Ne quittons pas encore
le périmètre de Nino… L’emballement de Gigi au moment où il voit l’Americaine pour la première fois, emprunte beaucoup en effet à la façon dont il réagissait en
présence d’une étrangère…
« (…) Salvatore : c’est
l’Americana !...c’est la première fois que je la vois en ville, d’habitude, elle reste dans sa villa ou voyage avec son père. C’est la fille du réalisateur américain,
Ferrari. Gilda Ferrari… Sacré fauve, hein ?
Gigi : (abasourdi) : quelle vision ! Ferrari… Quel bolide ! (Reprenant progressivement ses
esprits) Quelle villa ?
Salvatore : la villa sur la plage, tu sais, la plage du
ponton ! Atterris mon vieux !
Gigi : (sous le coup de l’éblouissement) : che
marevigliosa ! ...Non ci credo, non ci credo ! Merveilleuse élégance ! Des yeux brillants,
malicieux, insolents, des yeux de braise, Salvatore ! Una principessa ! Les cheveux en diadème, la nuque torsadée comme un thyrse, l’échine de bronze ! (Comme un
somnambule, il se lève pour mimer la démarche de la jeune fille) Quel déhanchement Salvatore, tu as vu cela ? Un coup à droite, à coup à gauche, une vraie balade entre deux
hémisphères !... Je n’ai jamais vu une fille comme ça, Salvatore ! Elle me fait l’effet d’un coup de tonnerre…(…) »
Au cours de ce voyage, j’ai été
victime d’une vision qui peut rappeler (avec un brin d’humour, que le lecteur se rassure !) celle à
laquelle Gigi est confronté à la scène cinq de l’acte 1. Cela s’est passé à Palerme, et j’y reviens demain…
Un bolido ! Non ci credo, non ci credo !
Nino, play boy, modèle de Gigi (2/2)…
Le « play-boy » des années 80. Celui qui nous amenait à
bord de sa voiture vibrante de musique, celui qui se promenait en slip de bain blanc sur son élégant vélo blanc et qui, à l’occasion, tenait le magasin de
céramique de son père, celui qui, je l’ai su plus tard par Gaetano, s’est acheté une grosse moto Honda, a créé en Italie du Nord une entreprise de
bronzage pour « bronzer tout Milan », celui qui ne rêvait que Suédoises et Norvégiennes (« les panthères suédoises du Ponton… ), celui qui nous sortait de notre
tente miteuse pour nous entraîner à Cefalù ou à Capo d’Orlando, à la discothèque le « Sombrero »…
Celui-là m’est tombé dans les bras le jour de Pâques... Les Italiens sont
toujours très démonstratifs et c’est chose commune pour les hommes de se donner l’accolade et de se promener bras dessus bras dessous. Nino m’a présenté à sa femme, à ses deux
fils. Il est devenu instituteur et possède en même temps deux magasins exotiques.
Ce redoutable Casanova tient maintenant des discours enflammés
(devant son épouse) sur les mérites de la fidélité et de la famille « car la vie est si brève que l’homme a besoin d’un équilibre… C’est ce dont il faut convaincre les jeunes. Les élèves
écoutent quand tu leur parles de ça. Ils m’écoutront quand je leur dirai que mon ami Erico est venu me retrouver vingt ans plus tard. Je ne sais pas si c’est la Providence, mais il y a un Dieu,
ça ne peut être autrement. Qu’est-ce que tu en penses Erico ? Fort accent sicilien… » Il a toujours été bavard. Mais son petit filet de voix n’a pas changé, et
j’entends encore, derrière le discours apostolique, la voix de celui qui s’excitait à la moindre casquette allemande, norvégienne, suédoise ou américaine et qui faisait de chaque
jour une fête de la drague. « Le camping, c’est la jungle ».
Andiamo a Cefalù con Nino...
Nino, modèle de Gigi (1/2)…
« (…) Tous les après-midi, au moment où le village somnole, Gigi arrive au bar sur son vélo blanc. Il porte des lunettes
noires et un maillot de bain en coton blanc à la ceinture duquel il accroche le peigne.
Gigi est bien connu dans le village. Il est le fils unique d’un artisan en céramique. La famille possède trois magasins. La
succession est assurée. Gigi n’a que des petites sœurs… Alors Gigi se contente de butiner quelques conseils auprès de ses aînés qui, tout au long de l’été, assurent la réputation de la maison
auprès des nombreux touristes de passage. Gigi ne veut surtout pas déranger. Les affaires marchent bien, le commerce roule.
