Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

« Cannibale » de Didier Daeninckx

Publié le par Eric Bertrand

Bretagne2012 (92) [1600x1200]

 

            Dans le prolongement du travail sur le bidonville, je fais étudier à mes élèves le roman « Cannibales » de Didier Daeninckx. Il est court et pose les bonnes questions mais certains ont du mal à « entrer » dans le livre du fait de la situation d’énonciation un peu particulière... Voici l’aide que je leur ai fournie suite à leurs remarques.

 

              En 1931, Paris organise l’exposition colonialiste universelle. C’est l’occasion de montrer, dans un périmètre parisien bien délimité et « bien administré » l’immensité d’un territoire conquis dans lequel la puissance impérialiste française a imposé ses normes.

              Telle est la toile de fond sur laquelle se déploie le récit du vieux Gocéné… Le lecteur se trouve en effet dans un récit qui enchâsse deux espaces et deux temps : à la fois la forêt de Nouvelle-Calédonie au moment de la révolte kanak et l’exposition universelle qui s’est tenue à Paris du temps de la jeunesse de Gocéné... Au début du roman, la voiture de ce dernier (accompagné de son chauffeur Francis Caroz) est arrêtée par des révolutionnaires kanaks.

               Le vieux sage leur explique alors que Caroz fait partie de ces « Blancs » qu’il faut respecter pour ce qu’ils ont fait... Cela l’amène à raconter son histoire, celle des hommes de son pays, emportés loin de chez eux sous des prétextes fallacieux et désignés comme des « cannibales ».

                En effet, à cette époque, les organisateurs (les « G.O ») ont tout fait pour « épater la galerie » et montrer du doigt des « sauvages anthropophages » à qui ils ont confié, entre autres missions, celle de se comporter comme des animaux, de se battre, de montrer les dents à travers les cages ou de manger la viande crue. Les femmes se contenteront de danser les seins nus ou de faire risette.

              Les rôles sont clairement définis. Sauvages grotesques. Grands seigneurs riches et bedonnants. Capitale triomphante et obscène…  Sous le masque des souvenirs de Gocéné, ce petit livre invite surtout le lecteur à une promenade « philosophique » dans « le zoo » et la folie parisienne. Dans le cercle dérisoire de la fête universelle, officiels et visiteurs s’ébouriffent et chantent les airs de, « Nénufar », « la Tonkinoise » ou de « la fille du bédoin »… Le bon Parisien « civilisé » se tord de rire et montre du doigt Gocéné et les siens, « ces autres hommes »... Mais le lecteur comprend, chemin faisant, que ceux qu’on qualifie de « cannibales » sont finalement, et de loin, les plus dignes représentants de l’humanité. Les textes fondateurs de l’humanisme, ceux de Montaigne, Rousseau, Diderot et de Claude Lévi-Strauss ne sont tout compte fait pas loin de cette petite fable exemplaire.

Voir les commentaires

Reportage au cœur du bidonville (version intégrale)

Publié le par Eric Bertrand

hpim1109.jpg

 

                   Manille est une ville de contrastes située dans l’Archipel des Philippines. J’écrivais hier un papier sur le quartier des affaires et j’ai noté bêtement cette analyse (digne d’un apprenti journaleux !) à propos du bidonville qu’on aperçoit de l’autre côté de la voie ferrée, lorsqu’on arrive à la gare centrale : « le bidonville de Manille doit être comme tous les bidonvilles, un îlot d’insalubrité, un secteur hors la loi, déserté par la vie et dans lequel les gens meurent de faim et survivent parmi les détritus et la vieille tôle »...

                    J’ai rencontré ce matin la famille Lopez : ils étaient venus dépenser en ville les quelques pesos qu’ils étaient parvenus à gagner au cours de la semaine précédente. Ils rentraient chez eux, au nouveau bidonville, pas celui sur pilotis où il y avait trop de dangers à cause des noyades ou des incendies, mais celui nouvellement édifié sur le site d’une décharge. Lopez est bavard et ne me cache rien... C’est comme s’il avait compris mon rôle de journaliste et qu’il « m’expliquait le job ».

                    Il  est philosophe dans son genre : il affirme que, comme la vie, le bidonville est « chose éphémère » et que l’îlot qu’il habite désormais avec sa femme et ses enfants risque d’être un jour rasé par l’état. Personne ne possède d’acte de propriété ! Sa « maison » est comme les autres « tolérée » et « provisoire ». Mais il est content de m’inviter et de me faire découvrir son bidonville. Je les ai donc suivis, moins dans l’idée de faire un nouveau papier, qu’attiré par la sympathie immense que m’inspirait cette famille. La petite fille a des dents toutes blanches et un sourire irrésistible. Avec son frère, elle joue inlassablement avec une petite toupie de bois et ça les fait beaucoup rire et se taquiner.

