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« Paroles de Lecteurs » (5/21) : Ouest : bas instincts et femme battue, schéma dominant dominé.

Publié le par Eric Bertrand

 

               François Vallejo, Ouest, coup de cœur de l’une des sélections Goncourt. Le roman évoque la figure inquiétante du baron de l’Aubépine. Cet aristocrate qui, tel l’ogre des contes de Perrault, vit dans son domaine au fond des landes bretonnes. Les temps sont agités politiquement (on est sous le Second Empire) et le baron a tendance à se prendre pour Victor Hugo dont il épouse les idées républicaines.

                Terrible frustration pour ce fils de chouan qui ne parvient pas à imposer son autorité de maître et qui laisse libre cours à ses instincts sadiques. La véritable confrontation du masculin et du féminin se joue là, dans ce roman, au fond du château de l’ogre (dont le cadre rappelle celui des Diaboliques de Barbey d’Aurevilly, mais des « Diaboliques » qui seraient au masculin). Pour tromper l’ennui et donner le change à ses pulsions, le baron s’amuse avec ses conquêtes et leur fait accomplir la nuit de curieux rituels. Et les malheureuses victimes se livrent à ses appétits et jouent la farce qu’il a minutieusement mise en scène... Poursuites de femmes échevelées et en jupons dans les couloirs du château.

                 Jusqu’au moment où le baron rencontre une femme un peu moins soumise... Et cette Parisienne émancipée « fait école » dans le château du maître puisqu’elle fascine aussitôt par ses discours et sa désinvolture la jeune fille de Lambert, le garde-chasse. Cette dernière passe des heures entières avec la rebelle et sent un « Bouillonnement de femme en elle ». Une telle ligue des femmes sous son toit exaspère le tempérament dominateur du baron qui finit par modifier et ensanglanter ses activités nocturnes : il va donc châtier la dissidente et, selon son expression, « faire de la chair », c'est-à-dire cette fois-ci lacérer sa peau comme il se divertissait à lacérer les dentelles de ses anciennes maitresses.

                  A ce stade du récit, le baron est devenu l’homme prédateur et la femme sa victime : affolé par le charme juvénile et dévastateur de l’héritière de la maîtresse assassinée, il jette son dévolu sur la « biche en émoi ». Malgré sa réputation vérifiée d’ogre mangeur de chair fraiche, de « Barbe Bleue », le baron peut encore sévir à son aise car il « tient la famille » du garde-chasse. Dès lors, le chantage est facile pour ce noble qui est aussi beau-parleur et qui demande à la jeune fille de réaliser ses fantasmes (enfiler une belle robe, la déchirer, dévoiler une poitrine, bouger le bas des reins, être regardée, scrutée, désirée) mais qui lui fait découvrir en même temps son corps et sa chair de femme.

 

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« Paroles de Lecteurs » (4/21) : Le Testament Français : (suite)

Publié le par Eric Bertrand

            Il y a dans ce roman comme chez Proust ces deux côtés.

Côté coffret à musique : c’est la grand-mère, qui lance ça et là des papillons de mots français, raconte des histoires, lit des poèmes, des livres à ses petits-enfants (Victor  Hugo, Hector Malot), se souvient d’anecdotes, commente des photos. Douceur, tendresse, raffinement, luxe, dentelles et petites madeleine.

Côté coffre à pirates : c’est le narrateur qui, de la rude ville stalinienne où il grandit avec sa sœur, cherche à en savoir plus sur l’Atlantide sibérienne de Charlotte : « Je me penchai sur ces vieux papiers comme un corsaire sur le trésor d’un coffre ». Il découvre que la littérature est un luxe, à la manière de ces mots dont sa sœur et lui se régalent par exemple le jour où ils font la queue devant une épicerie pour obtenir leur ration de nourriture : « bartavelles et ortolans truffés rôtis... », liste de mots qui, d’après la grand-mère, figuraient au menu du tsar de passage à Cherbourg avant le naufrage du tsarisme.

              Mais les choses ne sont pas si schématiques et le narrateur découvre au fil des années les lourds secrets que la grand-mère a cachés. La vérité crue, c’est qu’à la manière d’un romancier exalté, elle a falsifié la réalité et répandu de l’eau de rose sur son passé. Et de ce fait, l’écrivain se demande s’il ne doit pas à cette grand-mère, à cette « P’tite Bill » pour reprendre le thème d’une chanson de Souchon, ce tempérament trop élégant, trop romanesque, et comme il l’écrit « Cette sensiblerie française qui m’empêche de vivre ».

               Témoin de cette tension entre le réel et sa représentation ce poème fameux de Baudelaire cité dans l’ouvrage et qui met merveilleusement en scène masculin féminin : « Parfum exotique » : la grand-mère le relit avec ce sens critique que lui donne sa propre expérience... Baudelaire qui, quand il aime les femmes, les respire par les cheveux ou par les seins et ainsi appareille pour des pays lointains où règne un goût de paradis et où il écoute « le chant des mariniers » au dernier vers. Il est plaisant de noter que la grand-mère juge cette fin particulièrement mièvre et préfère la traduction qu’en donne l’un des traducteurs russes de Baudelaire : « le chant des marins criant en plusieurs langues ». Extrait p285-286 : Relisons le poème pour le plaisir :

Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d'automne,
Je respire l'odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu'éblouissent les feux d'un soleil monotone;

Une île paresseuse où la nature donne
Des arbres singuliers et des fruits savoureux;
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,
Et des femmes dont l'oeil par sa franchise étonne.

