Miteuse, pneus crevés, carrosserie piquée de rouille, mais sans bosse, derrière l’écran d’élégance de la jeune mannequin qui posait pour les
photos d’un magazine dans l’article d’hier, la Fiat 500 était déjà mise en vedette….
On la voit partout en
Sicile. J’imagine très bien un Salvatore un peu plus âgé, arriver sur la scène non pas sur sa trottinette mais à bord de sa Fiat 500. Il faudrait aussi les moyens
techniques du cinéma…
La Fiat 500 est une voiture tout en
rondeurs, en ventre gonflé et en fesses, et pourtant tellement passe-partout. Voiture poisson-pilote, pour circuler dans le madrépore palermitain, avec sa cuirasse et sa
silhouette de créature des profondeurs, sans branchies, sans rétroviseurs. La ville glisse sur le fer de sa carlingue.
"Topolino" comme la surnomment les
Italiens. Voiture du club Mickey. Epave à la sortie du « mercato » de Palerme, sommeillant dans l’arrière-cour d’un vieux palais, cavalière, à cheval sur un
trottoir dans une rue de Messine, audacieuse, sinuant dans la circulation à l’entrée de Palerme, silencieuse dans la vitrine d’un concessionnaire Fiat, sagement garée entre une alfa
Roméo et une grosse Fiat, torse nu, toutes portes ouvertes sur le port de Cefalù, légère, au sprint, carosserie bariolée, maillot à pois rouges, « éléfantino » sur la montée
pavée qui, du centre de Santo Stefano, monte à la colline...
Dov'è la bicicletta Gigi ?
La référence
Ecco la Primavera !
Botticelli : apparition (2/2)
« (…) A ce moment, au beau milieu du corso, il vit s’avancer dans leur direction un « spécimen » qu’il ne put identifier. Interloqué, et
tout entier à l’examen de la créature, il ouvrait la bouche, ajustait ses lunettes. Ce qui le saisissait, c’était la blondeur et l’élégance. Cette fille-là avait quelque chose de particulier dans
la démarche et dans le vêtement, une grâce spéciale qui touchait tout, les pieds, les jambes, la taille, le ventre, la poitrine, le visage et jusqu’au petit bout de langue qu’elle tirait.
Le temps s’était suspendu. Le café faisait probablement effet : les doigts de Gigi s’étaient mis à trembler et le souffle haletait (…) » Version
narrative, extrait chapitre 7
Un mannequin qui pose pour un magazine… Une beauté au ralenti puisque, à la différence
des autres passantes, elle ne passe pas…au contraire, elle appuie le geste, avance, recule, sourit avec un plaisir insisté. Le rouge à lèvres est à point, le pantalon moulant la toile des jambes,
les cheveux artistiquement arrangés « à la Primavera » de Botticelli.
Elle le sait, elle passe une main dans les cheveux qui ondulent. Les doigts
tièdes de printemps. C’est devant la cathédrale, il Duomo, qu’elle pose pour un petit groupe de photographes et de techniciens complices du jeu de scène. Une Fiat 500 est posée
là, devant la cathédrale, comme un volume supplémentaire, pour faire jouer les contrastes, les couleurs, les symboles, les anachronismes, que sais-je ce qui se passe dans
l’esprit affolé du photographe qui joue de l’appareil comme d’une gachette.
Et le matin suivant, sur un passage clouté, au détour d’une place remplie de palmiers,
elle porte une robe à fleurs courte, le soleil est plus chaud. Elle a retrouvé le même sourire, le même pas de danse, au ralenti, Botticelli est peut-être derrière elle. Mais
cette fois, le car de l’aéroport ne fait que passer, le chauffeur klaxoner et le photographe courrir derrière ce spectre de beauté prisonnier dans la lumière.
Momento di Primavera.
« La Primavera » : apparition (1/2)
Ne quittons pas encore
le périmètre de Nino… L’emballement de Gigi au moment où il voit l’Americaine pour la première fois, emprunte beaucoup en effet à la façon dont il réagissait en
présence d’une étrangère…
« (…) Salvatore : c’est
l’Americana !...c’est la première fois que je la vois en ville, d’habitude, elle reste dans sa villa ou voyage avec son père. C’est la fille du réalisateur américain,
Ferrari. Gilda Ferrari… Sacré fauve, hein ?
Gigi : (abasourdi) : quelle vision ! Ferrari… Quel bolide ! (Reprenant progressivement ses
esprits) Quelle villa ?
Salvatore : la villa sur la plage, tu sais, la plage du
ponton ! Atterris mon vieux !
Gigi : (sous le coup de l’éblouissement) : che
marevigliosa ! ...Non ci credo, non ci credo ! Merveilleuse élégance ! Des yeux brillants,
malicieux, insolents, des yeux de braise, Salvatore ! Una principessa ! Les cheveux en diadème, la nuque torsadée comme un thyrse, l’échine de bronze ! (Comme un
somnambule, il se lève pour mimer la démarche de la jeune fille) Quel déhanchement Salvatore, tu as vu cela ? Un coup à droite, à coup à gauche, une vraie balade entre deux
hémisphères !... Je n’ai jamais vu une fille comme ça, Salvatore ! Elle me fait l’effet d’un coup de tonnerre…(…) »
Au cours de ce voyage, j’ai été
victime d’une vision qui peut rappeler (avec un brin d’humour, que le lecteur se rassure !) celle à
laquelle Gigi est confronté à la scène cinq de l’acte 1. Cela s’est passé à Palerme, et j’y reviens demain…
Un bolido ! Non ci credo, non ci credo !
Nino, play boy, modèle de Gigi (2/2)…
Le « play-boy » des années 80. Celui qui nous amenait à
bord de sa voiture vibrante de musique, celui qui se promenait en slip de bain blanc sur son élégant vélo blanc et qui, à l’occasion, tenait le magasin de
céramique de son père, celui qui, je l’ai su plus tard par Gaetano, s’est acheté une grosse moto Honda, a créé en Italie du Nord une entreprise de
bronzage pour « bronzer tout Milan », celui qui ne rêvait que Suédoises et Norvégiennes (« les panthères suédoises du Ponton… ), celui qui nous sortait de notre
tente miteuse pour nous entraîner à Cefalù ou à Capo d’Orlando, à la discothèque le « Sombrero »…
Celui-là m’est tombé dans les bras le jour de Pâques... Les Italiens sont
toujours très démonstratifs et c’est chose commune pour les hommes de se donner l’accolade et de se promener bras dessus bras dessous. Nino m’a présenté à sa femme, à ses deux
fils. Il est devenu instituteur et possède en même temps deux magasins exotiques.
Ce redoutable Casanova tient maintenant des discours enflammés
(devant son épouse) sur les mérites de la fidélité et de la famille « car la vie est si brève que l’homme a besoin d’un équilibre… C’est ce dont il faut convaincre les jeunes. Les élèves
écoutent quand tu leur parles de ça. Ils m’écoutront quand je leur dirai que mon ami Erico est venu me retrouver vingt ans plus tard. Je ne sais pas si c’est la Providence, mais il y a un Dieu,
ça ne peut être autrement. Qu’est-ce que tu en penses Erico ? Fort accent sicilien… » Il a toujours été bavard. Mais son petit filet de voix n’a pas changé, et
j’entends encore, derrière le discours apostolique, la voix de celui qui s’excitait à la moindre casquette allemande, norvégienne, suédoise ou américaine et qui faisait de chaque
jour une fête de la drague. « Le camping, c’est la jungle ».
Andiamo a Cefalù con Nino...