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Souchon et l’élasticité du tissu

Publié le par Eric Bertrand

« Toto, 30 ans… »

Dans le répertoire de Souchon, il y a certes cette chanson qui « raconte » la peau et « l’élasticité du tissu » mais il y a aussi toutes ces chansons à fleur de peau qui, à leur façon, racontent « l’écriture » et « le tissu » du texte.

Tel un couturier au fil des titres, Souchon tisse un « joli fil entre nos cœurs passé ». Et son aiguille oscille entre ces « nouvelles pour dames de Somerset Maugham » où le héros « porte des lions sur le dos » et « le petit gobelet d’aluminium » de Théodore Monod où « on s’ennuie tellement ». Les mailles ainsi s’enchevêtrent et mêlent le « manteau d’lapin d’une fille » à « l’anorak de Jack Kérouac », André Verchuren à Gabriel Fauré, Bob Marley à Debussy, « Gabin bougon » à Robert Taylor, Ava Gardner aux princesses blondes en jean troué.

Entre le Boulevard Haussmann et le Boulevard de la mer, sur une vaste toile de fond, « dans un parc au coin du jour » ou « au fond de la Baie de Somme », il suffit d’une beigne, vendeuse de glace, « fille électrique », « fille dénudée » et « ça électrocute ». « Herbes ascensionnelles », « baisers de propane », il tricote le long des dunes, observe « la lune pure », pique des « brindilles, des phosphores ». Il est « si loin de l’air », il est « si loin du vent ».

Il « monte là-haut s’asseoir », regarde la mer qui brille, un canoé, « un ballon qui s’ennuie », un rameur qui avance, une Chrysler qui s’envole. Et puis soudain, « de son belvédère », il sent « la p’tite brise », celle qui glisse sous la peau, qui froisse le tissu, qui fait crisser le stylo et dresser les poils.

Ses cheveux ondulent. Il se les ramène vers l’avant.  

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« Deux hommes dans la ville » et sur un fil... Delon à La Rochelle

Publié le par Eric Bertrand

« Deux hommes dans la ville » et sur un fil... Delon à La Rochelle

Le Festival La Rochelle Cinéma a braqué cette année ses projecteurs sur Alain Delon et sur ce visage énigmatique qu’a si bien représenté l’affiche de Stanislas Bouvier retenue pour la cinquantième édition. En dehors des 21 films sélectionnés qui ont permis au spectateur de découvrir ou de redécouvrir les mille et une facettes de l’acteur, une exposition de photographies de Paris Match a aussi cherché à montrer sa beauté, son élégance et sa légèreté de félin.

Dans ce cadre particulier, j’ai pris plaisir à revoir sur grand écran le film de Jose Giovanni « Deux hommes dans la ville » réalisé en 1973 où Alain Delon joue le rôle de Gino Strabbligi, ancien malfrat qui accomplit une forme de rédemption avec la bénédiction de son éducateur, un certain Germain Cazeneuve incarné magistralement par Gabin. Cent ans après Victor Hugo, à une époque où George Badinter méditait son célèbre plaidoyer contre la peine de mort, où Sardou s’apprêtait à chanter « Je suis pour », et Julien Clerc « l’Assassin assassiné », le film crée la polémique. Comme Victor Hugo, il dénonce la peine de mort par la voix de Germain Cazeneuve. Comme Victor Hugo, il montre l’horreur de la guillotine par le biais de quelques images choc. Et comme Victor Hugo, d’un point de vue narratif cette fois-ci, il prend le parti de l’éducateur et de la victime contre celui qui incarne aveuglément la Justice : l’inspecteur Goitreau, incarné par Michel Bouquet.

Si Gino est une créature angélique, un ange déchu dont les ailes ont été salies par un séjour en prison pour vol à main armée, aux yeux de Goitreau, l’honnêteté de cette créature botticellienne ne tient qu’à un fil. D’après lui, ce Gino est un ennemi public, un danger, une menace pour la société et il n’a sa place qu’en prison. Avec l’acharnement d’un Javert (que Michel Bouquet interprétera en 1984 dans « les Misérables » de Robert Hossein), Goitreau mène une surveillance rapprochée. Il guette sa proie, la traque et l’observe à la dérobée avec une persistance de maniaque.