Guidé par ton odeur vers de charmants climats,
Je vois un port rempli de voiles et de mâts
Encor tout fatigués par la vague marine,

Pendant que le parfum des verts tamariniers,
Qui circule dans l'air et m'enfle la narine,
Se mêle dans mon âme au chant des mariniers

 

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« Paroles de Lecteurs » (3/21) : Le Testament Français : voix d’homme, voix de femme

Publié le par Eric Bertrand

Loudéac

           1995 : « Le Testament français » d’Andréï Makine. Prix Goncourt des lycéens. Un écrivain dont le patronyme indique qu’il est de la patrie du Prince André de Tolstoï et qu’il nourrit à l’égard du français un rapport de fascination, tant pour la langue que pour la civilisation qu’il décrit, pour le plaisir du lecteur.

           Du fond de la Sibérie, le narrateur convoque l’image d’une femme, sa grand-mère Charlotte, dont il découvre à travers une photo le passé attaché à la France. Et c’est à ce moment que se lève ce qu’il appelle « son Atlantide »... Je suis, tout autant que vous je le présume qui vivez aux marges du pays breton, amateur de mythes celtiques, (en l’occurrence celui de la ville d’Ys sur lequel j’ai passé une partie de ma thèse et qui m’a fait quitter les campagnes d’Isère pour venir chercher et rêver du côté des terres celtes)... Son « Atlantide », c'est-à-dire un continent submergé prêt à ressurgir, grâce au discours de celle qu’il appelle « la petite baboutchka »... « La France de notre grand-mère, telle une Atlantide brumeuse, sortait des flots. » Commence alors de page en page, ce va et vient permanent entre les steppes de Sibérie et la Seine, entre Saranza (petite ville où vit la grand-mère) et Paris.

             « Le Testament français » est un livre doublement à deux voix, celle de la grand-mère et celle de l’écrivain, celle de la langue russe et de la langue française. Subtil entrelacs entre masculin-féminin, éblouissement progressif qui emprunte le corridor de la mémoire, la mémoire qui, comme chacun sait, se dissout dans une tasse de thé ou le goût d’une madeleine... (à suivre)

 

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« Paroles de Lecteurs » (2/21) : Masculin et féminin aux Goncourt des lycéens.

Publié le par Eric Bertrand

              Comment parler de livres quand on est prof de lettres et qu’on veut faire autre chose qu’un cours ? Ne pas parler de classiques ? Rejeter la tentation des Hugo, Flaubert (qui ont livré un tel tribut au thème, maîtres vers lesquels je retourne toujours) et choisir davantage les livres dont on parle dans l’actualité, et par exemple ceux qui circulent peut-être encore entre les mains des Loudéaciens et qui ont marqué mon séjour à Loudéac...

              C’est en effet au lycée Fulgence Bienvenue que j’ai découvert certains auteurs dans le cadre d’opérations à caractère littéraire et selon le mot de Michel Le Bris véhiculant l’idée d’une littérature monde : Goncourt des lycéens et Etonnants Voyageurs... Et comme je m’exprime aujourd’hui à Loudéac j’ai le plaisir de vous parler de certains d’entre eux qui sont devenus des compagnons de travail. Dans le désordre, Gérard de Cortanze, Andréï Makine, Olivier Rolin, René Frégni, François Valléjo...

               J’aurais pu ajouter Laurent Gaudé, mais il fallait imposer des limites. Vous me pardonnerez si je lis un peu mes notes, il faut brider le cheval pour éviter le brouillard. Je constate au quotidien que le refuge de l’écrit fournit un enclos à la matière. C’est l’une des leçons de Flaubert... Bride les mots, bride l’imaginaire, mets le mors aux mots, surtout quand ils s’envolent !

 

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Conférence : « Paroles de Lecteurs » Médiathèque de Loudéac (1/21)

Publié le par Eric Bertrand

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Masculin / Féminin

 

             Plaisir de retrouver certains d’entre vous, un petit peu comme c’était le cas sur la scène du Moulin à sons lors de la dernière du Ponton qui peut se lire, sous maints aspects comme une fable sur le départ, mais c’est là une autre question et puisque nous sommes ici comme sur l’espace limité et privilégié d’une sorte de ponton du Livre, un îlot sur lequel on serait environné de livres, partageons une réflexion commune.

             Pour ces retrouvailles et dans l’optique du prochain printemps des Livres de Loudéac, nous aborderons ce soir le thème choisi par le salon : « Masculin-Féminin »... Un angle d’approche particulier qui présente l’intérêt de renvoyer à des personnages et à un moteur de la fiction. La relation homme-femme ou les vecteurs du féminin ou du masculin, ce qui « fait courir les hommes ou courir les femmes », ce qui fait que le lecteur se plonge avec délectation, fascination, répulsion dans ce miroir tendu du destin de personnage.               

             Mon intervention sera menée en deux temps, celui des livres que je lis, et celui des livres que j’ai écrits et qui ne sont pas derrière mais toujours autour de moi. La problématique m’amènera à aborder de façon inédite et plaisante ces ouvrages et à décomposer le spectre de l’écriture selon trois faisceaux : ateliers d’écriture, théâtre, réalité et fiction.

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