Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Ennio ou la musique qui tire des larmes

Publié le par Eric Bertrand

Dans le cadre du Festival du film de La Rochelle, j’ai eu la chance de voir hier ce beau documentaire que le réalisateur de « Cinema Paradiso », Salvatore TORNATORE, consacre à Ennio Morricone. Depuis que ce compositeur de génie a collaboré avec les plus grands cinéastes, il est devenu évident aux yeux du public que la musique de film est un art, aussi puissant que « la grande musique » et Ennio s’en explique au sein d’une série de témoignages. Il avoue même avec beaucoup d’émotion qu’il a souffert du mépris dans lequel ses pairs l’ont tenu à l’époque où il était considéré comme un traitre simplement parce qu’il pratiquait cette musique indigne d’un vrai musicien.

Ce documentaire d’une durée de 2 h 36 qui retrace toute la carrière du maitre, le montre au travail, penché sur ses partitions, à l’affut du signe, de l’appel acoustique susceptible de déclencher l’élaboration et, au terme de tout le processus, le jaillissement de l’œuvre. Il fait entendre toutes ses mélodies devenues si familières aux spectateurs et souligne à quel point sa musique est une musique de l’âme, une sorte de silhouette impalpable qui a accompagné son public au fil des années, enveloppée dans son manteau d’images.

C’est un harmonica qui geint au bord d’une voie ferrée. Un esprit lancinant, une angoisse qui rôde et qui allume les yeux des personnages, filmés en gros plan. Regards d’acier de Charles Bronson, d’Henri Fonda. Colts brillants à la ceinture. Doigts électriques sur la gâchette… Le train à vapeur arrive du fond du désert. Les bruits fournissent le charbon de l’écriture musicale. Frein. Avertisseurs. Ralenti des bielles. Grincement des ressorts. La locomotive s’immobilise enfin dans la petite gare et le spectateur entend presque le frisson de Claudia Cardinale et le froufrou de sa robe. Sur le feutre de ses escarpins, elle entre au contact d’un monde cru et assourdissant, où les hommes sont des loups, des truands, ou des salopards.

Et dans l’atelier du Far-West, la musique de l’alchimiste de l’image prend aux tripes. Elle est un pistolet armé, un balancier qui tape le temps et qui mesure la charge émotive et la charge de poudre, un sablier qui tamise après l’explosion et filme les mines et les colts dorés en plan serré, jusqu’à la pépite. Silence du vent, de la mouche qui bourdonne, de la chaîne qui gémit. Tout vit, tout est plein d’âme. Le fantôme de musique monte dans le ciel bleu, tire encore sur sa chaîne, enveloppe doucement l’Ouest, l’Amérique, la Révolution. C’est le clavier d’un soleil éblouissant qui dépose sa note d’éternité. 

La plume au-dessus de la feuille blanche, la cartouchière remplie de balles en or massif, le doigt à la crosse, Ennio repart dans le wagon. Derrière lui, Claudia a franchi la porte de la station ; la lumière lui fait cligner les yeux. C’est celle de la petite ville poussée au cœur du grand désert, celle de l’émerveillement de Toto devant l’écran de cinéma, celle de la mémoire de Noodles devant la silhouette évanescente de Déborah, celle de tant de films et de variations à venir, encore masquées derrière les partitions.

Claudia s’essuie les yeux. Elle a les oreilles qui bourdonnent et le cœur qui tremble, ses escarpins vacillent. Parfois la musique fait pleurer, comme la peinture ou la poésie.  

Voir les commentaires

Sylvie GERMAIN et « la hauteur de la Littérature"

Publié le par Eric Bertrand

Il y a quelques années déjà, les lycéens élisaient le roman de Sylvie GERMAIN, « Magnus », prix Goncourt. C’était en 2005. Et en ce mois de juin 2022, l’un de ses textes, extrait de son roman « Jours de colère » paru en 2009 a été proposé en commentaire à l’épreuve de français du bac et a généré, comme le rapporte le Figaro du 20 juin, « un torrent d’insultes sur les réseaux sociaux », les élèves lui reprochant notamment son vocabulaire difficile, l’opacité de ses images et le thème abordé (les forêts)…

Sylvie GERMAIN n’est pas un écrivain médiatique ni un écrivain facile. Mais qui a dit que la Littérature se contentait de la complaisance et de la facilité ? Loin des paillettes et des polémiques, elle préfère donner matière à la réflexion, à l’humour, à l’intelligence et au bruissement des arbres. La Littérature et la pensée ne se satisfont pas de la médiocrité et j’ai eu la chance en 2016 d’assister à un passionnant échange qu’elle a eu avec des lycéens.