Mais Gino s’est engagé dans la voie de l’honnêteté et sous ce nouveau costume, avec ses semelles de vent, il voltige. Il a trouvé un job chez un imprimeur qui ne cesse de louer son mérite et son ardeur au travail et il est amoureux d’une femme qui l’adore. Cette stabilité retrouvée dans « la ville » confère à son visage une beauté effrontée. Il vibre d’une électricité qui l’éclaire, qu’il soit avec son patron à l’intérieur du magasin ou dans une prairie au bord de l’eau en compagnie de sa fiancée, ou à bord d’une voiture de sport. Delon joue l’ivresse, l’émerveillement, le plaisir avec souplesse et bonheur et fait oublier le passé de Strabbligi.

Mais le représentant de la loi attend son heure et ne lâche pas d’une semelle l’ex-détenu. On peut se demander pourquoi un tel acharnement de sa part. Javert avait en lui la conviction de l’existence du Mal et œuvrait pour une conception erronée de la Justice et du Bien. À ses yeux, il n’était pas possible d’accorder un seul crédit à un forçat comme Jean Valjean et il était de son devoir de policier de le démasquer. Pour Goitreau, c’est plus troublant : il semble qu’il soit mû par une obscure force de séduction qui émane de sa victime. À plusieurs reprises, on le voit figé dans la rue ou dans sa voiture, occupé seulement à admirer la silhouette, le visage de cet être jeune, libre et insouciant. Il offre en quelque sorte l’image dilatée d’un spectateur séduit par Delon.

Impuissant, frustré et amoureux peut-être sans oser se l’avouer, il est du côté de la force et de l’Autorité et il s’en sert abusivement. On peut citer d’autres personnages dans son cas : celui de Billy Budd de Melville embauché comme gabier de misaine à bord d’une goélette et dont l’agilité, la jeunesse, la beauté troublent immédiatement son chef. Celui-ci l’accuse à tort de fomenter une mutinerie et le pousse à bout. On peut penser aussi au personnage de Claude Gueux que Victor Hugo décrit comme un détenu exemplaire que son surveillant de prison persécute. Comme Claude, et comme le marin Billy, Gino est un être innocent, libre, léger qui s’amuse, qui voltige et qui gagne sa réhabilitation aux yeux du lecteur-spectateur. Mais le couperet tombe et le fil, sur lequel évolue le gracieux acrobate, se casse.  

 

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« Ici et là », « Au sud de la fente » avec Souchon et Jack London…

Publié le par Eric Bertrand

L’écrivain Jack London a passé son existence à circuler entre « le peuple d’en bas » et celui d’en haut. Il est né dans un bas-fond de San Francisco, a connu la faim, la misère, le struggle for life et puis, à force de ténacité, il est devenu un grand écrivain. C’est le sujet de son beau roman « Martin Eden » et de l’une de ses nouvelles intitulée « Au sud de la Fente ».

          On retrouve cette thématique de la fracture sociale et de « la fente » dans les chansons de Souchon et notamment dans deux titres qui se suivent dans son dernier album : « ici et là » et « Debussy Gabriel Fauré ». À travers ces « quarante mètres de goudron qui nous séparent… » Souchon évoque deux univers, deux façons de vivre et deux esthétiques : d’un côté « Normal Sup », de l’autre « la ZUP », « Berry Chuck, Halliday Johnny » et « Gabriel Fauré  Debussy»… Le fossé semble bien creusé…  « Même si c’est le même soleil, c’est pas du tout pareil ». Et pourtant, les deux mondes se côtoient et se frôlent. « Tu sautes le périf, allez ! »

À l’époque de Jack London, ce n’était pas le périf mais le tramway qui séparait le secteur nord du secteur sud de San Francisco mais le miséreux petit Martin Eden, substitut de Jack « en jean troué », met un jour un pied dans « le Faubourg Saint Honoré » et, par le travail de la Littérature, parvient à conquérir la belle Ruth, « petite Ralph Lauren en Austin ».

Écouter Souchon, c’est monter dans l’escalator, « loin de Memphis Tennessee » et c’est s’embarquer « sous les lambris dorés » des mots.  

« Ici et là », « Au sud de la fente » avec Souchon et Jack London…

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Ennio ou la musique qui tire des larmes

Publié le par Eric Bertrand

Dans le cadre du Festival du film de La Rochelle, j’ai eu la chance de voir hier ce beau documentaire que le réalisateur de « Cinema Paradiso », Salvatore TORNATORE, consacre à Ennio Morricone. Depuis que ce compositeur de génie a collaboré avec les plus grands cinéastes, il est devenu évident aux yeux du public que la musique de film est un art, aussi puissant que « la grande musique » et Ennio s’en explique au sein d’une série de témoignages. Il avoue même avec beaucoup d’émotion qu’il a souffert du mépris dans lequel ses pairs l’ont tenu à l’époque où il était considéré comme un traitre simplement parce qu’il pratiquait cette musique indigne d’un vrai musicien.

