Je débute enfin (promis depuis longtemps !) une série d’articles consacrés aux idiomes rencontrés dans les différents pays,
cette part si intime qui fait la spécificité d’un peuple et qui dévoile un peu de sa nature et de son imaginaire... Je me servirai de l’un de ces livres qui me sert de « bible » : celui du
linguiste Claude Hagège, souvent évoqué dans ce blog et de son article intitulé « Idiomes » dans « le Dictionnaire amoureux des langues ».
Avant de commencer à regarder de près certaines de nos expressions si intraduisibles en d’autres langues, je propose à mon
lecteur le plaisir d’écouter (peut-être de découvrir) la virtuosité de Claude Hagège, la générosité de son savoir alimenté des diverses langues qu’il connaît si bien et qui font de sa culture un
ensemble si baroque...
En digne héritier de Rabelais et de François Villon, Brassens qui, comme il le dit lui-même « lâche des pleines bouches de mots crus
», a toujours eu un faible pour les bons mots et les mots sonores. D’où la saveur de ses chansons et notamment de cette « ronde des jurons » que je livre en conclusion à ce petit « parcours
» à travers jurons et insultes !
Dans mon travail en BTS sur les jurons, j’ai travaillé sur un article consacré aux jurons québécois. Très différents des nôtres, vous
allez voir ! En même temps qu’un joyeux défilé de jurons, cet article paru dans « Courrier International » présentait une curieuse exposition consacrée à des objets d’église et soulignait un
paradoxe : celui de la présence dans la langue courante au Québec, de jurons qui sont empruntés au lexique de la liturgie.
L’Eglise catholique, très active au Québec, est propriétaire de « mots saints »... Par réaction contre elle, les Québécois se sont mis
à utiliser pour jurer ou plutôt « sacrer » des mots comme « tabernak », « ostie », « ciboire » ou « câlice »... Cela dans le but de mettre à distance des rituels qui leur pesaient. Or, phénomène
inverse, à l’heure actuelle, alors que les nouvelles générations tendent à oublier de plus en plus l’origine des mots et des expressions, certains conservateurs s’efforcent de ramener sur le
devant de la scène la réalité première de ces chers « sacres » menacés à leur tour d’extinction ! Il faut en effet de plus en plus souvent, constatent les éducateurs, rappeler aux élèves
railleurs qu’un guide ou qu’un bedeau ne jure pas lorsqu’il leur montre un tabernacle, un ciboire, une ostie, qui plus est, con-sacrée !
Avant la
versionécrite de la conférence (il serait temps, depuis que je l’ai annoncée !) qui sera publiée en 21 épisodes sur ce blog
(sans doute en alternance avec d’autres actualités) le traditionnel article du mois...
Brassens et « le Grand chêne »
On commémore Brassens comme on vient de commémorer Gainsbourg en fonction de deux dates qui se suivent à dix ans d’intervalle. En 81, j’ai perdu l’une de mes idoles dont je savais le répertoire par cœur, en 91, j’en perdais une autre dont je découvrais avec
passion l’étrangeté et la modernité...
J’ai beaucoup « revisité », exploré, réécrit l’univers de Serge et,
curieusement, je n’ai pratiquement rien fait par rapport à celui de Georges. A peine abordé quelques chansons en cours de lettres... Je lui consacre avec plaisir aujourd’hui un article, à
l’occasion d’une question posée dans un forum « quelle est votre chanson favorite de Brassens ? »...
Pas facile de faire un tri... Immédiatement me viennent à l’esprit « Oncle
Archibald », « La Supplique pour être enterré sur la plage de Sète » ou encore « la fille à cent sous ». Peut-être me déciderai-je finalement pour « le Grand chêne ». C’est une chanson qui reconte une histoire, comme souvent chez Brassens. C’est un apologue, d’une simplicité et d’une
évidence dignes des plus beaux contes.
