Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Juke-box n°23 : Jean Ferrat : « Oural, Ouralou » : deux corps, une âme.

Publié le par Eric Bertrand

Nos chiens habitent le monde différemment de nous. Il y a toujours pour eux, une certaine dose d’émerveillement gratuit à nous retrouver, à nous écouter, à partir en balade, à rejoindre un compère, une commère… et, quelle que soit leur espèce, à renifler « une aube chère à Verlaine », bien mieux que nous, avec nos pauvres museaux et les idées qui saturent nos têtes…

Ferrat se souvient d’Oural Ouralou, et ce qu’il dit de son « loup sauvage » est aussi vrai de n’importe quel « bon chien » - l’expression apparaît sous la plume de Baudelaire, dans l’un de ses poèmes en prose - Il suffit en effet d’observer nos fidèles compagnons dans le précipité du matin, pour admirer leurs « pattes fraîches et légères, s’élevant comme une oraison » et leur capacité à « humer l’air des quatre saisons ».

Cette exceptionnelle présence au monde vaut, à elle seule la « raison » que certains grincheux renâclent à leur donner. Même les plus grands philosophes les ont parfois rabaissés au rang de machines. Au contraire, les chiens ont beaucoup à nous apprendre et il est stupide d’établir une hiérarchie et de décider, entre « l’ange et la bête » lequel vaut mieux que l’autre. « Digne et solitaire, animal doué de raison », il ne se vante en tout cas jamais de ses qualités, se contente d’exister et même de nous montrer la voie, quels que soient les chemins tortueux que nous empruntons : « Et cette vie qui fut la mienne, il me semble que tu l’entraines à la semelle de tes souliers » ;  en effet, il est le seul capable de ne jamais nous lâcher d’une « semelle » ; il est toujours là et, quand il se plante devant nous, la force et l’ardeur de son regard nous en dit long sur ce que sont la sincérité, l’authenticité, la fidélité.

Avec les hommes, au contraire, « il faut se méfier du paraître », des « tournées » répétées au fil des années et de tout le « music-hall » de l’existence. À la façon d’une madeleine dont le goût finit toujours par   revenir en mémoire, bien plus fort, bien plus intense que tout le reste, « l’odeur de thym et de bruyère » ressuscitent toujours au fond de nous un « long museau à la fenêtre » et le « temps des vertes années ».

Je remercie mon amie Caroline Pinon qui m’a autorisé à utiliser l’un de ces merveilleux clichés de chiens que vous pouvez retrouver sur instagram avec l’entrée : « gueules d’amour »

Chien ; Ferrat

Chien ; Ferrat

Voir les commentaires

Le cycle du pain

Publié le par Eric Bertrand

Au début, c’est un tout petit pâton de levain,

Une miche blonde ou brune qui sort du four.

Il ouvre tout grand les yeux et tout grand la bouche,

L’haleine fume dans le matin et la mie reste tiède.

 

Alors, on le palpe, on le hume, on le berce dans les bras,

On le serre sur la poitrine : il est chaud, tout craquant.

Pris en sandwich entre chair et esprit, il est fragile,

On le trouve si tendre qu’on a peur de lui casser la croute.

 

Et dans la vie, qu'il marche à la baguette, au son ou au sésame,

  • Sesam, ouvre-toi ! - il veut tout de suite s’en payer une tranche.

Mais auparavant, il faut qu’il mûrisse et qu’il gagne son blé !

Et puis le temps passe, le temps frappe et la croûte durcit.

 

Alors, si, par chance, il n’est pas pain grillé ou pain perdu,

S’il n’est pas jeté aux poules ou dans le fond d’un compost,

Avec le temps, la mie se rassit, le fait rentrer dans sa huche,

Et jour après jour, au milieu du festin, il sent qu’il s’émiette …

 

Puis le vent se lève, souffle sur le feu derrière la vitre du four.

La plaque est déjà rouge ; les roses pâtons commencent à lever.

Alors il se rassit, regarde les étoiles, devient quignon tout gris,

Comme un bout de pain bis qui rêve de graine et de bis repetita.

 

Boulangerie

Boulangerie

Voir les commentaires

Dosette de lecture n°188 : Jack London : « Le Talon de fer », pas de chaussette de velours pour un talon de fer

Publié le par Eric Bertrand

Comment renverser le capitalisme tout puissant qui exploite les faibles et continue à creuser les différences de manière inexorable ? Ernest Everhard, le personnage principal de cette dystopie, ressemble à bien des égards à Martin Eden et à son auteur : comme lui, après avoir beaucoup étudié et médité, il tient des propos socialistes et comme lui, par ses discours, son énergie, il choque la classe dirigeante, au point de séduire la jeune fille qui est la narratrice de ce récit – Avis Everhard - et qui assiste aux réunions auxquelles son père a invité Ernest.

