C’est à une enquête sur « un raté » que David Le Bailly convie le lecteur à travers le portrait de Frédéric, frère d’un auteur devenu une légende. Mais il faut se méfier du terme « raté » et c’est l’un des propos de l’enquête…
Si l’aîné d’Arthur n’a pas eu de chance dans la vie, il est aussi le produit fabriqué par la haine du clan Cuif, nom de jeune fille de la mère, Vitalie Rimbaud, maîtresse femme « à casquette de plomb ». Son fils rebelle la surnommait « la daromphe » car elle entendait s’imposer et régenter la vie et la morale de chacun de ses quatre enfants. Elle en a eu seule la charge après le départ d’un militaire de mari qui a préféré jeter l’éponge face à cet adversaire du genre coriace. Frédéric était le prénom du père : le fils en a pâti…
Il en est de la politique au sein de certaines familles comme de la politique de certains états : tout n’est qu’affaire de propagande et de mensonge.
Rimbaud est un éternel aventurier. Sa poésie et sa vie sont semées d’obstacles et de coups de feu. Après le Coffre de Rimbaud écrit en 2016, je reviens sur cette trajectoire à l’occasion d’un nouveau roman qui devrait être terminé en début 2023. Pour cela, je lis ou relis quelques œuvres qui font revivre son environnement familial. Le livre de Philippe Besson prend le point de vue d’Isabelle, la sœur cadette d’Arthur au moment où celui-ci est contraint d’abandonner ses affaires courantes en Éthiopie pour rentrer soigner son genou rongé de gangrène. Les grands horizons de ce bateau ivre retrouvent brutalement « la flache » et les « semelles de vent » s’enfoncent « au milieu des bonaces ». Le journal intime d’Isabelle fait partager au lecteur les souffrances et les souvenirs du poète forcé à l’immobilité.
L’histoire d’un déracinement et d’une désillusion…
Quand la terre d’Oklahoma est abandonnée aux machines agricoles et à la déshumanisation, les anciens fermiers n’ont plus qu’une solution : l’exil vers l’Ouest et le rêve californien. Confronté à la rude nécessité du départ, un personnage dit le poids de la blessure : « Comment vivre sans nos vies ? Comment pourrons-nous savoir que c’est nous sans notre passé ? » Il anticipe ainsi sur les épreuves à venir pour ces « Okies » qui sont déjà, au moment de la crise de 29, des migrants et des suspects.
Bandini, personnage principal de ce roman, se situe bien dans la lignée de ces personnages d’antihéros qui doutent d’eux-mêmes et qui pratiquent l’autodérision en jouant des faux-semblants de l’écriture et du réel. Il y a beaucoup de causticité et d’hésitation dans la trajectoire de ce fils d’émigrés italiens qui fantasme sur la potentielle célébrité de l’écrivain qu’il rêve de devenir et sur le modèle de la réussite à l’américaine.
Quand je lui avais demandé de me citer l’un de ses meilleurs souvenirs de lecture, mon ami René Frégni m’avait parlé de « Demande à la poussière » comme l’un de ces romans qui comptent pour un écrivain. En le lisant aujourd’hui, je retrouve en effet beaucoup des traits qui font le charme des « Chemins noirs » et de l’écriture réjouissante de son auteur.
Ainsi vont les lectures. Elles sèment dans le sillon de l’écriture.
Il y a des sentiers et des domaines qu’on recherche tout au long de sa vie parce qu’ils appartiennent à l’enfance, à l’adolescence ou au rêve : « Nous sommes de la même étoffe que les rêves » écrit Shakespeare et c’est de cette étoffe qu’est tissé le beau roman d’Alain Fournier, avec ses silhouettes évanescentes de châteaux et de personnages surannés.
Littérature, écriture et voyage. Comment la lecture et le voyage nourrissent-ils la pensée et suscitent-ils, en même temps que le plaisir, la curiosité, l'écriture ?
Lien vers l'ensemble de mes livres :
http://ericbertrand-auteur.net/