Juke-box n°17 : Julien Clerc : « Ivanovitch » : un voyage immobile…
C’est un jour d’hiver, j’ai dix ans et je suis contraint, pour plusieurs semaines si tout va bien, à rester allongé dans un lit d’hôpital. « Ce n’est rien » … Sur la tablette à côté de moi, il y a un lecteur de cassettes et un livre illustré des Contes d’Andersen, « la Petite marchande d’allumettes », « le Sapin », « la Reine des neiges » ; j’écoute en boucle les chansons d’un album de Julien Clerc sans savoir que, par la suite, je n’en manquerais plus un seul. De l’autre côté de la fenêtre à double vitrage, le ciel est d’un gris sale ; au-dessus des toits de la ville de Dijon, la neige s’essaie à de faux flocons ; ils me font rêver à des moments déjà évanouis de luge et de bonhomme de neige mais « Tout est fermé, la maison est là, solitaire » …
Prisonnier de mes draps glacés, je savoure la tonalité étrange de ces musiques, la force poétique de ces textes et j’adore la voix si particulière de ce jeune chanteur. « Mille coquilles de noix », il suffit de quelques accents, de quelques traits de plume et l’atmosphère est plantée : « Il était arrivé, le fiacre l'emportait (…) Ivanovitch est là ; et le ciel est toujours si gris … »
Une infirmière passe dans la chambre, c’est l’heure de la piqure ; j’attends d’autres visiteurs. Je ferme les yeux : peu à peu, la vie arrive dans le tableau ; les bruits, les odeurs, les personnages aux membres aussi endoloris que les miens : « Une rumeur, un pas traîné, la porte s'ouvre un peu (…) Dans un coin du logis tous se pressent autour de lui ; la fille a l'air fanée et le garçon gêné, le père et tous les apprentis qui rêvent de Paris … »
Et moi, « Rolo, le baroudeur » piteux, sans jamais avoir baroudé, c’est peut-être « mon dernier train » ; alors, je « n’achète pas les gazettes » et je me mets à rêver à des fiacres qui m’emportent, à « St Pétersbourg, ma ville » ; puis viennent d’autres lieux, Zucayan, Sertao, la Californie, les chutes du Niagara et « ses grands mouchoirs de lilas » et je me vois déjà, loin des perfusions et des bandages, « sur la piste des savanes » où je serais « caravanier » ou bien passager à bord de « grands trains fleuris » où je rencontrerais, parmi d’autres Fleurs des gares, des filles sur des vérandas et des Adelita.
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