Dans la salle du CDI spécialement aménagée pour « l’événement », les élèves sortent de leurs poches une liste de questions. Certains préparent déjà un exemplaire à dédicacer : « Magnus » pour la plupart, « l’Inaperçu » pour les autres. Sans grande surprise, l’entretien s’engage sur les thèmes de la profession et de l’inspiration. Comment vous vient l’inspiration ? L’écrivain vit-il de sa plume ?... « De son clavier ! » rectifie-t-elle ! Mais elle aime l’expression « vivre de sa plume ». Les mots ont toujours un effet doux et caressant sur celle qui les côtoie et qui les travaille de l’intérieur. D’ailleurs, à un élève qui rend hommage à la qualité poétique de son écriture et qui lui demande si elle va « chercher les mots dans le dictionnaire », Sylvie GERMAIN rétorque qu’elle va seulement les vérifier dans le Grand Robert ! Et c’est à ce moment que tout commence ! Le rebond de l’imaginaire, la traque des racines, des familles, des rapports infinis que les mots entretiennent les uns avec les autres…

En effet, le véritable écrivain a du flair : il va dénicher ses thèmes au fond de ce magma complexe que certains appellent « l’inspiration ». Osons avec elle une métaphore : le personnage sur lequel s’ouvre son dernier roman (« À la Table des hommes ») est un petit cochon en liberté. Au moment de l’écriture, elle a pris plaisir à suivre ses mouvements, ses cabrioles, à se mettre du côté du « groin », de « l’épiderme » de l’animal pour essayer de capter la réalité autrement… Ça ressemblerait à ça, le travail de l’écrivain, à cette recherche impatiente des racines et des sucs naturels qui finiront par faire « pousser une phrase »… L’écrivain est un tâcheron : il lui faut retourner la terre, disperser la motte, tordre le stylo et tordre les mots et les images.

Dans ce travail sourd et lent, dans ce « gros bouillon » de l’écriture, l’œuvre est en germination, mais elle n’est jamais terminée. « Magnus » faisait référence à la Seconde Guerre mondiale et à la barbarie nazie ; de la même façon « À la table des hommes » évoque un pays imaginaire qui pourrait bien être l’ex-Yougoslavie, ou aujourd’hui l’Ukraine. Dans ces deux cas précis, l’auteure prolonge son interrogation sur ce qu’elle appelle « le schéma génocidaire ». Car ce qui l’interpelle au-delà de ces faits réels, c’est la question de l’humain. L’humain avec toutes ces passions qui entrainent souvent les hommes dans le vertige et les tourments. En cela, Sylvie GERMAIN continue l’œuvre de grands auteurs dont elle cite l’influence et le rayonnement moderne : DOSTOÏEVKI, TOLSTOI, BERNANOS, STEINBECK. Ces écrivains qu’elle admire ont su, mieux que les autres, « s’emparer de la folie humaine »  et ils en ont profité pour poser la question de Dieu et de l’existence du Mal. Dans « Les Frères Karamazov » DOSTOÏEVSKI écrit que « Le cœur de l’homme n’est qu’un champ de bataille où luttent Dieu et le diable ». Dans les romans de Sylvie GERMAIN, les personnages eux aussi font « une traversée tourmentée ». Ils plongent dans cette épreuve pleine de bruit et de fureur et ils en ressortent autrement, au terme de l’aventure...

Au premier rang, un élève s’endort contre les genoux d’un camarade à qui on a demandé d’éteindre son portable et qui aimerait sans doute aborder un thème plus léger, ou twitter qu’il s’emmerde avec une auteure chiante… Un autre qui tord son livre depuis un moment ose enfin la question qui lui brûle les lèvres. « Pourquoi vous intéressez-vous tant au thème du génocide ? » La question est essentielle, elle permet d’approfondir la réponse que l’écrivaine vient de fournir à la jeune fille qui l’interrogeait sur le sens du mot « théophanie » : comment expliquer cela ? Le monde traverse des moments de convulsion où « Dieu n’est pas dedans »… Eh bien, ces moments de convulsion, ce sont ceux-là qui me secouent et qui donnent le branle à l’écriture : tout remonte à la surface : souvenirs, angoisses, instincts, sensations, mythes, religions, actualités… Encore une fois « le gros bouillon, jeune homme ! »… Ce même bouillon qui pourrait jaillir dans votre esprit si, d’aventure, vous deveniez auteur, vous aussi ! Quand j’avais votre âge, j’ai vu un jour, en cours d’histoire, le film « Nuit et brouillard » et j’ai été profondément bouleversée. La « convulsion du monde » défilait devant mes yeux d’adolescente, s’étalait là, dans toute son ignominie… Aujourd’hui, c’est sous vos yeux à vous qu’elle s’est mise à défiler et tout a commencé le 11 septembre 2001…Vous êtes les enfants de la génération de Charlie Hebdo, du Bataclan… De la guerre en Ukraine… Et vous éprouverez peut-être le besoin de le manifester un jour, à votre tour.

