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« Minuit dans la ville des songes », déambulations avec René…

Publié le par Eric Bertrand

A la fin de ce beau récit « Minuit dans la vie des songes », qui vient de sortir chez Gallimard, René Frégni écrit qu’il « essaie de retrouver, avant de s’endormir, toutes ces femmes et ces hommes qu’il a croisés, ces fantômes agités ou silencieux qui ont glissé devant ses yeux comme des barques dans la nuit. »

Au pied des remparts de St Malo, à bord d’une « barque » du Salon « Etonnants voyageurs », il y a environ vingt ans, j’ai rencontré René pour la première fois. J’avais amené une petite bande de lycéens qui s’étaient, pour l’occasion, grimés en personnages de polars : femmes fatales, truands, mafieux, prisonniers en cavale, prostituées à grandes bottes… Je vous laisse imaginer l’effet sur notre écrivain de roman noir… Nous avons ensemble pris un café, parlé de la vie, des pays du monde, de nos livres, de nos mères, de nos enfants, et aussi de sa fille Marilou qui avait alors sept ans. C’est à Marilou qu’est dédié cet ouvrage et c’est une formidable occasion de reprendre avec lui la conversation tout au long de ces « chemins noirs » que j’avais à l’époque découverts à travers l’œuvre du même nom.

Verdun, Marseille, Corse, Manosque, Italie, Grèce, Turquie. René est toujours un vagabond, mais un vagabond des mots et des livres, silhouette captive, penchée jour et nuit sur un roman : « Colline », « le Hussard sur le toit », « Cent ans de solitude », « l’Etranger », « Voyage au bout de la nuit », « Crimes et châtiment »

Nous avions nos routes et nos lignes, nos vaisseaux et nos ancres. Peut-être l’avais-je côtoyé avant, sur un banc, dans quelque fossé ou quelque bar en Corse, en Italie ou en Grèce ou peut-être à Marseille. Comme lui, j’avais croisé moi aussi l’un de ces êtres sortis tout droit de Beckett ou de Céline, et si proches des malheureux patients de l’hôpital psychiatrique dans lequel René, après des années de fuite, a pu enfin retrouver sa liberté, son identité et sa capacité à échanger.

Car ce qui m’a tout de suite séduit chez lui, c’est cette insatiable volonté de partager l’aventure littéraire, de montrer à tous les lecteurs, quels qu’ils soient, loups solitaires, prisonniers ou patients hagards, qu’on peut toujours, face à un livre, desserrer la ceinture des mots et sentir dans le fond de son ventre le trouble de la vie, le vent qui descend des collines, chargé de « l’odeur des pierres calcinées, celle du thym, très forte », le frisson d’une robe légère dénouée sous le ciel bleu, le parfum d’une peau de femme…

Au bout de sept ans, René le fugitif est rentré à Manosque. Loin des épouvantes de la caserne et du cachot de Verdun, il retrouve son équilibre : la chaleur, les couleurs, les odeurs des tuiles, les rumeurs des saisons et la figure douce de sa mère, miraculeusement ressuscitée depuis « Elle danse dans le noir », cette mère qui lui lisait « les Misérables » et qui s’émouvait devant ce « fils Jean Valjean ».

Son stylo caresse le petit cahier rouge ouvert sur la table de bureau de l’hôpital psychiatrique où l’infirmier Frégni en train de devenir écrivain, raconte les épisodes hallucinants vécus pendant les nuits de garde. Ses collègues infirmières n’ont jamais cessé de croire en lui, « le maraudeur des collines » et d’applaudir, longtemps avant les éditeurs parisiens, un romancier marginal qui trace son chemin noir.

« Minuit dans la ville des songes », déambulations avec René…

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L’immense Roue du concours de Plaidoirie à Caen

Publié le par Eric Bertrand

17 mars avant l’aube, les 31 élèves de la classe de première 1 et leurs trois professeurs s’embarquent pour le Mémorial de Caen.

Sur l’aile gauche du car, lancé à toute allure, la pleine lune tourne en roue libre entre 6h00 et 7h00. Les mains couturées de cicatrices, écrasées sur le volant, Philippe, le chauffeur, roule aux côtés de cette lune rouge, presque enflammée, vers cette ligne d’horizon située tout au loin, là-bas, d’abord du côté de la Pointe du Hoc, sous le grand ciel bleu. Il roule, Philippe, et il emmène tout son bataillon vers cette terre dévastée et tendre, tapissée de primevères, hérissée de carcasses de blockhaus, où glisse encore l’œil inquiétant de la Guerre, hélas, toujours grand ouvert.

