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« Les forces de chaux et de sable » chez Mauriac (2/2)

Publié le par Eric Bertrand

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La réalité d’énonciation décrite ci-dessus vaut aussi comme métaphore. Au début de « Génitrix » la belle-fille Mathilde, délaissée dans la chambre où elle vient de faire une fausse couche regarde « un verre d’eau vert à filet d’or que la manœuvre d’une locomotive fit vibrer car la gare était voisine ». Mathilde n’est pas la belle-fille souhaitée par la belle-mère « l’énorme femme furieuse et piétinante », qui s’est isolée avec son fils dans un autre coin de la propriété. Le silence doit régner dans ces maisons où la sieste est sacrée. Pas un bruit ne doit troubler les dormeurs comme dans la demeure du « Baiser au lépreux », autre roman de Mauriac où le père impose un silence rituel.

                Mathilde est une « intruse » dans le huis-clos des propriétés. Entre deux parcs, celui des Lachassaigne et celui des Cazenaze, le fils est allé guetter la petite institutrice (cousine de la famille Lachassaigne) venue de l’extérieur donner ses cours à une « enfant étique et demeurée ». Elle arrive d’une maison basse de Bordeaux, « ce qui à Bordeaux s’appelle une échoppe » et, « accoutumée à cette gloutonnerie du regard, à cette attention goulue des hommes », elle remarque le manège de Fernand Cazenaze qui l’épie à travers la haie et vient fumer en cachette de sa mère.

                Ce flash-back  pour indiquer, maintenant que Mathilde est morte et que la mère jubile de retrouver son fils, la charge de vie et d’évasion que contenait la jeune femme. Fernand est consterné et perçoit, auprès du corps immobile « cette odeur herbeuse, ces ténèbres bruissantes qui lui donnaient l’idée d’un bonheur qu’il aurait pu goûter ». Face au cadavre de cette épouse en quelque sorte mise à distance et « chlorophormisée » par la garde rapprochée de la mère, il se sent floué, dépossédé du courant d’eau qui aurait pu l’amener bien loin de la propriété : « sa vie était devant ses yeux, désert morne. Comment avait-il pu, sans mourir de soif, traverser tout ce sable ? Mais cette soif qu’il n’avait pas ressentie pendant des années, voici qu’il en découvrait la torture. Mathilde était morte avant de savoir qu’elle avait soif. Une source tarie songeait-il, des milliers de sources inconnues bouillonnent ».

                Après la mort de Mathilde, la tristesse se transforme en rancune contre la mère coupable qui finit elle aussi par disparaître. Fernand se retrouve alors désemparé, coupé de ses racines : « le soleil maternel à peine éteint, le fils tournait dans le vide, terre désorbitée. ». Il ne reste plus au fils qu’à reproduire en son corps et en son âme, au fond de sa grande propriété silencieuse, le corps sacré de la génitrice.

 

 

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« Les forces de chaux et de sable » chez Mauriac (1/2)

Publié le par Eric Bertrand

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« Toi, bâti à chaux et à sable ? » ironise la vieille Cazenaze (le personnage de la mère dans « Génitrix », à propos de l’état de santé de son fils de 50 ans qu’elle contrôle du haut de son autorité inébranlable de « génitrice »).

                On ne bouge pas chez Mauriac. Les forces centripètes régissent l’univers qui bourdonne autour des bastides au creux desquelles déclinent les vieilles familles bourgeoises, enferrées dans leurs principes et leurs certitudes. C’est la raison pour laquelle la rumeur, la terre, les pulsions qui ne sortent pas de leurs gonds tiennent une place si grande dans les romans écrits en grande partie dans l’une de ces propriétés des Landes ou du bordelais qu’a habitées l’écrivain.

                Sur la table, il sentait la vibration des trains qui passent sur la voie ferrée en bas, dans la vallée. « Autour du drame interrompu, les grands arbres : tulipiers, peupliers carolins, platanes, chênes, agitaient leur feuillage pluvieux sous le ciel amolli. Rein n’est moins accessible aux regards, ni plus propice au mystère que ces domaines ceints de murs et enserrés si étroitement d’arbres qu’il semble que les êtres qui vivent là n’aient aucune autre communication qu’entre eux ou avec le ciel »

On creuse cette hypothèse demain à partir d’une proposition de lecture de « Génitrix ».

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Mauriac à Malagar

Publié le par Eric Bertrand

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Malagar est l’un des lieux de vacances dans lesquels se rendait l’écrivain bordelais lorsqu’il avait besoin de calme et de sérénité pour écrire. Le manoir trône au milieu des vignes, à flanc de coteau et sous un ciel souvent bleu. Des cyprès bordent le sentier qui monte à l’entrée principale. Tout au long de ce sentier, le promeneur peut relire des fragments de son œuvre, des pensées inscrites sur une rangée d’une dizaine de plaques disposées régulièrement tout au long des 200 mètres d’ascension. Il avance doucement, perçoit peu à peu « le génie » du lieu, croit même entendre la voix brisée du grand écrivain qui avait pris l’habitude, à chacune de ses arrivées à Malagar, de passer par la cuisine.