Alors vous serez devenus écrivains.

Sylvie GERMAIN et « la hauteur de la Littérature"

Voir les commentaires

Alcofribas Nasier, envoyé spécial en Ukraine Quand Rabelais nous parle de la guerre…

Publié le par Eric Bertrand

Alcofribas Nasier, envoyé spécial en Ukraine Quand Rabelais nous parle de la guerre…

Situation en Ukraine… On y pense tous les jours. Elle secoue notre conscience d’homme moderne, sensibilisé davantage aux risques sanitaires et au coût de la vie qu’aux violences ignobles de la guerre.

Et pourtant, cette réalité des conflits a toujours fait réfléchir des auteurs qu’on a trop tendance à oublier ou à ranger dans des cases réservées aux aspirants bacheliers. Le véritable auteur, c’est celui dont l’œuvre, qu’elle ait été écrite au XVI°, au XVII°, ou au XIX°, se moque de la dissertation ou du commentaire de texte et fait réfléchir le lecteur au présent. C’est par ce détour que les élèves - qui souvent tirent la langue devant Rabelais, Molière ou Hugo - peuvent lire autrement ces classiques du bac de français qu’ils qualifient de « chiants ».

Reparcourons par exemple Rabelais et intéressons-nous à la manière dont, dans Gargantua, il traite déjà de la guerre de Poutine… C’est à croire que celui qu’il appelle, par un plaisant anagramme, « Alcofribas Nasier » est un reporter détaché dans la région du Donbass.

Le personnage qui, au milieu du roman, déclenche les hostilités s’appelle Picrochole (étymologiquement, « celui qui a la bile amère ») et cette bile amère le rend fou furieux. Il se lance aussitôt dans une guerre de conquête et n’épargne personne. Dans un pays qui se relève à peine de l’épidémie de peste (on pourrait aisément parler de pandémie) ses armées ravagent tout.

La description que fait Rabelais de ces troupes déchaînées est très cinématographique et s’apparente à une cynique exhibition du pouvoir militaire. Pas de missiles, pas de chars, pas de technologie, mais un défilé de lances, d’épées, de tambours, de drapeaux et là-dessous, une nuée de soldats braillards capables de tout incendier au nom de la grande nation qu’ils sont censés représenter.

Ce déploiement de force et d’insultes (car les gens de Picrochole sont grossiers) vise bien sûr à impressionner l’adversaire. Leur attaque brutale des terres de Grandgousier, père de Gargantua, laisse croire à l’agresseur que le « foutriquet » sera « facilement déconfit » et que l’invasion ne fait que commencer. Picrochole dispose pour cela d’une équipe d’informateurs qui pratiquent une propagande destinée à galvaniser les troupes. De toute façon, chacun de ses sujets comprend qu’il est dangereux de le contredire : par exemple, Touquedillon, le capitaine des armées, le paye de sa vie quand il essaie d’employer devant son chef le langage qu’a usé avec lui Grandgousier.

Car, lorsque Grandgousier reprend la situation en main, la logique de la bataille s’inverse brutalement. Il bénéficie en effet de l’appui de son fils, le géant Gargantua, de l’invincible Frère Jean, défenseur de l’abbaye et de la vigne du Seigneur, et aussi de celui de ses voisins qui lui envoient « des ambassades pour lui dire qu’ils étaient avertis des torts que leur faisait Picrochole et en vertu de leur ancienne confédération, ils lui offraient tout ce qu’ils pouvaient en hommes, en argent et autres provisions de guerre »… Contrairement à l’agresseur, ces gens respectent les traités et les accords passés et ils s’opposent à l’enragé qui est en train de reculer et de payer cher l’impréparation de son armée.

