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Dosette de lecture n°164 : Philippe Claudel, « le Rapport de Brodeck », l’égout sans les couleurs.

Publié le par Eric Bertrand

Jusqu’à quelle noirceur l’âme humaine est-elle prête à descendre pour assurer sa propre conservation ? Pour donner une peinture de la monstruosité qu’il dépeint quelque part dans le monde d’hier ou d’aujourd’hui, dans un univers où règnent la peur et la violence, l’auteur de ce roman utilise par exemple la métaphore d’une espèce de papillon qui accueille dans « son groupe » les papillons « étrangers » afin, le moment venu, de les livrer en pâture au prédateur ...

Dans cette logique d’autoprotection et de bassesse, ils sont rares ceux qui échappent à la règle. Au village qui sert de décor à cette histoire, Brodeck est un cas à part : habile rédacteur, il observe et témoigne de ce qu’il a vu ou de ce qu’il a entendu, même si c’est répugnant. Le curé avec qui il dialogue, le confirme à sa façon : lui, se contente de « tenir la boutique » et, de ce fait, il se désigne comme « l’homme-égout qui déborde sous le trop-plein ». Difficile en effet, quand rien n’arrête l’ivresse du Mal, de prétendre ramener chez les fidèles l’amour du prochain ou la sobriété : « Faut-il donc que la vie paraisse aux hommes d’une si lugubre monotonie pour qu’ils désirent ainsi le massacre et la ruine ? »

Brodeck en a déjà été victime : il était « chien Brodeck », « l’homme merde », et il a survécu à l’enfer des camps. Son retour auprès des siens ne lui offre aucun répit. En effet, le maire lui demande, au nom de la communauté, de rédiger « un rapport » au sujet des faits liés à l’exécution d’un certain « Anderer », étranger au village et devenu, un soir à la taverne, le bouc émissaire de tous les « honnêtes citoyens ». Mais quel sort réserve-t-il au juste à ce lourd et patient travail d’écriture et d’humanité ? Quand « le rapport » est enfin terminé, l’employé municipal qui a, lui aussi, trempé dans de sales affaires, en décide sans nuances, anéantissant d’un seul coup la méticuleuse œuvre de mémoire : « De tous les dangers, celui de la mémoire est un des plus terribles (…) Il est temps d’oublier, Brodeck, les hommes ont besoin d’oublier. »

Pour cette raison aussi, ce roman entre curieusement en résonance avec notre époque…

 

 

Dosette de lecture n°164 : Philippe Claudel, « le Rapport de Brodeck », l’égout sans les couleurs.
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