Le groupe n’est pas venu là pour pique-niquer ou pour faire du tourisme. 

Au Mémorial de Caen, demain, 18 mars, les élèves seront jury au concours de Plaidoirie des lycéens et cette perspective les excite et les bouleverse. On les a entendus chanter dans le car « les Funérailles d’antan » de BRASSENS et « Cendrillon » de TELEPHONE. « Cendrillon pour ses vingt ans est la plus jolie des enfants… » L’arrêt à l’immense cimetière américain de Colleville entre les deux plages du débarquement d’Utah et d’Omaha, sous un soleil radieux de printemps, rajoute des degrés à l’ébranlement de la petite troupe libérée et tout à coup décimée. Les milliers de croix sont blanches, presque luisante sur la pelouse émeraude et bien coupée, sous le ciel bleu, aiguisé par les pointes des hauts cyprès et des sapins. Ce cimetière est beau, sublime, désespéré sous le labour d’une Mémoire sans cesse remuée.

15h30. Les pas des vivants sont précipités. La contrainte horaire bouscule toujours le théâtre des hommes… La visite guidée du Mémorial montre décidément qu’il n’y a pas de prince charmant. « Cendrillon pour ses trente ans est la plus triste des mamans ». Et Cendrillon tourne l’une après l’autre toutes ces années, et toutes ces pages sombres qui froissent et qui donnent le frisson… L’écriture folle et nerveuse de la violence, de la tyrannie, des batailles, des meurtres de civils et de l’Exode. L’écriture compulsive de l’Ignominie liée à l’état de guerre et qui remonte à la surface et qui trace des lignes semblable aux images des journaux télévisés et de la presse.

La guide trouve les mots justes.

Elle sent que les élèves de cette classe du lycée Vieljeux de La Rochelle, équipés de leur petit casque dernier cri, sont captifs. Ils méritent bien la visite exceptionnelle des réserves : ainsi, ils pourront descendre le long escalier tortueux, s’approcher des objets immobilisés là, presque vivants encore, comme les mots des livres dans les rayons des bibliothèques… Les manteaux couleur encre, les vestes chiffonnées avec des initiales, les casques marqués, les cartouches, les peignes tachés, les peluches griffonnées, les photos signées d’une fine écriture.

La charge est lourde. La journée est éprouvante, dense, inoubliable.

Nos élèves savent que le lendemain, ils iront entendre des témoignages qui, eux aussi, montreront au grand jour et devant tous les micros et les caméras, l’Abjection humaine. Mais ils savent aussi que les discours qu’ils entendront seront tenus par des jeunes lycéens de leur âge, habités par leur sujet et par une force de conviction qui semble tomber du ciel dans ces temps si tragiques. Ces parachutistes d’un nouvel âge viendront sur scène déployer leurs étendards au nom de la Dignité et de l’espoir d’un monde meilleur.

Parler haut, parler franc, dans cette période où l’assiette ne tourne plus très rond dans le micro-onde… Parler avec la voix qui tremble, avec la voix qui vibre quand on est lycéen et qu’on est « à l’aurore », sur le plateau du concours de Plaidoirie de la Ville de Caen… Ils sont quatorze à avoir été sélectionnés, quatorze à plaider pour l’avenir, et à montrer quelques-unes des multiples failles du mur de Barbarie et de Honte sur lequel sont si négligemment accoudés les pays du monde…

En Afrique, nous dit Juliette MAZET, des enfants albinos payent de leur chair la couleur de leur peau.

Au Niger, racontent Clélie LAMIRAULT et Lamia EL KHADIR, on livre des jeunes filles à des maris qui leur font aussitôt oublier le temps si bref de l’Innocence ; au Malawi, quand les filles ont leurs premières règles, dans les fourrés, se tapissent ceux qu’on appelle « les hyènes » : ces hyènes-là bavent devant ce prodige de la nature et se jettent sur leurs proies pour « dépoussiérer la poussière ».

Dans un désert, nous dit Aubane FERRE, une femme épuisée par la tâche demande à ses deux filles d’aller chercher, au terme d’une longue marche, un peu de cette eau précieuse qui menace de s’arrêter de couler sous le ciel sec comme un coup de trique.

Mustapha SENGHOURI déplore que des médecins sournois et mal intentionnés s’en prennent à celles à qui il ne reste plus qu’à « enfanter dans la douleur ».

