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Article du mois : « Titanic » en 3D : de la boite à musique au cœur de l’océan

Publié le par Eric Bertrand

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L’une des originalités et des beautés de ce film, c’est de raconter le terrible naufrage par le biais d’un personnage qui l’a vécu de l’intérieur... Une certaine Rose Dawson. Et pourtant, tout commence par l’enquêteque mène, autour de l’épave, une équipe de scientifiques qui considèrent qu’il n’y a plus de survivants pour les renseigner davantage sur les secrets engloutis. Mais le film bascule quand une très vieille dame les appelle au téléphone. Avant ce témoignage inespéré, les images somptueuses et troublantes de l’épave au-dessous de la mer (sorte de cité engloutie) alternaient avec les images clinquantes du dispositif mis en place au-dessus de la mer. Tout naturellement, désormais, derrière l’œil bleu de la rescapée qui commence son récit, le filtre de la mémoire ouvre la voie d’eau...

                La vieille dame est installée dans « sa chambre » à bord du bateau. On commence par lui raconter, avec un luxe de détails, les circonstances exactes du drame et la façon dont le Titanic a fini par sombrer... Astucieuse mise en abyme du naufrage puisque l’un des spécialistes anticipe de façon très scientifique sur ce que le film va montrer dans les deux heures qui vont suivre. C’est désormais « au tour » de la vieille dame... Au milieu des vestiges remontés à la surface, des objets, des bijoux, un miroir de conte de fée qui lui transmet brutalement « ce reflet qui a quelque peu vieilli », elle replonge elle aussi dans la chambre, se repère mieux que le sous-marin miniature, redescend les escaliers, retrouve le pont du navire et ce point névralgique de la proue où tout a commencé, où tout a fini.

                Elle fronce le sourcil. Le visage est ridé, mais l’œil bleu toujours perçant. Périscope des réminiscences, « l’odeur de la peinture fraîche » joue sur sa mémoire comme la madeleine de Proust. Elle cesse de faire effort, les images émergent,  affluent,  les visages, les sons, les couleurs. Elle n’a que 18 ans, elle embarque sur le Titanic. Promise à un riche héritier, enfermée dans une boite dorée, une boite à musique, elle n’est à l’origine qu’une poupée de porcelaine à qui son fiancé offre « le cœur de l’océan »... Le cœur de l’océan ? Un bijou d’une valeur inestimable. Un diamant mythique, pièce de la couronne que portait Louis XVI (celui que les scientifiques recherchaient avec avidité...) Un symbole de la présomption du riche héritier qui croit qu’il peut tout avec son argent : « Je suis le roi du monde ! »... Tout, sauf empêcher sa promise de se sentir gagnée par des envies d’océan ! Borné, dédaigneux, il ne veut pas admettre que Rose n’appartient pas au même monde... En effet, toute cette société d’aristocrates proustiens, de Guermantes, de Charlus, embarquée dans le vaisseau de la Mémoire, ne pèse pas bien lourd aux yeux de l’énergique jeune fille aux pulsions incontrôlables.  Ce n’est pas un hasard si, lorsque Rose cite le docteur Freud au début du film, cela énerve son fiancé qui croit que Freud est un passager du paquebot ! Lecteur du fameux docteur et très intéressé par les refoulements et les fantasmes des femmes de la bonne société guindée, l’écrivain Stefan Zweig aurait bien pu, dans ce contexte, écrire son « 24 heures de la vie d’une femme ». 

                 Ces 24 heures (ou un peu plus) sont vécues de façon d’autant plus intense que le spectateur sait que les instants sont comptés et que, comme dans une tragédie, la catastrophe est réglée d’avance. Quoi que  les personnages fassent, ils ne lui échapperont pas... Rose et Jack Dawson sont séduits l’un par l’autre, enivrés du bonheur d’aimer. Et pour cela, plus rien ne peut les arrêter. Au cours de ces instants précieux, ils bravent les obstacles, se moquent des convenances, rêvent, dansent, boivent, courent à perdre haleine, font l’amour, éclatent de rire... Et puis tout à coup, ils entrent dans l’impasse, ils se cognent à l’iceberg : la Mort est là, toute proche, ils ne disposent plus, comme tous les autres, que de deux heures pour vivre.