                La visite s’accomplit dans ce sens. De la cuisine vers le bureau du maître. C’est le vœu de la famille qui a accepté d’offrir cette aventure littéraire à quiconque voudrait retrouver la trace de ses écrits. Un guide amène de salle en salle et raconte comment les livres venaient à éclore. « Le Nœud de vipères » par exemple a été entièrement pensé dans cet espace et la description des lieux y fait directement référence.

                Le narrateur, Louis, cet ours contre lequel se ligue la famille avide d’héritage, se tapit dans la chambre du haut. De la même façon, le romancier s’était ménagé un espace pour laisser bourdonner, tournoyer, s’agacer ses idées. Il nommait ce bureau du nom du lieu dans lequel, au moment de la corrida, le taureau s’excite dans l’obscurité de sa rage avant d’entrer dans l’arène pour foncer sur l’élastique du torero.

                Afficionados, à vos livres ! Le taureau est coriace et les lignes qui saignent parlent de passion et de furie...

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Des examens « pour rire » ou le rire, sujet d’examen... (3/3)

Publié le par Eric Bertrand

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Cette disposition du rire qui vise à rassembler les rieurs aux dépens d’un bouc émissaire (un dindon de farce) est examinée à la loupe par le moraliste La Bruyère. Il s’agit, pour ce connaisseur de l’âme humaine, d’isoler (comme le font aussi très bien d’autres moralistes comme La Fontaine et Molière) des groupes sociaux constitués, de petites républiques, (précieuses, bourgeois, femmes savantes, apprentis Trissotin...) et d’analyser le type de rire qui les secoue en grappes et qui les constitue en meute autour d’un noyau dur, intraitable, aux dépens d’un intrus providentiel, objet de la curée des rires. On ne trouve rien de bien dit ou de bien fait que ce qui part des siens.

                Comme les deux auteurs précédents, Axel Kahn constate la férocité du rire. Il existe toute une gamme de mises en cause des personnes par le moyen du rire. Cela génère chez « les victimes » un malaise profond : ils se sentent par là d’autant plus gravement bafoués dans leur dignité que la dérision s’accompagne d’une vacuité émotionnelle. Au-delà de l’indignité d’un tel rire qui, d’une certaine façon, abolit l’humanité du « roseau pensant », l’auteur souligne sa force « décapante », « ravageuse ». La déférence, la peur, l’attachement passionnel, voire l’adoration, ne résistent pas à l’éclat de rire... Par la grâce du rire, l’homme prend ses distances par rapport à ces forces obscures qui pourraient l’écraser.

                De la même façon, Dominique Noguez insiste sur cette nuance du rire que constitue l’humour. L’humour est une médiation qui implique de la part de celui qui l’utilise à la fois « subtilité » et « impassibilité » et qui s’accompagne d’une mise à distance de la pulsion du rire et de la chose dont on rit. L’humour est contre le rire en ce qu’il est une manœuvre pour s’en protéger. On a vu que le rire pouvait être dangereux et devenir la manifestation relativement agressive d’une sanction collective. L’auteur fait d’ailleurs référence à Bergson à propos de qui il écrit : c’est une des manières dont la société entend corriger- Bergson dit même châtier - la raideur ou l’inadaptation de ses membres. Pour échapper au « lynchage » du rire, l’humour opère à la façon d’un « paratonnerre » et empreinte la mine du « sérieux » pour rire sous cape.   

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Des examens « pour rire » ou le rire, sujet d’examen... (2/3)

Publié le par Eric Bertrand

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Cet ensemble de textes d’origines diverses analyse la fonction que peut avoir le rire en société. Deux fonctions principales se dégagent : celle qui fait du rire un véritable acte de prédation (le rire constitue une prise de pouvoir) et celle qui fait du rire (notamment par le biais de l’humour) un moyen de libération existentielle.

                Le lecteur se souvient peut-être que le philosophe Bergson dans son fameux essai sur « le rire », insistait sur le danger de « la mécanique » qui est en l’homme, mécanique « plaquée sur du vivant » et qui le rend, quoi qu’il fasse, malencontreusement risible ! A travers l’extrait, il analyse le fonctionnement de cette sorte de mécanisme actif qui s’active au moment de la relation à autrui. Nous devenons alors, les uns en présence des autres, des machines implacables, mues par une sournoise volonté de prise de pouvoir par le rire. Le rire est simplement l’effet d’un mécanisme monté en nous par la nature. Animés de l’instinct de dérision, nous cherchons à prendre le dessus par ce rire redoutable qui vise à l’humiliation de l’autre (et ainsi l’autre devient, entre nos doigts manipulateurs, une marionnette dont nous faisons rire le groupe auquel nous appartenons et que nous avons pris le parti d’amuser). Il a pour fonction d’intimider en humiliant. (...)

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