Cécile BERTIL démasque le violeur qui, aussi féroce que la hyène, guette aussi sa proie mais qui a su développer l’instinct et les ruses du langage : l’objet sexuel qu’il convoite est un « bijou précieux », la « perle du coquillage » et la nacre de son discours enrobe et occulte l’agression qu’il prépare. Au coin, d’une rue, dans le confort d’une maison ou au cours d’une soirée où on fait sauter les bouchons, il casse le goulot et la bouteille. Peu importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse ! Eclats de rire et éclats de verre… Mais pour la victime, combien de tessons avant de retrouver le flacon ?

Au Maroc, Selma BOUCETTA, évoque « le couloir de la mort » où l’on a condamné une femme parce qu’elle avait tué le mari qui la battait. Honte aux femmes qui osent défier l’autorité du mâle et passer dans les couloirs sans baisser la tête. 

A Calais, explique Louise BERTRAND, des migrants encore mineurs passent leur temps à regarder le fond de l’eau. Les mois, les années passent, mais l’Administration tergiverse, l’eau se ride. L’Abîme engloutit peu à peu le miroir de leur jeunesse.

A Calais toujours, renchérit Eloi MERCIER, la souffrance n’a pas de répit : d’une rive à l’autre, c’est la même « saison en Enfer » qui recommence. Pas de moment de grâce, pas de second souffle.

En Iran, assure Flavio CICU-ACCONCIA, un musicien propose à des femmes à la voix enchanteresse de chanter dans son album. Et il fait entendre les Sirènes à ceux qui ont des bouchons dans les oreilles. La Prison aussitôt l’engloutit, avale l’instrument, avale la chimère et la musique des sphères devient un immonde gargouillis.

A Mayotte, alerte Emma PLANCHON, on enflamme de fragiles habitations à la paille de la Haine. Il faut bien remettre de la sécurité et de la propreté dans les taudis si on veut attirer l’investissement et faire du profit.

Au Qatar, constate EMMA LIZZANA, la coupe du monde est un projet en or. Mais pour réaliser l’alchimie d’un stade rutilant au milieu du désert, il faut rouler dans la boue et traîner dans le ruisseau toute une génération d’esclaves. « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or »...

En Algérie, témoigne Manon LAURENT, on bâillonne des journalistes et on étrangle la voix de la Liberté. Ainsi on lâche toutes les cordes vocales du Mensonge, et on les entend hurler dans tous les organes de propagande.

Tom MALLET évoque un cheval fou nommé « Pegasus ». Un cheval espion élevé spécialement pour protéger le monde contre le Mal. Pégasus remonte du fond des eaux, patauge un instant dans le ruisseau. La boue enduit ses flancs de dorure. Alors il étend ses ailes, et sous le ciel intime des consciences, s’en va renifler les nuages.

Cela fait en tout, quatorze voix. Quatorze voix qui s’élèvent, quatorze voix, puis cent, puis mille, puis une infinité… Dans la grande salle du Mémorial de Caen, l’Indignation soulève le cœur de toute l’assistance et le cœur de nos élèves qui serrent dans leurs doigts crispés le papier sur lequel ils devront voter…

Que c’est difficile maintenant de juger ! Quelle cause épouser ? Quel combat mener ? Il y a environ cent cinquante ans, Arthur RIMBAUD, alors qu’il s’apprêtait à 20 ans à rejoindre « les grands déserts où luit la Liberté ravie » écrivait à la fin de sa « Saison en enfer » :

« Et à l’aurore, armés d’une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes. » Et on a un peu perdu sa trace du côté de l’Ethiopie et des plateaux du Harar où il est allé poser ses « Semelles de vent ».

Et en attendant, ils chantent dans le car nos trente et un élèves.

Embarqués dans la nuit, ils chantent à tue-tête des chansons qui caressent et qui touchent : « Pour un flirt », « On va s’aimer », « Ta sensualité », « Partenaire particulier » et « Je l’aime à mourir ».

La lune est revenue. Elle monte haut dans le ciel plein d’étoiles.

Elle est une roue inlassable. Elle tourne autour de ce que les Anciens appelaient « la Fortune » ou « le Destin ».

Dans le silence recueilli de sa révolution, elle entend les discours et elle regarde monter les jeunes générations avec une sorte de rire rabelaisien, un peu comme dans un dessin de CHAUNU…

https://www.memorial-caen.fr/les-evenements/concours-de-plaidoiries-des-lyceens

 

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Chant d’Ukraine

Publié le par Eric Bertrand

C’est une petite voiture prise dans un immense embouteillage,

Elle attend tout au bout de la longue file.

Et, du côté de Tchernobyl, monte un essaim de gaz d’échappement.

 

Tout au fond d’un couloir du métro de Kiev, un enfant se pelotonne sous un banc.