Quand il parle des inégalités et de l’écrasement que cause le pouvoir, ce dernier souhaiterait qu’on lui oppose des arguments. Il ne reçoit en retour que des moqueries et des insultes, malgré la somme de ses références et la densité de ses informations : il cite par exemple cette analyse d’Abraham Lincoln : « Je vois venir dans un avenir proche, une crise qui m’angoisse au plus haut point et me fait trembler pour la sureté de mon pays… Les grandes firmes sont montées sur le trône, et une ère de corruption en haut-lieu s’ensuivra : les puissances de l’argent de ce pays feront tout leur possible pour prolonger leur règne en s’appuyant sur les préjugés populaires, jusqu’à ce que le gros de la richesse se trouve concentré entre quelques mains et que la République soit détruite. »

Malgré tout, il parvient à entrainer derrière lui une partie de ceux qui l’écoutent, dont son futur beau-père écrivain et un évêque qui ne renonce pas à prêcher la vraie parole évangélique et non celle qu’on lui impose. Ensemble, ils essaient de refaire le monde à partir de vraies valeurs humanistes, mais c’est le « talon de fer » qui, toujours, sait comment employer les gros moyens pour s’organiser et manipuler les foules : « Et puis un soir, sans crier gare, une foule d’excités brandissant des drapeaux américains et beuglant des chants patriotiques a incendié l’imprimerie… ».

En cela, ce livre, écrit en 1906, montre la responsabilité du capitalisme dans la montée des régimes totalitaires et la volonté désarmante du Pouvoir à anéantir toute forme de résistance.

Dosette de lecture n°188 : Jack London : « Le Talon de fer », pas de chaussette de velours pour un talon de fer

Voir les commentaires

Juke-box n°22 : Eddy Mitchell, Route 66, de l’autre côté du miroir routier

Publié le par Eric Bertrand

Dans la foulée du juke-box de la semaine dernière, restons avec « Mon Amérique à moi » et la route 66 d’Eddy Mitchell. Trois fuseaux horaires, huit États, c’est la Mother road chère à Steinbeck, l’axe mythique où circulent encore tant de figures marquantes dont les fantômes de la Grande Dépression mise en scène dans Les Raisins de la colère.

Cette « route légendaire, croisée des mystères » a été chantée par bien d’autres qu’Eddy Mitchell. Créée en 1946 par un certain Bobby Troup, la chanson a été reprise notamment par Nat King Cole, Chuck Berry et les Rolling Stones. C’est le signe que « l’itinéraire » - traduction du mot en anglais - occupe l’imaginaire des artistes, des écrivains et des voyageurs qui souhaitent remonter le temps tout en traversant le pays : rallier Chicago à la Californie, ça a toujours été le fantasme chez les Américains.

Tous les ingrédients du mythe sont dans cette matrice qui « traversait d’est en ouest tout le pays », et qui menait « au bout du rêve. »  - En numérologie, le chiffre 66 est signe de succès - Les personnages que l’imaginaire y associe sont des « vagabonds, chanteurs et guitaristes » dans le style de Dylan, Kérouac ou London ; plus que jamais aujourd’hui, ils sont « hors du temps, hors la loi » et pas forcément « sur la route de Memphis, dans un costume un peu élimé aux manches. »

Les mythes et ceux qui les incarnent ne passent pas facilement à travers les barreaux ou les lignes blanches de la société de consommation, et l’Amérique de Trump ne fait que les écraser davantage et les envoyer, hors-jeu, vers des contrées où « la magie s’achève ».

Juke-box n°22 : Eddy Mitchell, Route 66, de l’autre côté du miroir routier

Voir les commentaires

Dosette de lecture n°187 : Marcel Aymé : « Uranus », le talent des boutiquiers.

Publié le par Eric Bertrand

Que se cache-t-il derrière les ruines ou les murs encore debout d’une petite ville bombardée pendant la guerre et qui, après la Libération, se relève tout doucement et essaie, tant bien que mal, de faire « bonne figure » et bonne façade ? Dans cette période trouble où les années et les réputations sont poreuses, à quel râtelier aller manger et quelle voie de mensonge choisir pour sauver sa peau ? La collaboration ? La Résistance ? La délation ? Les bons sentiments ?

Derrière les postures, pas toujours très honnêtes ni très morales, derrière les hypocrisies, les silences, les crimes, les pulsions, tout dans ce roman caustique de Marcel Aymé est affaire de « vitrine » : comme le constate l’un des personnages à la fin du roman : « Le plus souvent, je m’amusais à regarder à l’intérieur de moi-même. Ça se présente comme une belle grande boutique d’une opulence incroyable… Mais il y a une chose qui est toujours soignée, ordonnée, ratissée, c’est la vitrine. Il s’agit de plaire aux passants (…) En somme, la boutique doit être ce que les passants veulent qu’elle soit (…) Le goût des passants n’est pas toujours excellent. »

 

Dosette de lecture n°187 : Marcel Aymé : « Uranus », le talent des boutiquiers.

Voir les commentaires