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Souvenir du Bataclan et bouteilles à la mer

Publié le par Eric Bertrand

C’était dans les heures sombres de novembre 2015, au lendemain des attentats du Bataclan…. Immense incompréhension, douleur, consternation, prostration, révolte sourde qui gronde quelque part et qui ne demande qu’à éclater… Comme dans tout le pays, dans le lycée où j’étais en poste, une minute de silence était prévue, à la première heure, un moment de recueillement, inscrit sur le planning et imposé à tous les personnels et à tous les élèves…

Comment imposer « le silence » et écraser le cri quand les mots ont implosé, quand ils sont ligotés par l’angoisse, les images sordides et les discours en boucle ? L’horreur et la barbarie s’étaient invitées jusque dans les établissements au lendemain d’un week-end qui aurait dû être consacré à la musique, à la détente, à la légèreté. Cette fameuse « minute de silence » a duré bien davantage, tous les jours et les années qui ont suivi. Comment y faire face en cours et comment l’admettre et l’assumer, tout au cours de sa vie quand on est un jeune homme, une jeune fille de seize ou dix-sept ans ?

 

En ce lundi matin au lycée, l’écriture m’avait semblé la forme de réponse la plus adaptée et la plus authentique pour recueillir le vacarme des silences. Dans le désordre des stylos, la mine chiffonnée, l’œil hagard, les deux classes de premières que j’accueillais avaient tout de même réussi à rédiger de petits messages dans le secret de leur conscience et de leur cœur. D’écorchés messages pour hurler ou essayer de comprendre, pour tâcher d’accompagner les victimes, pour haïr la haine et pour lancer au hasard des dix ans à venir, un appel au grand large de leur destin… Vagues de mots palpitants, de mots qui pulsent, de mots qui vibrent derrière le papier et dans les marges ; vagues de lettres saignantes, de lettres écorchées peut-être capables, à elles seules, de retracer des lignes de vie et des lignes d’espoir. Et puis nous les avions rassemblées, pliées en quatre, et enfermées dans deux bouteilles (une par classe) afin que « la minute de silence au lycée Vieljeux de La Rochelle » s’en allât résonner au fil de l’eau et du temps, dans l’immense assiette fêlée des flots.

Mais les courants des pertuis ne suffiraient certainement pas.

Il fallait un bateau, une alliée, une navigatrice en partance… Et cette navigatrice, ce fut Isabelle Autissier, qui accepta quelques mois plus tard d’embarquer ces ancres vagabondes et de les lancer au large, lors de son voyage prévu en juillet 2016 vers le Groenland.

Et un beau jour, par 58° nord, le voyage recommença :

https://www.youtube.com/watch?v=hRNrtmHu_9k

Le temps passe, la mer roule, et le mercredi 7 mars 2017, un courriel émerge sous l’algue administrative de la boite mail du lycée. L’une des bouteilles a été retrouvée le 8 juillet 2017 au large de Senja, petite île située au nord de la Norvège. C’est un certain Tore, étudiant en sciences, qui vient à son tour de jeter sa « bouteille à la mer » et de contacter le lycée Vieljeux. Curieux de connaître toute l’histoire et de comprendre les courants qui ont mené l’étrange nef de La Rochelle à ce coin reculé de son pays, il souhaite en savoir davantage et raconte d’abord les circonstances de sa trouvaille : il l’a découverte par hasard à Ballesvika. D’après son témoignage, alors qu’il marchait en direction de Teistevika avec son fils, il avait distingué une sorte de bouche rouge en forme de goulot ; c’était une bouteille soigneusement cachetée à la cire ; elle était en partie cachée par les rochers et, dans cet endroit sauvage où le vent souffle fort et anéantit tout ce qu’il trouve sur son passage, elle avait résisté aux assauts des vagues et aux mauvais coups du flux pour, à sa façon, dicter sa lettre et laisser s’échapper ce qui lui restait d’oxygène.

Bataclan ; 13 novembre ; bouteille à la mer

Bataclan ; 13 novembre ; bouteille à la mer

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