                    Cette impression de légèreté persiste curieusement à l’intérieur du bidonville. Les deux gamins continuent de jouer. Quand ils ne vont pas à l’école (obligatoire jusqu’à 12 ans), quand ils n’aident pas leurs parents dans les menus travaux de la vie quotidienne, ils s’amusent ainsi avec des riens et pratiquent, dans les endroits les plus insolites, les jeux universels : cache-cache, un deux trois soleil ! Des jeux cruels aussi, comme celui de colorier des poussins  pour en faire des marionnettes de combats aux teintes multicolores, comme de petits catcheurs à deux pattes. La violence et le goût du sang prennent souvent le masque de l’Innocence... En tout cas, même dans leurs jeux les plus inventifs, l’une de leurs occupations favorites est de détourner, comme leurs parents, les objets qu’ils ramassent à droite et à gauche.

                    Car un bidonville est un improbable tissu de masures : agglomérats de tôle, de bouts de bois et de fer, linges, étoffes diverses, matériaux de toutes sortes glanés à même le sol et disputés à la vermine. Habitat précaire, pyramidal, menaçant à tout instant de s’écrouler. La rue est sordide, bruyante. Lancés dans la course frénétique de l’existence, les habitants s’y côtoient vaille que vaille. Installés à la fenêtre de leurs sari-sari, certains vendent des produits de première nécessité, dosettes ridicules de champoing, dentifrice, lessive, café... Ils les revendent au profit des grosses sociétés commerciales dont le mufle vient cyniquement baver jusque sur le trottoir. Des affiches publicitaires mal collées dégoulinent sur les murs. On voit l’intérêt renifleur qui tire sur sa laisse et traque l’argent, même dans le bidonville.

                    Lopez me tire par le bras. Il m’invite à entrer chez lui. C’est la petite fille qui me fait faire la visite. Elle me présente son grand-père assis dans un coin, gêné. Elle précise qu’elle l’aime beaucoup, « parce que c’est un homme bon ». La grand-mère accroche la dernière lessive au fil qui pend contre le mur à l’entrée. Une figure de sainte-vierge est accrochée, juste à côté des hardes et veille. Vu le nombre des oripeaux, il y a du monde à la maison ! Six dans un espace d’environ six mètres carrés.

                    La signora Lopez m’explique à plusieurs reprises que lorsque l’on est chez soi, ce qui importe, c’est le combat contre les bactéries et la saleté ! Il est important de garder la dignité comprenez-vous, et de ne pas laisser la vermine de la rue entrer dans la maison. C’est tout petit. Les jouets sont enclos dans leurs emballages. Pikachu ne risque pas d’attraper un mauvais rhum ! L’odeur du poisson séché est insoutenable. Dans un coin, le poste de télévision est allumé. Lopez gonfle le poitrail : c’est une fierté d’être raccordé à l’électricité, même si on doit la payer très cher, aussi cher que l’eau qu’on recueille à la pompe d’un voisin.

                    Signora Lopez renchérit : le prix qu’on paye est à la hauteur de l’image qu’on donne de soi ! Chez les Lopez, on chante très bien, et on est très bons au karaoké : même si les chansons qu’on fredonne ne durent jamais longtemps, elles font oublier la ville des riches, la ville tentaculaire de l’autre côté de la voie ferrée, la ville qui avance toujours et qui écrase tout sur son passage... Elles mettent de l’eau courante dans les tuyaux, de l’électricité dans les rues et transforment le bidonville en palais.

Voir les commentaires

Reportage au cœur du bidonville (3/3)

Publié le par Eric Bertrand

 

 

HPIM0271.JPG

 

                      Lopez me tire par le bras. Il m’invite à entrer chez lui. C’est la petite fille qui me fait faire la visite. Elle me présente son grand-père assis dans un coin, gêné. Elle précise qu’elle l’aime beaucoup, « parce que c’est un homme bon ». La grand-mère accroche la dernière lessive au fil qui pend contre le mur à l’entrée. Une figure de sainte-vierge est accrochée, juste à côté des hardes et veille. Vu le nombre des oripeaux, il y a du monde à la maison ! Six dans un espace d’environ six mètres carrés.

                    La signora Lopez m’explique à plusieurs reprises que lorsque l’on est chez soi, ce qui importe, c’est le combat contre les bactéries et la saleté ! Il est important de garder la dignité comprenez-vous, et de ne pas laisser la vermine de la rue entrer dans la maison. C’est tout petit. Les jouets sont enclos dans leurs emballages. Pikachu ne risque pas d’attraper un mauvais rhum ! L’odeur du poisson séché est insoutenable. Dans un coin, le poste de télévision est allumé. Lopez gonfle le poitrail : c’est une fierté d’être raccordé à l’électricité, même si on doit la payer très cher, aussi cher que l’eau qu’on recueille à la pompe d’un voisin.