Ce documentaire d’une durée de 2 h 36 qui retrace toute la carrière du maitre, le montre au travail, penché sur ses partitions, à l’affut du signe, de l’appel acoustique susceptible de déclencher l’élaboration et, au terme de tout le processus, le jaillissement de l’œuvre. Il fait entendre toutes ses mélodies devenues si familières aux spectateurs et souligne à quel point sa musique est une musique de l’âme, une sorte de silhouette impalpable qui a accompagné son public au fil des années, enveloppée dans son manteau d’images.

C’est un harmonica qui geint au bord d’une voie ferrée. Un esprit lancinant, une angoisse qui rôde et qui allume les yeux des personnages, filmés en gros plan. Regards d’acier de Charles Bronson, d’Henri Fonda. Colts brillants à la ceinture. Doigts électriques sur la gâchette… Le train à vapeur arrive du fond du désert. Les bruits fournissent le charbon de l’écriture musicale. Frein. Avertisseurs. Ralenti des bielles. Grincement des ressorts. La locomotive s’immobilise enfin dans la petite gare et le spectateur entend presque le frisson de Claudia Cardinale et le froufrou de sa robe. Sur le feutre de ses escarpins, elle entre au contact d’un monde cru et assourdissant, où les hommes sont des loups, des truands, ou des salopards.

Et dans l’atelier du Far-West, la musique de l’alchimiste de l’image prend aux tripes. Elle est un pistolet armé, un balancier qui tape le temps et qui mesure la charge émotive et la charge de poudre, un sablier qui tamise après l’explosion et filme les mines et les colts dorés en plan serré, jusqu’à la pépite. Silence du vent, de la mouche qui bourdonne, de la chaîne qui gémit. Tout vit, tout est plein d’âme. Le fantôme de musique monte dans le ciel bleu, tire encore sur sa chaîne, enveloppe doucement l’Ouest, l’Amérique, la Révolution. C’est le clavier d’un soleil éblouissant qui dépose sa note d’éternité. 

La plume au-dessus de la feuille blanche, la cartouchière remplie de balles en or massif, le doigt à la crosse, Ennio repart dans le wagon. Derrière lui, Claudia a franchi la porte de la station ; la lumière lui fait cligner les yeux. C’est celle de la petite ville poussée au cœur du grand désert, celle de l’émerveillement de Toto devant l’écran de cinéma, celle de la mémoire de Noodles devant la silhouette évanescente de Déborah, celle de tant de films et de variations à venir, encore masquées derrière les partitions.

Claudia s’essuie les yeux. Elle a les oreilles qui bourdonnent et le cœur qui tremble, ses escarpins vacillent. Parfois la musique fait pleurer, comme la peinture ou la poésie.  

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Sylvie GERMAIN et « la hauteur de la Littérature"

Publié le par Eric Bertrand

Il y a quelques années déjà, les lycéens élisaient le roman de Sylvie GERMAIN, « Magnus », prix Goncourt. C’était en 2005. Et en ce mois de juin 2022, l’un de ses textes, extrait de son roman « Jours de colère » paru en 2009 a été proposé en commentaire à l’épreuve de français du bac et a généré, comme le rapporte le Figaro du 20 juin, « un torrent d’insultes sur les réseaux sociaux », les élèves lui reprochant notamment son vocabulaire difficile, l’opacité de ses images et le thème abordé (les forêts)…

Sylvie GERMAIN n’est pas un écrivain médiatique ni un écrivain facile. Mais qui a dit que la Littérature se contentait de la complaisance et de la facilité ? Loin des paillettes et des polémiques, elle préfère donner matière à la réflexion, à l’humour, à l’intelligence et au bruissement des arbres. La Littérature et la pensée ne se satisfont pas de la médiocrité et j’ai eu la chance en 2016 d’assister à un passionnant échange qu’elle a eu avec des lycéens.

