destinée », le
malheureux finit dans la cheminée comme du « bois de caisse ».
La chanson est menée sur un rythme
allègre et le chêne, vite abandonné dans le jardin se retrouve en compagnie de « roseaux mal pensants » et de chiens « levant la patte sur lui ». Autour de lui tourne
alors la ronde des saisons... Tout Brassens est là-dedans, le grand Pan, le temps qui passe, l’amour, la chair, le flétrissement. On se
souvient encore des « Bancs publics » et de la déroute du grand ciel bleu et des projets. Les mêmes nuages roulent dans le ciel, au-dessus de la cime du grand chêne, et ce n’est pas
l’orage qui le déracine mais la méchanceté de « l’horrible mégère » qui le fait « vieillir
prématurément ».
Avec le regard incrédule des amoureux de Penais, les éléments de la nature ne
peuvent que s’interroger tristement et regretter la compagnie si charmante et si délicate des éphémères humains. Tiens, héritier de Brassens, Renaud s’en est souvenu dans sa chanson « mal
barrés ».
La fable
« l’Homme et la couleuvre » donne donc la parole à l’arbre et ce dernier, pas plus que le bœuf ni la vache n’est satisfait du comportement de l’homme... Qu’on lise cet
extrait :
L'arbre étant pris pour juge,
Ce fut bien pis encore. Il servait de refuge
Contre le chaud, la pluie, et la fureur des vents ;
Pour nous seuls il ornait les jardins et les champs.
L'ombrage n'était pas le seul bien qu'il sût faire ;
Il courbait sous les fruits ; cependant pour salaire
Un rustre l'abattait, c'était là son loyer,
Quoique pendant tout l'an libéral il nous donne
Ou des fleurs au Printemps, ou du fruit en Automne ;
L'ombre l'Eté, l'Hiver les plaisirs du foyer.
Que ne l'émondait-on, sans prendre la cognée ?
De son tempérament il eût encor vécu.
Et
maintenant, qu’on veuille bien écouter la chanson de Georges qui raconte la rencontre malheureuse du chêne et de « deux
amoureux » :
Au pied de leur chaumière, ils le firent planter.
Ce fut alors qu'il commença de déchanter
Car, en fait d'arrosage, il n'eut rien que la pluie,
Des chiens levant la patt' sur lui.
On a pris tous ses glands pour nourrir les cochons,
Avec sa belle écorce on a fait des bouchons,
Chaque fois qu'un arrêt de mort était rendu,
C'est lui qui héritait du pendu.
Puis ces mauvaises gens, vandales accomplis,
Le coupèrent en quatre et s'en firent un lit,
Et l'horrible mégère ayant des tas d'amants,
Il vieillit prématurément.
Un triste jour, enfin, ce couple sans aveu
Le passa par la hache et le mit dans le feu.
Comme du bois de caisse, amère destinée !
Il périt dans la cheminée.
J’ai beaucoup écouté Brassens
durant mon adolescence et je crois lui devoir un certain nombre de mes références littéraires. Je continue de lui rendre discrètement hommage dans la lecture que je fais des « Fables » de La Fontaine... Ainsi, j’avais en 1ère, il y a quelques années, proposé un rapprochement entre les chansons de Brassens et
certaines des fables les plus connues.
Dans cet esprit, je suis tombé récemment sur une fable moins connue du livre 8,
reprenant le thème de la férocité des hommes et du danger qu’il y a à dire la vérité à ceux qui ont le pouvoir (on se souvient des
mésaventures de l’âne dans « les animaux malades de la peste » quand tous les courtisans s’en prennent au simplet et crient « haro sur le baudet »)... Cette fable
s’intitule « l’homme et la couleuvre »... Spécialiste en questions qui fâchent, « l’homme » demande au
« serpent » de lui dire qui, de l’animal ou de lui-même, est le plus méchant.
Cette question amène à un examen de
conscience et, après avoir écouté la vache et le bœuf, le fabuliste ne tarde pas à trancher : l’ingratitude est du côté de l’homme... Toute vérité ne fait pas plaisir à entendre et le ton
monte vite entre les opposants. L’arbre, symbole de calme et de sérénité est alors convié pour témoigner... « Auprès de mon arbre, je
vivais heureux » chantait Georges. On y revient demain pour mettre en dialogue par delà les siècles, les deux défenseurs des arbres.
J’ai eu des pensées pour Roger Gicquel la semaine dernière (je dirai pourquoi
dans la semaine), j’en ai d’autres pour Jean... Les chansons de Jean Ferrat passent autrement que par les tympans. J’entends encore la voix chaude,
les mélodies qui font monter la vie dans la gorge, la vie, le soleil, l’amour, les idéaux, la grande Histoire...
J'avais onze ans, un petit lecteur de cassettes sur les genoux et deux cassettes sur le coeur, la première était bleue, Pathé Marconi, Julien
Clerc, "ce n'est rien" et l'autre, brune, "la commune"... J'écoutais alternativement l'une et l'autre...
La brune finissait par "aimer à perdre la raison". Ce soir, je n'ai plus le coeur pour remettre "ce n'est rien"...
Littérature, écriture et voyage. Comment la lecture et le voyage nourrissent-ils la pensée et suscitent-ils, en même temps que le plaisir, la curiosité, l'écriture ?
Lien vers l'ensemble de mes livres :
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