                    Signora Lopez renchérit : le prix qu’on paye est à la hauteur de l’image qu’on donne de soi ! Chez les Lopez, on chante très bien, et on est très bons au karaoké : même si les chansons qu’on fredonne ne durent jamais longtemps, elles font oublier la ville des riches, la ville tentaculaire de l’autre côté de la voie ferrée, la ville qui avance toujours et qui écrase tout sur son passage... Elles mettent de l’eau courante dans les tuyaux, de l’électricité dans les rues et transforment le bidonville en palais.

                     

Voir les commentaires

Reportage au cœur du bidonville (2/3)

Publié le par Eric Bertrand

DSC03468.JPG

 

             Cette impression de légèreté persiste curieusement à l’intérieur du bidonville. Les deux gamins continuent de jouer. Quand ils ne vont pas à l’école (obligatoire jusqu’à 12 ans), quand ils n’aident pas leurs parents dans les menus travaux de la vie quotidienne, ils s’amusent ainsi avec des riens et pratiquent, dans les endroits les plus insolites, les jeux universels : cache-cache, un deux trois soleil ! Des jeux cruels aussi, comme celui de colorier des poussins  pour en faire des marionnettes de combats aux teintes multicolores, comme de petits catcheurs à deux pattes. La violence et le goût du sang prennent souvent le masque de l’Innocence... En tout cas, même dans leurs jeux les plus inventifs, l’une de leurs occupations favorites est de détourner, comme leurs parents, les objets qu’ils ramassent à droite et à gauche.

                     Car un bidonville est un improbable tissu de masures : agglomérats de tôle, de bouts de bois et de fer, linges, étoffes diverses, matériaux de toutes sortes glanés à même le sol et disputés à la vermine. Habitat précaire, pyramidal, menaçant à tout instant de s’écrouler. La rue est sordide, bruyante. Lancés dans la course frénétique de l’existence, les habitants s’y côtoient vaille que vaille. Installés à la fenêtre de leurs sari-sari, certains vendent des produits de première nécessité, dosettes ridicules de champoing, dentifrice, lessive, café... Ils les revendent au profit des grosses sociétés commerciales dont le mufle vient cyniquement baver jusque sur le trottoir. Des affiches publicitaires mal collées dégoulinent sur les murs. On voit l’intérêt renifleur qui tire sur sa laisse et traque l’argent, même dans le bidonville (...)

Voir les commentaires

Reportage au cœur du bidonville (1/3)

Publié le par Eric Bertrand

Serge--R-solution-de-l--cran-.jpg

 

Manille est une ville de contrastes située dans l’Archipel des Philippines. J’écrivais hier un papier sur le quartier des affaires et j’ai noté bêtement cette analyse (digne d’un apprenti journaleux !) à propos du bidonville qu’on aperçoit de l’autre côté de la voie ferrée, lorsqu’on arrive à la gare centrale : « le bidonville de Manille doit être comme tous les bidonvilles, un îlot d’insalubrité, un secteur hors la loi, déserté par la vie et dans lequel les gens meurent de faim et survivent parmi les détritus et la vieille tôle »...

                     J’ai rencontré ce matin la famille Lopez : ils étaient venus dépenser en ville les quelques pesos qu’ils étaient parvenus à gagner au cours de la semaine précédente. Ils rentraient chez eux, au nouveau bidonville, pas celui sur pilotis où il y avait trop de dangers à cause des noyades ou des incendies, mais celui nouvellement édifié sur le site d’une décharge. Lopez est bavard et ne me cache rien... C’est comme s’il avait compris mon rôle de journaliste et qu’il « m’expliquait le job ».

                     Il  est philosophe dans son genre : il affirme que, comme la vie, le bidonville est « chose éphémère » et que l’îlot qu’il habite désormais avec sa femme et ses enfants risque d’être un jour rasé par l’état. Personne ne possède d’acte de propriété ! Sa « maison » est comme les autres « tolérée » et « provisoire ». Mais il est content de m’inviter et de me faire découvrir son bidonville. Je les ai donc suivis, moins dans l’idée de faire un nouveau papier, qu’attiré par la sympathie immense que m’inspirait cette famille. La petite fille a des dents toutes blanches et un sourire irrésistible. Avec son frère, elle joue inlassablement avec une petite toupie de bois et ça les fait beaucoup rire et se taquiner.

 

Voir les commentaires