Il a vu dans le ciel blanc de sales mouches noires et des bourdons qui grattaient.

Dans les rues dévastées, des tanks araignées tissaient une toile factice,

Et, derrière une vitre cassée au coin d’un bâtiment,

Ligotaient les bras d’une petite fille qui pleurait.

 

Dehors, les Kalachnikovs griffent les mains des civils,

Dans la terre meurtrie, on débite des tranchées et des tranches de vie :

Photo d’une femme aux rides de sang séché,

Lignes de frontières à fleur de peau, saison morte du tatouage.

 

Pourtant le printemps bleu remonte par la Roumanie, la Crimée…

Dans le métro, une voix claire et blonde comme le blé

S’est mise à chanter les chants de la nation ukrainienne,

Et dans les champs de Tchernobyl, poussent des fleurs jaunes.

 

La petite voiture redémarre après le long arrêt,

Des ombres de silhouettes dansent maintenant parmi les bagages,

Et un mot brinquebale dans l’habitacle, un mot vague et furieux : « Liberté ! ».

Chant d’Ukraine

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Monter là-haut sur la colline avec Joe Dassin

Publié le par Eric Bertrand

C'est une planète de platine qui tourne, insouciante, sous un saphir léger. On s’y balade en fantaisie dans le quartier du Vieux Québec, les Jardins du Luxembourg, sur les champs Élysées, et puis soudain on tombe amoureux d’une Émilie, d’une Cécilia ou d’une jolie boulangère qui vend des petits pains au chocolat ou des chocolatines, peu importe. On va au Café des Trois Colombes, on se regarde dans les yeux, on se caresse le velouté des lèvres, on se sent seuls au monde. Et on n'a rien : pas de masque, pas de virus, pas de pass sanitaire, mais on a toute la vie et Nancy au printemps… « Salut les amoureux ! ». On marche en parlant, on refait la philo. On est plein de délicatesse et de précaution, on réserve des chambres à part parce qu'on n'aime pas montrer qu'on s'aime à 18 ans à peine...

Quand on écoute le chanteur au pantalon blanc à pattes d'éléphant, on fait partie de l'équipe à Jojo et on part pour des étés indiens avec des filles en robe longue qui ressemblent à des toiles de Marie Laurencin. On roule à bord d'un vieux tacot, guitares en bandoulière et marguerites sur le capot, et on rêve d'une Amérique qui n’est pas celle de Trump. 

Et puis du jour au lendemain, comme dans la vraie vie, « il était une fois nous deux » et tu t'appelles « Mélancolie »… Mais ça va pas changer le monde... Les deux mains sur le ceinturon, les yeux en révolvers, Jojo prévient sa bande : ce monde-là va continuer sans nous « et il aura bien raison »...

Et en effet, aucun mauvais virus, aucun vent mauvais ne menace ni la liberté des fleurs, là-haut sur la colline, ni la chanson de celui qui siffle tant qu'il peut. On           garde la fleur aux dents et on ne connaît ni la haine, ni les bombes, ni les convois. Les seuls masques qu'on voit sont ceux des frères Dalton « qui furent l'incarnation du Mal » .... « Et que ceci serve d'exemple à tous ceux que la vie écarte du droit chemin » ...

 

Monter là-haut sur la colline avec Joe Dassin

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De la Petite Poucette aux ogres de l’internet.

Publié le par Eric Bertrand

« Voici le soir charmant, ami du criminel ;
Il vient comme un complice, à pas de loup ; le ciel
Se ferme lentement comme une grande alcôve,
Et l'homme impatient se change en bête fauve. »

Charles Baudelaire, « le Crépuscule du soir »

Michel SERRE évoquait la virtuosité avec laquelle la « Petite Poucette », ne semait plus des cailloux pour retrouver sa voie mais pianotait sur son clavier et voltigeait sur son smartphone. Dans ce temps où le tout numérique et le télétravail ont pris l’avantage sur toute autre forme de locomotion, on imagine à quel point Poucette est aussi capable d’enfiler des bottes de sept lieues afin de s’en aller gambader sur le net ou sur le WAP…Et comment hélas, comme dans le conte, les ogres du Dark net se sont mis à guetter les Petits Chaperons rouges qui portent sur elles autre chose que des confitures et des pots de beurre. Et il faut bien admettre que les rassurants adultes, les bons chasseurs au chapeau à grelot, ne peuvent plus faire grand-chose pour détourner leurs Blanche Neige du piège vers lequel elles se précipitent…

