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Dosette de lecture n°178 : Jean Echenoz : « Ravel », la mécanique du Boléro

Publié le par Eric Bertrand

Comment raconter le destin si particulier d’un artiste comme Maurice Ravel qui a vécu pendant la période de la Belle Epoque et qui, en digne fils d’ingénieur, s’intéressait surtout aux machines et à la mécanique ? L’auteur a déjà croisé en coup de vent la biographie de Zatopek dans son autre roman, « Courir ». Il procède toujours ainsi, des volumes courts, des chapitres brefs, et une écriture incisive et savoureuse, teintée d’humour.

Avec beaucoup de précision dans le détail – portrait du musicien à différentes périodes, observation de ses manies, de son mobilier dans sa maison « quart de Brie » de Montfort l’Amaury, analyse de son comportement au cours de sa tournée en Amérique, examen des morceaux de musique en gestation – il donne au lecteur l’impression de suivre de près ce personnage fantasque, ascétique, insomniaque, capricieux et émouvant qu’était le créateur du « Boléro », œuvre mondialement connue qu’il appelait « son petit truc en ut majeur ».

 

Ravel; Echenoz

Ravel; Echenoz

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Juke-box n°11 : Jean-Jacques Goldman : « Bonne idée », les 24 heures du Mans de la vie

Publié le par Eric Bertrand

Dans la chanson de Goldman, tout commence comme un 24 heures du Mans du spermatozoïde. Lorsque l’on vient au monde, on a tous, d’une certaine manière « gagné la course » et remporté la première place « au creux de nos mères » où nous avons « mûri » avant de répondre à l’appel de « la lumière ».

Et qu’y a-t-il de si électrisant derrière cette « lumière » au point de déclencher la course ? C’est là que tout échappe, c’est là que tout diverge et risque de déraper… Ce ne sont jamais le même bitume, ni jamais le même itinéraire qui se profilent sur la piste que la vie ouvre, une fois que le drapeau est levé ; mais encore faut-il savoir bien négocier les virages et les courbes pour accomplir le parcours ! Comment se nourrir et quelles salades ingurgiter ? Quels détours emprunter et quelles embuches éviter ? Quel parti prendre ? Quelles idoles admirer ? Quels « trésors à chercher » ? Quelles filles « à caresser » ?

Avec un sac et une guitare, on se sent « un peu fatigué ». C’est ainsi que réagit à mi-parcours celui dont on se souvient qu’il allait « au bout de ses rêves » et qu’il « marchait seul dans les rues qui se donnent, sans témoin, sans personne… » Jusqu’au moment où tout s’accélère : alors, « j’ai vu de la lumière et je vous ai trouvés » ; comme le chante Ferrat, empruntant les mots d’Aragon : « J’ai tout appris de toi en ce qui me concerne, qu’il fait jour à midi, qu’un ciel peut être bleu... »

 

 

 

Juke-box n°11 : Jean-Jacques Goldman : « Bonne idée », les 24 heures du Mans de la vie

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Monsieur Cramoisi au Groenland

Publié le par Eric Bertrand

Il y a toujours sur notre planète, des terres rares et des terres sacrées qu’un Petit Prince, à la recherche de sa rose, peut encore trouver, en cherchant bien, sous le soleil et les étoiles !

Mais dans une grosse maison blanche pleine de dorures et de fulminants rayons, il a hélas croisé un drôle de « Monsieur Cramoisi » : « Je connais une planète où il y a un Monsieur cramoisi. Il n'a jamais respiré une fleur. Il n'a jamais regardé une étoile. Il n'a jamais aimé personne. Il n'a jamais rien fait d'autre que des additions. Et toute la journée, il répète comme toi :"Je suis un homme sérieux ! Je suis un homme sérieux !"et ça le fait gonfler d'orgueil. »

Et cet « homme sérieux », ce « business man de la quatrième planète » passe son temps à compter les étoiles qu’il prétend posséder.  Le Petit Prince a aussitôt bien compris à quel type de créature il était confronté : « Ce n'est pas un homme, c'est un champignon ! » Et ce « champignon », non content de proliférer sur les terres sacrées des Indiens d’Amérique, ou les terres rares d’Ukraine, cherche aujourd’hui à proliférer sous la banquise.  

le Petit Prince ; Groenland

le Petit Prince ; Groenland

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Dosette de lecture n°177 : Laurent Mauvigner : « La Maison vide », le souffle du Temps.