                Le film devient sublime dans cette peinture du tragique... Comment les hommes réagissent-ils quand ils se savent condamnés ? Avec sa caméra, James Cameron dresse un tableau stupéfiant de la condition humaine. Effets de ralentis, portraits instantanés. Clameurs. Silence. Lumière. Ombre... « Navire glissant sur les gouffres amers », le Titanic n’est plus qu’un bateau ivre en suspens. L’iceberg « a tout dispersé, gouvernail et grappins ». Sur l’horizon de la mer glacée, « infusée d’astres, lactescent » s’écrit une page tragique du « Poème de la mer »... Le Grand hôtel de Balbec part désormais à la dérive et personne n’en admire plus les façades illuminées. 

                Les malheureux personnages de ce drame comprennent qu’ils sont devenus, sous le grand ciel étoilé de l’Atlantique nord, les dérisoires marionnettes de Shakespeare, les « walking shadows » (ombres fantomatiques) d’un drôle de « conte raconté par un idiot »... Pour ne pas affoler les deux mille passagers, le commandant a donné ordre aux musiciens de l’équipage de jouer des airs gais. Et l’eau galope en cadence à tous les coins du navire.

                « Pour la première fois l’aigle baissait la tête » : l’insubmersible colosse s’incline et sa cheminée s’écroule. Et pendant ce temps-là, sur le pont du navire, comme sur « la branloire perenne » de Montaigne, hommes et femmes courent dans tous les sens. Le monde est devenu fou, la terre est sortie de son orbite, « time is out of joint ». Il y en a, parmi les « frères humains », qui écrasent les autres pour sauver leur peau, il y en a qui cèdent à la panique, il y en a qui prient et qui écoutent le sermon du pasteur : « Je marchais à travers la vallée de l’ombre et de la mort... Et je vis la cité sainte de Jérusalem »... Certains restent dignes, un verre à la main, chapeau haut de forme sur la tête. Un vieux couple s’enlace sur le lit nuptial comme sur un ultime radeau, un enfant crie pétrifié dans un couloir inondé, une maman raconte une légende irlandaise à ses enfants au sujet du « pays de la jeunesse et de la beauté éternelles »...

                « Plus près de toi mon dieu »... Sublime élégance des musiciens qui continuent de jouer au milieu de la tempête... égarement du commandant revenu à la barre du cauchemar... absurdités des employés de la White Star Line qui menacent de porter plainte contre la dégradation du matériel.  Evanouissement méthodique des illusions... Les billets de banque s’envolent, les lustres, les tables sous la lumière tamisée, les dîners aux chandelles, les piles d’assiettes en faïence, les étagères qui tombent les quatre fers en l’air, les chapeaux, les bijoux, les belles robes pour habiller les spectres. Tout à vau-l’eau, trimballé pitoyablement dans les pattes des passagers affolés, « harnachés comme des bourriques », piétinant sur le pont, aliénés dans la même atroce épouvante.

                Sous la voie lactée et le silence ironique de l’océan, dans cet immense filet de ciel bleu sombre, le Titanic n’est plus qu’un gros poisson électrique secoué de spasmes inutiles. Les lumières s’éteignent. Le bâtiment s’abîme tout au fond du tourbillon. Le rideau se ferme. Dans le décor hallucinant des corps gelés au-dessus de l’abîme, « flottaison blême et ravie », Rose, qui s’est hissée sur une planche, voit finalement Jack s’engloutir dans les eaux glacées. Mais elle lui a promis de vivre et d’accomplir sa destinée... Celle d’une aventurière libre et déterminée. Capable de résister, quoi qu’il arrive, et de garder au fond de son être « le cœur de l’océan ». Ce glorieux fétiche, cette clé magique qui ouvrira les grilles de l’épave et qui, le jour venu, ressuscitera toutes les silhouettes évanouies dans l’eau profonde.

                Figures fantomatiques, vacillant en arrière-fond, en surimpression sur le fond majestueux du Titanic... c’est peut-être cela que la 3D apporte de plus à cette nouvelle version du film.