Réseaux sociaux, jeux-vidéos, clips, stories, selfies… Si une main mal intentionnée fouille un peu dans les poches des ados d’aujourd’hui, elle ne tire pas que des bouts de ficelles : premières photos postées par un couple de parents béats, premier pipi au pot, premières dents qui tombent en appât, casier à homard dans l’écluse, carcasse qui craque : la bouche baille, le décolleté aussi. Premier accès à la console, premier ordinateur, premier portable sous les menottes de la petite puce qui a grandi dans l’électronique… Au pays des contrôles parentaux, les Petits Poucets ricochent d’intelligence. En quelques minutes, ils déjouent les ruses de papa et les pièges de la cyber-sécurité et ils s’adonnent à des plaisirs coupables pendant que les sentinelles et les parents dorment. Quelques années plus tard, ils sauront hacker les meilleurs spécialistes.

« La sombre nuit les prend à la gorge. » Ils détalent à toute vitesse avec des yeux hallucinés. En quelques nuits, ils deviennent les enfants du monstre et de la matrice qu’ils sont allés réveiller. Ils se sentent rassurés, nombreux, serrés les uns contre les autres, et ils pensent tous la même chose. Il fait bien chaud au cœur du labyrinthe. Un œil s’est ouvert. Sur un toboggan vertigineux, ils descendent les parois de l’intestin du Léviathan. Millions de facettes, millions de clics, d’acides et de flashs. C’est cool et un peu flippant, on n’arrive pas à voir qui se cache derrière le masque. Sous le manteau, où est la doublure, sous la pelure, où est l’oignon ? Parfois, ca tire des larmes mais on ne les montre pas.

Tik tok, Tinder, Meta, Instagram, groupes Facebook, j’aime, j’aime pas, smileys… Pire que les dealers « qui dans l’ombre attendent leur heure », il y a les hackers, les cyber-caïds, chefs de groupes, chef de meutes… « L’horreur d’minuit » chantait Gainsbourg pour d’autres « enfants de la chance ». Une bouffée, ça se scrolle, ça s’injecte, et ça passe dans les veines toute la nuit, jusqu’au petit matin. Et plus rien n’existe autour. « La poussière d’ange » est montée dans le ciboulot en même temps que les étoiles qu’on ne voit plus tout au fond du ciel. Des zones vitales sont atteintes, dévastées, saccagées. Comme le « bon nageur » de Baudelaire « qui se pâme dans l’onde », l’enfant-prodige de huit ans est allé fureter dans les quartiers où poussent les fleurs du Mal. Le vin y « chante dans les bouteilles », a on sert des alcools fortes à de « vieux saltimbanques », et on voit des « serpents qui dansent et des femmes damnées »

Derrière son écran ou sa console, la tête lui tourne. La vie est devenue un jeu, un poison infernal qui le grise. Le monde est à ses pieds et à bout de clic : « au sein de la cité de fange », il se fournit l’arme qui lui convient, court tirer dans une école, une église, une mosquée sur des cibles qui bougent, dégomme tous les rabat-joie qui l’empêchent de faire sa loi, policiers, professeurs, adultes en civil avec des sales tronches. Il sourit au milieu des balles. Il entend des voix.

Le petit Faust a vendu son âme au diable. Il s’amuse comme un fou. Les réseaux et les jeux-vidéos l’occupent exclusivement. Ils lui fournissent des représentations simplifiées et « hyper-excitantes » des rapports entre hommes et femmes. « La Prostitution s’allume dans les rues ». Ses doigts tremblent devant les « ventres et les seins plus câlins que les anges du Mal…»… Plus rien d’autre n’a de grâce à ses yeux. Il se sent fort, viril, invulnérable. Et puis très intelligent aussi et très cultivé. Car, il en a désormais la conviction, sous la casquette de Google qu’il porte de travers, il dispose quand il le décide d’un stock de mémoire. Son cerveau n’a plus besoin de rien retenir.

Il ferme la porte de sa citadelle intérieure. Se sert à l’envi dans cette succursale de l’Esprit située dans la banlieue de ses fantasmes. Assiste, sans broncher, à la comédie des hommes. Se moque, insulte, agresse. Se targue d’un savoir absolu, d’une omniscience à portée de clic.

Et puis un jour, il sort enfin dans la vraie rue, brandit des slogans, des formules à l’emporte-pièce et à la place de la Vérité qu’il détrône, il assène ses vérités à lui. Il a du feu dans les veines, des lumières dans les yeux et il proclame dans tous les Capitoles et dans toutes les capitales : « Si tu n’es pas d’accord avec moi, alors tu es contre moi ! »

 

De la Petite Poucette aux ogres de l’internet.

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