Grandgousier pourrait facilement tirer parti de ce déséquilibre, mais il cherche d’abord à s’entretenir avec son adversaire et il multiplie les efforts diplomatiques : « Où est la foi ? Où est la loi ? Où est la raison ? Où est l’humanité ? Où est la crainte de Dieu ? » Il essaie par tous les moyens de ramener la paix et cherche même à ne pas l’humilier en lui offrant des présents…

Son discours est, à cet endroit, celui de l’humaniste Rabelais qui rêve, en ce siècle de Renaissance, de remplacer la folie par la Raison et la « coïonnerie » par l’Humanité : « Il y a hélas dans ce bas monde plus de couillons que d’hommes » affirme l’adage qu’on trouve inscrit sur l’un des murs de la maison de Rabelais.

Mais Picrochole balaie de son mépris ces propositions et ces tentatives de conciliation, et il parie sur la faiblesse de son adversaire qui, d’après lui, n’ose pas l’affronter : on peut apprécier l’élégance de ses propos quand il répond aux ambassadeurs venus une dernière fois essayer de négocier : « Grandgousier se conchie, le pauvre buveur, ce n’est pas son truc d’aller en guerre mais bien de vider les flacons ».

 

Voir les commentaires

Gainsbourg : des charmes de Néfertiti au platine d’Initials BB

Publié le par Eric Bertrand

Quand on remonte loin dans le répertoire de Gainsbourg, on remarque par exemple que Néfertiti, « reine barbare, belle Egyptienne », prend sa cithare et que Barbarella « garde ses bottines ». Ces deux silhouettes ont déjà « tous les charmes de la Perse ». Elles font souffler  « le sirocco du séchoir » et préparent pour le poète héritier de Baudelaire « le calice, le cercle froid du platine et le bronze et l’or » d’une créature « bottée jusques en haut des cuisses », qui tournera dans « l’eau de Seltz » et sur les platines.

 

Gainsbourg : des charmes de Néfertiti au platine d’Initials BB

Voir les commentaires

« Robeaux et robelles » roulent la mécanique.

Publié le par Eric Bertrand

« Robeaux et robelles » …

Cette pièce avait connu le bug lié à la crise sanitaire. Le livre était sorti chez Morvenn Editions en janvier 2020 et le spectacle, mis en scène par Camille GEOFFROY, était prévu comme chaque année au mois de mai au lycée Vieljeux. 25 acteurs incarnaient les 25 personnages et préparaient une représentation d’une durée d’environ une heure quinze…

Tout avait dû être annulé et la plupart de nos comédiens, alors en terminale, avaient dû ranger leurs personnages et leurs avatars sous le tapis de l’ordinateur et des frustrations. Et puis « l’île d’Après » est arrivée l’année suivante pour essayer d’oublier le virus, la technologie et l’épilepsie contemporaine.

Après deux ans, rien n’a vraiment changé de cette « épilepsie » et la vertigineuse course en avant a repris, hélas, mettant en péril l’individu et ces valeurs essentielles qui font l’humanité. Comment échapper au danger de l’aliénation et à celui de l’écrasement qui nous menace ? Comment rester un homme et tirer le meilleur des forces de progrès dont nous serions capables grâce à une utilisation raisonnable et modérée de la science…

C’était le sujet de « Robeaux et Robelles » en 2020 et ça l’est toujours en 2022, même si le texte de la pièce a changé : elle ne dure plus que 50 minutes et s’est adaptée aux 11 acteurs (parfois 12) qui jouent 17 personnages.

Le travail de répétition de la troupe enfin reconstituée a vraiment commencé en novembre. Il débouche aujourd’hui sur un premier échange dans le cadre d’un « Mimésis réinventé » par la MDL : l’occasion, comme c’était le cas il y a quelques années, de rencontrer d’autres troupes de théâtre des lycées rochelais, Dautet, Valin et St Exupéry où intervient également notre metteure en scène. Chacune d’elles présentera une partie de la pièce qu’elle est en train de monter.

Par la suite, des représentations de l’intégralité de « Robeaux et Robelles » seront proposées aux lycéens dans la semaine du 16 au 19 mai prochains. Une représentation publique est prévue le 18 mai à 19h30 dans la salle polyvalente du lycée.  

 

http://ericbertrand-auteur.net/robeaux-et-robelles.htm

« Robeaux et robelles » roulent la mécanique.

Voir les commentaires