Les magasins du père, de l’oncle et du grand-père ne sont pas situés loin du bar dans lequel il s’installe le plus clair de son
temps. Quand une voiture immatriculée à l’étranger s’arrête, quand il aperçoit une silhouette attrayante, cheveux blonds, jupe, crinière fauve, hauts talons, il vient prêter main forte, il offre
une hésitante traduction de l’anglais à l’italien, de l’italien à l’anglais, conduit la jeune fille dans les couloirs de céramique, propose des ristournes et du café. Parfois, si l’occasion se
présente, un rendez-vous… Mais un rendez-vous à Cefalù, loin du village et des cancans (…) »
Cet extrait du chapitre huit de la version narrative offre une description plus détaillée du personnage. Ce
que le lecteur ne sait peut-être pas, c’est lui qui a été inspiré par un ami que j’ai rencontré la première fois en Sicile, en 1981, alors que je traversais Santo Stefano
en auto-stop. Il s’agissait de Nino, que j’ai retrouvé cette année… Qui est ce fameux Nino ? J’y reviens dans l’article de demain.
Quando ho contrato Nino a Santo Stefano di Camastra !
Gesticulations
Pour ajuster le jeu des acteurs, j’ai observé le comportement des
Siciliens qui pratiquent une langue doublée d’une gestuelle au sud de Naples comme me l’a confirmé mon ami Gaetano... En voici des exemples courants (qui font partie du spectacle de la rue…) et
qui pourrait être utilisés par les comédiens afin de renforcer leurs allures siciliennes.
(Les doigts et la paume des mains sont à la base de toute cette gestuelle symbolique) :
-
Pendant que Gigi prend le café au bar, appuyer l’index sur la joue et effectuer un quart de tour avec le reste de la main. Cela
implique qu’il savoure ce qu’il boit.
-
Quand Gilda passe dans la rue, les deux garçons s’extasient… La paume de la main tourne
en même temps que le bras. Cette rotation lente d’hélice de ventilateur implique une admiration teintée d’ironie.
-
Quand Gigi s’interroge sur le ponton : les doigts sont serrés, le coude est plié,
et effectue un mouvement de haut en bas. Cela suggère l’interrogation, l’indécision du personnage…
-
Je ne dirai rien de la gestuelle de l’automobiliste qui ajoute une touche supplémentaire au caractère baroque déjà évoqué à propos
de la circulation en Sicile. On évitera au spectacle une complaisance à l’outrance et à la vulgarité. Sur ce chemin la, l’automobiliste français n’est parfois pas loin d’avoir
trouvé la pente sicilienne…
Spettacolo nelle vie...
La procession du vendredi saint
En cette période de Pâques, c’est évidemment Semaine sainte en Sicile… Dans les cités, grandes et petites,
agitation dès le matin. La procession va avoir lieu… On sort le corps du Christ supplicié, visible au travers d’un catafalque porté par un cortège d’une dizaine de personnes,
dont la plupart sont âgées. Deux Suisses, en grande tenue, le soutiennent sur leurs épaules à l’aide de longues barres transversales. Une petite statue de la vierge suit quelques mètres, puis une
foule compacte, noire sous la nuit et le vêtement...
Les visages sont graves, recueillis. S’élève
une longue psalmodie que reprend la musique funèbre jouée de façon lancinante par la fanfare. Entre deux sections de la promenade, la procession évite soigneusement les
deux bars du coin de la porta Messina où, vespa effrontée, circule une musique beaucoup plus prosaïque.
Soudain, elle s’immobilise devant le
bureau de tabac qui ferme son rideau de fer. Où sont donc passées nos « saintes à la procession » ? Porta Palermo et Porta Messina, la procession passe. Les quelques
adolescents et adolescentes, solidement encadrés par les aînés, défilent aussi consciencieusement, le regard parfois conquis par l’élan collectif et spirituel de la cérémonie,
souvent contrits « dans des habits puant la foire et tout vieillots » comme l’écrit le jeune Rimbaud à qui « la Mère Rimbe » imposait des grimaces «
pommadées ».
Musica sacra e musica profana...