Tout commence « en dehors des chemins forestiers ». Des amoureux se
mettent à dialoguer avec le chêne sous lequel ils ont vidé « leur grand sac de baiser ». On sympathise, on refait le monde et on
s’invite ! Le chêne accepte de sortir « ses grands pieds de son trou » et de suivre ses nouveaux amis. Brassens a chanté les bancs publics. Il chante le destin du chêne. C’est un
peu comme si l’un de ces bancs avait suivi « ces petits gueules bien sympathiques » avant « les gros nuages lourds ». A la fin de l’histoire, « amère destinée », le
malheureux finit dans la cheminée comme du « bois de caisse ».
La chanson est menée sur un rythme
allègre et le chêne, vite abandonné dans le jardin se retrouve en compagnie de « roseaux mal pensants » et de chiens « levant la patte sur lui ». Autour de lui tourne
alors la ronde des saisons... Tout Brassens est là-dedans, le grand Pan, le temps qui passe, l’amour, la chair, le flétrissement. On se
souvient encore des « Bancs publics » et de la déroute du grand ciel bleu et des projets. Les mêmes nuages roulent dans le ciel, au-dessus de la cime du grand chêne, et ce n’est pas
l’orage qui le déracine mais la méchanceté de « l’horrible mégère » qui le fait « vieillir
prématurément ».
Avec le regard incrédule des amoureux de Penais, les éléments de la nature ne
peuvent que s’interroger tristement et regretter la compagnie si charmante et si délicate des éphémères humains. Tiens, héritier de Brassens, Renaud s’en est souvenu dans sa chanson « mal
barrés ».
Au fil des mois, je complète ma collection de Souchon en allant fouiller du côté des premiers albums dont je n’ai que certains titres arbitrairement mis en lumière par les collections
« best of ». Il est intéressant de confronter des textes et des contextes pour évaluer la valeur d’une chanson...
Dans les poulaillers d'acajou,
Les belles basses-cours à bijoux,
On entend la conversation
D'la volaille qui fait l'opinion.
La
« volaille » avait inspiré La Fontaine (souvenons-nous par exemple de la fable des « deux coqs » qui, les pieds dans le
fumier, se battaient généreusement pour une petite poulette un peu plus maquillée que les autres...). Cette « volaille » inspire aussi Souchon qui fait « roucouler »
toute la basse-cour dans « Poulailler Song ».
C’était en 1977... Mais en 2010, les mots de la chanson pèsent lourd
dans le contexte actuel. Tous les lieux communs du discours d’exclusion qu’on entend aux quatres coins de notre « poulailler »
défilent en effet sur le rythme sautillant de la chanson comme autant de coups de becs ou de coups de fourche !
On peut pas être gentils tout le temps.
On peut pas aimer tous les gens (...)
Mais comprenez-moi : la djellaba,
C'est pas ce qui faut sous nos climats.
De toute évidence, les coqs et les poulettes de ce « Poulailler song » n’ont plus grand-chose à se dire. « Deux coqs
vivaient en paix, une poule survint, et voilà la guerre allumée... ». Les rivalités, les coquetteries, les tournois amoureux, c’est d’un autre âge.
Longtemps entre nos Coqs le combat se maintint :
Le bruit s'en répandit par tout le voisinage.
La gent qui porte crête au spectacle accourut.
Désormais la volaille a mûri mais le spectacle
continue. Cramoisie sur son tas de fumier, s’agite la banderille des crêtes cocardières. « La volaille fait l’opinion » et brandit
à la face du monde un paquet de pensées vermisseaux.
Mais comprenez-moi : c'est une migraine,
Tous ces campeurs sous mes persiennes.
Mais comprenez-moi : c'est dur à voir.
Quels sont ces gens sous mon plongeoir?"
Littérature, écriture et voyage. Comment la lecture et le voyage nourrissent-ils la pensée et suscitent-ils, en même temps que le plaisir, la curiosité, l'écriture ?
Lien vers l'ensemble de mes livres :
http://ericbertrand-auteur.net/