Publié le par Eric Bertrand

Quels fantômes cache donc une vieille maison vide, une grande maison comme celle qu’habitaient, depuis 1854, les membres de la famille de Laurent Mauvigner ?

Pour répondre à cette question que chacun a pu se poser en revenant sur des lieux chers désertés par des proches, l’auteur se livre à une vertigineuse reconstitution du passé de ces silhouettes qui hantent encore les lieux ; mais il le fait avec la précision et la rigueur d’un romancier réaliste, qui s’interroge à la fois sur l’époque et la psychologie de personnages plongés dans l’Histoire, et qui reconstruit l’ensemble du tableau « comme à partir d’un fémur fossilisé, le squelette d’un animal préhistorique que personne n’a jamais vu. »

Ainsi, le roman remonte les générations et s’attache particulièrement au destin des femmes qui apparaissent sur l’une des photos tirées, dès les premières pages, du tiroir d’une commode : l’arrière-grand-mère, Marie-Célestine, d’origine paysanne, passionnée de piano et attachée à sa maison où elle s’isole souvent derrière ses partitions ; très talentueuse, elle passe des heures avec Brahms, Schumann et Chopin et, par la force des choses, tombe amoureuse de son professeur de piano ; pour cette raison, elle ne supporte pas Jules, le mari que lui impose sa famille en 1906, ni sa fille, Marguerite, qui naîtra de leur union.

Cette Marguerite aura trois enfants, dont le père du narrateur ; mais la malheureuse n’apparaît ni dans les photos, ni dans le récit des aînés. Comme sa mère, et comme son fils, plus tard, elle n’est pas heureuse et reproduit, à sa façon, une part du destin familial ; Marguerite, la grand-mère, est en effet confrontée elle aussi à la marginalisation, à la honte et à la souffrance de l’abandon. Privée du père qu’elle idolâtre et dont elle entretient l’image de héros tombé aux champs d’honneur en 1916, privée du mari qui l’a sauvée de la débauche et qu’elle essaie en vain de faire libérer pendant l’Occupation, elle n’existe plus, ni pour la société, ni pour la famille.

À la fin de cette saga du XX° Siècle, ne reste plus, au milieu de la maison, que le piano et la mélancolie que ne peut que ressentir le narrateur et, avec lui, le lecteur, confronté aux fantômes qui errent encore dans les grandes pièces vides et sur les lignes, derrière la belle couverture blanche des Éditions de Minuit, comme un drap agité par le souffle du Temps. 

 

 

Dosette de lecture n°177 : Laurent Mauvigner : « La Maison vide », le souffle du Temps.

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Juke-box n°10 : Johnny Halliday : « Quelque chose en nous de Tennessee », quelque chose qui nous dérange.

Publié le par Eric Bertrand

« A vous autres, hommes faibles et merveilleux, qui mettez tant de grâce à vous retirer jeu, il faut qu’une main posée sur votre épaule vous pousse vers la vie, cette main tendre et légère… » Par la voix de Nathalie Baye, on entend cet extrait de la pièce de Tennessee William, Une Chatte sur un toit brûlant, et on se sent tout de suite retenu par la griffe de ce « jeu » dont on ne se « retire pas ». La chanson écrite par Michel Bergé et interprétée par « le chanteur abandonné » scande « le désir de vivre une autre vie » et enregistre les défaillances de « ce cœur en fièvre dans un corps démoli ».

« On a tous en nous quelque chose de Tennessee », pourquoi ? Parce qu’on se sent enlisés dans le quotidien, parce qu’on n’en peut plus de la grisaille et de l’ennui - « Emmenez-moi au bout de la terre » chante Aznavour – parce qu’on a envie d’exercer sa liberté quelque part, « là-bas » indique Goldman, là où « tout est nimbé, tout est sauvage » Le navire semblait pourtant bien amarré, mais, sous la quille, il tanguait déjà dangereusement ; l’ancre était « vissée à quelque chose de lourd » comme l’écrit Souchon

Ce « quelque chose de Tennessee » diagnostique donc chez « les hommes faibles et merveilleux », une attraction irrésistible pour le départ, l’aspiration vers un ailleurs, la remise en question de l’habitude, mais il est le signe en même temps d’un sentiment de douloureuse mélancolie, si douloureuse qu’elle vient anéantir la joie frénétique de l’évasion : « Cette volonté de prolonger la nuit. »

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