 

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« Les forces de chaux et de sable » chez Mauriac (2/2)

Publié le par Eric Bertrand

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La réalité d’énonciation décrite ci-dessus vaut aussi comme métaphore. Au début de « Génitrix » la belle-fille Mathilde, délaissée dans la chambre où elle vient de faire une fausse couche regarde « un verre d’eau vert à filet d’or que la manœuvre d’une locomotive fit vibrer car la gare était voisine ». Mathilde n’est pas la belle-fille souhaitée par la belle-mère « l’énorme femme furieuse et piétinante », qui s’est isolée avec son fils dans un autre coin de la propriété. Le silence doit régner dans ces maisons où la sieste est sacrée. Pas un bruit ne doit troubler les dormeurs comme dans la demeure du « Baiser au lépreux », autre roman de Mauriac où le père impose un silence rituel.

                Mathilde est une « intruse » dans le huis-clos des propriétés. Entre deux parcs, celui des Lachassaigne et celui des Cazenaze, le fils est allé guetter la petite institutrice (cousine de la famille Lachassaigne) venue de l’extérieur donner ses cours à une « enfant étique et demeurée ». Elle arrive d’une maison basse de Bordeaux, « ce qui à Bordeaux s’appelle une échoppe » et, « accoutumée à cette gloutonnerie du regard, à cette attention goulue des hommes », elle remarque le manège de Fernand Cazenaze qui l’épie à travers la haie et vient fumer en cachette de sa mère.

                Ce flash-back  pour indiquer, maintenant que Mathilde est morte et que la mère jubile de retrouver son fils, la charge de vie et d’évasion que contenait la jeune femme. Fernand est consterné et perçoit, auprès du corps immobile « cette odeur herbeuse, ces ténèbres bruissantes qui lui donnaient l’idée d’un bonheur qu’il aurait pu goûter ». Face au cadavre de cette épouse en quelque sorte mise à distance et « chlorophormisée » par la garde rapprochée de la mère, il se sent floué, dépossédé du courant d’eau qui aurait pu l’amener bien loin de la propriété : « sa vie était devant ses yeux, désert morne. Comment avait-il pu, sans mourir de soif, traverser tout ce sable ? Mais cette soif qu’il n’avait pas ressentie pendant des années, voici qu’il en découvrait la torture. Mathilde était morte avant de savoir qu’elle avait soif. Une source tarie songeait-il, des milliers de sources inconnues bouillonnent ».

                Après la mort de Mathilde, la tristesse se transforme en rancune contre la mère coupable qui finit elle aussi par disparaître. Fernand se retrouve alors désemparé, coupé de ses racines : « le soleil maternel à peine éteint, le fils tournait dans le vide, terre désorbitée. ». Il ne reste plus au fils qu’à reproduire en son corps et en son âme, au fond de sa grande propriété silencieuse, le corps sacré de la génitrice.

 

 

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« Les forces de chaux et de sable » chez Mauriac (1/2)

Publié le par Eric Bertrand

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« Toi, bâti à chaux et à sable ? » ironise la vieille Cazenaze (le personnage de la mère dans « Génitrix », à propos de l’état de santé de son fils de 50 ans qu’elle contrôle du haut de son autorité inébranlable de « génitrice »).

                On ne bouge pas chez Mauriac. Les forces centripètes régissent l’univers qui bourdonne autour des bastides au creux desquelles déclinent les vieilles familles bourgeoises, enferrées dans leurs principes et leurs certitudes. C’est la raison pour laquelle la rumeur, la terre, les pulsions qui ne sortent pas de leurs gonds tiennent une place si grande dans les romans écrits en grande partie dans l’une de ces propriétés des Landes ou du bordelais qu’a habitées l’écrivain.

                Sur la table, il sentait la vibration des trains qui passent sur la voie ferrée en bas, dans la vallée. « Autour du drame interrompu, les grands arbres : tulipiers, peupliers carolins, platanes, chênes, agitaient leur feuillage pluvieux sous le ciel amolli. Rein n’est moins accessible aux regards, ni plus propice au mystère que ces domaines ceints de murs et enserrés si étroitement d’arbres qu’il semble que les êtres qui vivent là n’aient aucune autre communication qu’entre eux ou avec le ciel »

On creuse cette hypothèse demain à partir d’une proposition de lecture de « Génitrix ».

