Pour présenter le cuir d’onagre ou « peau de chagrin », le brocanteur méphistophélique qui surveille cet article insolite tâche de tenter l’acheteur potentiel à l’aide d’une formule lapidaire et terrible : « Si tu la possèdes, tu possèderas tout. »
En d’autres termes, cette peau de chagrin permet à l’acquéreur de réaliser tous ses désirs… Or, justement, le héros qui s’en empare au début du roman est, comme l’indique Balzac, « un galérien du plaisir »… Quel enivrement pour ce jeune homme de pouvoir d’un seul coup et à chaque fois qu’il le souhaite assouvir ses désirs ! Le pacte est vertigineux et engage toute la vie et toute la volonté. Au fil des péripéties et des défis, le lecteur entrevoit le risque qu’il y a pour un homme à continuellement vouloir autre chose.
Ainsi, il n’est pas étonnant que Balzac ait classé cette fable fantastique dans ce qu’il nomme ses « études philosophiques ». Le chagrin n’est-il pas en effet l’envers du plaisir ? La recherche du plaisir ne finit-elle pas par avoir la peau de celui qui en est esclave ? Et la pluie des désirs qui glisse sur le cuir d’onagre de nos journées continue de s’écouler et de raviner la vie.
On connaît l’histoire tragique de ces deux amants confrontés à la fois au vertige de la Passion et à la logique implacable de la Haine clanique. Mais cette aventure telle que la rapporte Shakespeare concerne aussi l’ordre du monde et du cosmos comme si les affaires des hommes se jouaient au-delà du théâtre de la vie, dans la magie du langage et du cycle naturel. C’est dans ce sens que vont ces citations extraites de la pièce.
L’aube aux yeux gris couvre de son sourire la nuit grimaçante et diapre de lignes lumineuses les nuées d’ouest.
Le jour joyeux se dresse sur la pointe du pied au sommet de la montagne.
L’ombre couperosée chancelant comme un ivrogne s’éloigne de la route du jour devant les roues du Titan radieux.
L’index libertin du cadran est en érection sur midi.
Juliette apprend aux flambeaux à illuminer ! Sa beauté est suspendue à la face de la Nuit comme un riche joyau à l’oreille d’une Ethiopienne.
Viens gentille nuit, viens chère nuit au front noir, donne-moi mon homme et quand il sera mort prends-le et coupe le en petites étoiles et il rendra la face du ciel si splendide que tout l’univers sera amoureux de la nuit et refusera son culte à l’aveuglant soleil.
Comme d’autres dramaturges de son époque, Giraudoux interroge les mythes anciens pour réfléchir sur la modernité. La guerre de Troie s’est déclenchée à cause d’une « beauté fatale » : celle de la Grecque Hélène qui a bouleversé le cœur du Troyen Pâris et précipité le Destin : « le Destin, c’est l’accélération du Temps ».
Dans cette tragédie, Giraudoux constate amèrement qu’il y a une sorte de vocation des hommes à faire la guerre ; à s’envoyer des missiles avec une sorte d’acharnement ridicule et quel qu’en soit le prétexte (même si, à la fin, Pâris consent à rendre Hélène à Ménélas)
Que ce soit aux portes de Troie ou d’une autre cité, le cheval furieux s’est emballé au détriment de l’humanité et de l’équilibre, et les soldats aliénés s’enivrent de l’odeur de la bataille comme ce chevalier du film Sacré Graal qui veut à tout prix se battre malgré les amputations qu’il a déjà subies : « Si toutes les mères coupent l’index droit de leur fils, les armées de l’univers se feront la guerre sans index. Et si elles lui coupent la jambe droite, les armées seront unijambistes… »
L’habitacle d’une goélette en route vers les mers du Sud est un monde clos. C’est un peu « les planches du navire glissant sur les gouffres amers » que décrit Baudelaire. Le capitaine de cette menaçante petite planète, le sinistre Lou Larsen, impose à son équipage un mode de vie, une conscience et une législation bien particuliers. De ce ventre de l’océan où ne règnent que violences, tempêtes et sournoises accalmies propices au massacre et au dépeçage des phoques (et des albatros), le romancier (qui a, au cours de ses multiples existences participé à des campagnes de chasse au phoque) tire à la fois un récit palpitant et une méditation sur les bas instincts de l’homme.
Il y a des endroits qui se ressemblent et qui entretiennent les uns avec les autres d’étranges correspondances. Ce roman commence par une rêverie sur la lande du Cotentin… Face à cette étendue sauvage, l’auteur se demande (en 1852) quelle part sera laissée au pouvoir de l’imagination du fait de « l’effroyable mouvement de la pensée moderne ».
Son récit le ramène à l’époque des Chouans qu’il compare à l’après Culloden en Écosse. « Une époque aussi intéressante à sa manière que l’époque de 1745 en Écosse, après la longue infortune de Culloden. On sait que tout ne fut pas dit après Culloden et qu’il resta encore dans les Highlands plusieurs partisans en kilt et en tartan qui continuèrent sans réussir le coup de feu comme les Chouans… »
Le héros, l’abbé de la Croix Jugan est un de ceux-là et, dans tous les sens du terme, un revenant… Il cache sous son capuchon noir un visage monstrueux, une « gueule cassée » par une balle. Mais la dévote et exaltée Jeanne de Feuardent tombe éperdument amoureuse de ce personnage dont la voix et la pensée la fascinent.
Littérature, écriture et voyage. Comment la lecture et le voyage nourrissent-ils la pensée et suscitent-ils, en même temps que le plaisir, la curiosité, l'écriture ?
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