Dans la salle du CDI spécialement aménagée pour « l’événement », les élèves sortent de leurs poches une liste de questions. Certains préparent déjà un exemplaire à dédicacer : « Magnus » pour la plupart, « l’Inaperçu » pour les autres. Sans grande surprise, l’entretien s’engage sur les thèmes de la profession et de l’inspiration. Comment vous vient l’inspiration ? L’écrivain vit-il de sa plume ?... « De son clavier ! » rectifie-t-elle ! Mais elle aime l’expression « vivre de sa plume ». Les mots ont toujours un effet doux et caressant sur celle qui les côtoie et qui les travaille de l’intérieur. D’ailleurs, à un élève qui rend hommage à la qualité poétique de son écriture et qui lui demande si elle va « chercher les mots dans le dictionnaire », Sylvie GERMAIN rétorque qu’elle va seulement les vérifier dans le Grand Robert ! Et c’est à ce moment que tout commence ! Le rebond de l’imaginaire, la traque des racines, des familles, des rapports infinis que les mots entretiennent les uns avec les autres…

En effet, le véritable écrivain a du flair : il va dénicher ses thèmes au fond de ce magma complexe que certains appellent « l’inspiration ». Osons avec elle une métaphore : le personnage sur lequel s’ouvre son dernier roman (« À la Table des hommes ») est un petit cochon en liberté. Au moment de l’écriture, elle a pris plaisir à suivre ses mouvements, ses cabrioles, à se mettre du côté du « groin », de « l’épiderme » de l’animal pour essayer de capter la réalité autrement… Ça ressemblerait à ça, le travail de l’écrivain, à cette recherche impatiente des racines et des sucs naturels qui finiront par faire « pousser une phrase »… L’écrivain est un tâcheron : il lui faut retourner la terre, disperser la motte, tordre le stylo et tordre les mots et les images.

Dans ce travail sourd et lent, dans ce « gros bouillon » de l’écriture, l’œuvre est en germination, mais elle n’est jamais terminée. « Magnus » faisait référence à la Seconde Guerre mondiale et à la barbarie nazie ; de la même façon « À la table des hommes » évoque un pays imaginaire qui pourrait bien être l’ex-Yougoslavie, ou aujourd’hui l’Ukraine. Dans ces deux cas précis, l’auteure prolonge son interrogation sur ce qu’elle appelle « le schéma génocidaire ». Car ce qui l’interpelle au-delà de ces faits réels, c’est la question de l’humain. L’humain avec toutes ces passions qui entrainent souvent les hommes dans le vertige et les tourments. En cela, Sylvie GERMAIN continue l’œuvre de grands auteurs dont elle cite l’influence et le rayonnement moderne : DOSTOÏEVKI, TOLSTOI, BERNANOS, STEINBECK. Ces écrivains qu’elle admire ont su, mieux que les autres, « s’emparer de la folie humaine »  et ils en ont profité pour poser la question de Dieu et de l’existence du Mal. Dans « Les Frères Karamazov » DOSTOÏEVSKI écrit que « Le cœur de l’homme n’est qu’un champ de bataille où luttent Dieu et le diable ». Dans les romans de Sylvie GERMAIN, les personnages eux aussi font « une traversée tourmentée ». Ils plongent dans cette épreuve pleine de bruit et de fureur et ils en ressortent autrement, au terme de l’aventure...

Au premier rang, un élève s’endort contre les genoux d’un camarade à qui on a demandé d’éteindre son portable et qui aimerait sans doute aborder un thème plus léger, ou twitter qu’il s’emmerde avec une auteure chiante… Un autre qui tord son livre depuis un moment ose enfin la question qui lui brûle les lèvres. « Pourquoi vous intéressez-vous tant au thème du génocide ? » La question est essentielle, elle permet d’approfondir la réponse que l’écrivaine vient de fournir à la jeune fille qui l’interrogeait sur le sens du mot « théophanie » : comment expliquer cela ? Le monde traverse des moments de convulsion où « Dieu n’est pas dedans »… Eh bien, ces moments de convulsion, ce sont ceux-là qui me secouent et qui donnent le branle à l’écriture : tout remonte à la surface : souvenirs, angoisses, instincts, sensations, mythes, religions, actualités… Encore une fois « le gros bouillon, jeune homme ! »… Ce même bouillon qui pourrait jaillir dans votre esprit si, d’aventure, vous deveniez auteur, vous aussi ! Quand j’avais votre âge, j’ai vu un jour, en cours d’histoire, le film « Nuit et brouillard » et j’ai été profondément bouleversée. La « convulsion du monde » défilait devant mes yeux d’adolescente, s’étalait là, dans toute son ignominie… Aujourd’hui, c’est sous vos yeux à vous qu’elle s’est mise à défiler et tout a commencé le 11 septembre 2001…Vous êtes les enfants de la génération de Charlie Hebdo, du Bataclan… De la guerre en Ukraine… Et vous éprouverez peut-être le besoin de le manifester un jour, à votre tour.

Alors vous serez devenus écrivains.

Sylvie GERMAIN et « la hauteur de la Littérature"

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