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Mauriac à Malagar

Publié le par Eric Bertrand

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Malagar est l’un des lieux de vacances dans lesquels se rendait l’écrivain bordelais lorsqu’il avait besoin de calme et de sérénité pour écrire. Le manoir trône au milieu des vignes, à flanc de coteau et sous un ciel souvent bleu. Des cyprès bordent le sentier qui monte à l’entrée principale. Tout au long de ce sentier, le promeneur peut relire des fragments de son œuvre, des pensées inscrites sur une rangée d’une dizaine de plaques disposées régulièrement tout au long des 200 mètres d’ascension. Il avance doucement, perçoit peu à peu « le génie » du lieu, croit même entendre la voix brisée du grand écrivain qui avait pris l’habitude, à chacune de ses arrivées à Malagar, de passer par la cuisine.

                La visite s’accomplit dans ce sens. De la cuisine vers le bureau du maître. C’est le vœu de la famille qui a accepté d’offrir cette aventure littéraire à quiconque voudrait retrouver la trace de ses écrits. Un guide amène de salle en salle et raconte comment les livres venaient à éclore. « Le Nœud de vipères » par exemple a été entièrement pensé dans cet espace et la description des lieux y fait directement référence.

                Le narrateur, Louis, cet ours contre lequel se ligue la famille avide d’héritage, se tapit dans la chambre du haut. De la même façon, le romancier s’était ménagé un espace pour laisser bourdonner, tournoyer, s’agacer ses idées. Il nommait ce bureau du nom du lieu dans lequel, au moment de la corrida, le taureau s’excite dans l’obscurité de sa rage avant d’entrer dans l’arène pour foncer sur l’élastique du torero.

                Afficionados, à vos livres ! Le taureau est coriace et les lignes qui saignent parlent de passion et de furie...

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Des examens « pour rire » ou le rire, sujet d’examen... (3/3)

Publié le par Eric Bertrand

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Cette disposition du rire qui vise à rassembler les rieurs aux dépens d’un bouc émissaire (un dindon de farce) est examinée à la loupe par le moraliste La Bruyère. Il s’agit, pour ce connaisseur de l’âme humaine, d’isoler (comme le font aussi très bien d’autres moralistes comme La Fontaine et Molière) des groupes sociaux constitués, de petites républiques, (précieuses, bourgeois, femmes savantes, apprentis Trissotin...) et d’analyser le type de rire qui les secoue en grappes et qui les constitue en meute autour d’un noyau dur, intraitable, aux dépens d’un intrus providentiel, objet de la curée des rires. On ne trouve rien de bien dit ou de bien fait que ce qui part des siens.

                Comme les deux auteurs précédents, Axel Kahn constate la férocité du rire. Il existe toute une gamme de mises en cause des personnes par le moyen du rire. Cela génère chez « les victimes » un malaise profond : ils se sentent par là d’autant plus gravement bafoués dans leur dignité que la dérision s’accompagne d’une vacuité émotionnelle. Au-delà de l’indignité d’un tel rire qui, d’une certaine façon, abolit l’humanité du « roseau pensant », l’auteur souligne sa force « décapante », « ravageuse ». La déférence, la peur, l’attachement passionnel, voire l’adoration, ne résistent pas à l’éclat de rire... Par la grâce du rire, l’homme prend ses distances par rapport à ces forces obscures qui pourraient l’écraser.

                De la même façon, Dominique Noguez insiste sur cette nuance du rire que constitue l’humour. L’humour est une médiation qui implique de la part de celui qui l’utilise à la fois « subtilité » et « impassibilité » et qui s’accompagne d’une mise à distance de la pulsion du rire et de la chose dont on rit. L’humour est contre le rire en ce qu’il est une manœuvre pour s’en protéger. On a vu que le rire pouvait être dangereux et devenir la manifestation relativement agressive d’une sanction collective. L’auteur fait d’ailleurs référence à Bergson à propos de qui il écrit : c’est une des manières dont la société entend corriger- Bergson dit même châtier - la raideur ou l’inadaptation de ses membres. Pour échapper au « lynchage » du rire, l’humour opère à la façon d’un « paratonnerre » et empreinte la mine du « sérieux » pour rire sous cape.   

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