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Bouclage

Publié le par Eric Bertrand

Suite du journal du 9.08 : Bref, posons quelques bases : je prévois la relecture et correction du récit d’ici à samedi prochain (12.08). J’aborde éventuellement la reprise de la pièce dans ce même temps. La limite est celle de la date du retour vers la Bretagne le 13 août.
              Je ne me hâterai pas. D’autres relectures « tamis » sont envisageables plus sereinement. Je vais aussi trouver une idée d’illustration pour la couverture. Peut être une préface. Un argumentaire pour le libraire… Les phases habituelles par lesquelles je suis passé l’an dernier et que j’ai déjà pu rapporter dans ce blog.

HPIM0427.JPG

En route !

Rubrique Goncourt :
Le Bois des amoureux de Gilles Lapouge.
 
Disons-le franchement dans ce blog (mais je ne le dis pas en cours, ce n’est pas le lieu !) je trouve le roman franchement raté ! Et je recueille là-dessus de nombreux points de vue convergents… Là n’est pas la question ! Il faut jouer le jeu et tâcher de lui donner un écho qui fournisse en même temps une passerelle vers le bouquin ! Après tout, sur le fond de montagnes du pays de Digne, avec un feu de cheminée et une poêlée de châtaignes, il ne serait pas si désagréable d’écouter cinq minutes Lapouge évoquer ses souvenirs un peu décousus. J’ai enregistré sur France Culture un entretien dans lequel il évoque la figure du conteur dont il dit qu’elle est aussi celle de l’écrivain. Il est bon de donner à entendre ce genre de témoignages à des élèves curieux de savoir ce qui, à la base, inspire l’écrivain. Cela nous ramène une fois de plus à l’objet d’étude « le biographique » : le seul passage que j’ai sélectionné à la lecture, c’est précisément celui qui évoque la « mémoire des vieux ». 
 
Exploitation en cours du Bois des amoureux
 
Lecture d’une critique positive du roman. (Critique de Mathilde Saudubray parue dans le magazine Evene) Quelles sont les qualités que cette critique met en avant ?
 
« Le roman dépeint la vie d'un petit village du sud de la France autour d'une rencontre entre un vieux professeur et un soldat. Cette fresque rurale encadrée par les deux guerres relate avec une poésie drôle et empreinte de nostalgie les histoires de familles, les us et coutumes provinciales. Dans un langage populaire plein d'images bucoliques et de sagesse prosaïque, chacun affirme sa personnalité, imperceptiblement. Les sensibilités, les amours et les désillusions se dessinent discrètement, dans le contexte fragile de l'entre-deux-guerres. L'auteur nous plonge dans ce microcosme régi par ses rumeurs. Il donne une coloration particulière aux habitudes et aux commérages qui évoluent avec le temps, les bouleversements sociaux. Le soldat incarne cette rupture. Ses paroles heurtées, ses pensées paradoxales figurent la vision métaphysique des consciences irradiées par la douleur et la mort. On perçoit ici l'expression surréaliste.
Le choc des cultures n'est pourtant pas si brutal qu'il n'y paraît. Le professeur, comme les enfants, le prêtre ou le paysan bourru retrouvent l'énergie vitale et l'instinct de survie qu'ils ont en eux. Au-delà des mots et des idées, l'essentiel est pressenti par ces âmes touchantes. Le passé sédentaire et traditionnel de la vieille
France est confronté au nomadisme moderne du soldat épris de liberté. Cependant, la tristesse languissante des uns rejoint le désespoir irréversible de l'autre. Leurs dialogues catalysent un amour d'ordre universel, frustré. Dans ce récit sentimental, où la langue associe l'argot aux métaphores abruptes, on suit l'évolution de personnages attachants en train de s'observer. A l'instar de ces acteurs assistant au spectacle de la nature, de la vie et de ses révolutions, on est spectateur d'un tableau vivant et lointain. »
 
Extrait d’interview : Gilles Lapouge sur France Culture : « Du jour au lendemain »
Réflexion sur le statut d’un personnage : la relation de ce personnage avec le statut du conteur ? Avec celui du romancier ?.
 
Réflexion sur un extrait du roman : « la mémoire des grands pères » : quel témoignage lèguent-ils ? Quelles valeurs transmettent-ils ?
 
Lecture cursive conseillée : (Il faut songer à « l’après Goncourt » et au fameux « baby blues ») Dans le sillage de ce roman, il faut penser à des romanciers de la région, chantres de valeurs identiques à celles que célèbre Lapouge (mais avec une véritable intrigue romanesque !) :
-          Giono : Regain
-          Giono : Un de Baumugne
-          Giono : Colline
-          Bosco : le Mas Théotime
 
Rencontres à Marseille le 3 Octobre 2006
Suite : Camille Laurens
 
-Quelle est la part de l’autobiographie dans votre roman ? Cette façon de brouiller les pistes, n’est-ce pas une manière de cacher l’autobiographie ?
La vérité, je ne la connais pas. Tout tourne autour de l’identité. Qui suis-je ? La part autobiographique est une sorte de paysage mental. L’auteur est dans son livre. Il écrit pour parler de lui, comme le disait Hugo, parler de soi c’est parler des autres. Il n’y a pas une vérité mais plusieurs vertiges qui bougent tout le temps. Dans tous mes romans il y a un mélange de vérité et de fiction, avec une frontière mouvante, comme la vie. Je pense à un passage de Proust à propos d’un peintre qui se demande comment peindre une rivière dans le brouillard : c’est peindre ce que l’on ne voit pas. Peu importe la réalité événementielle. Bien entendu, ce sont des émotions d’abord, plutôt que des faits.
 
Camille Laurens est intervenue lors de la question posée à Michel Schneider sur le rapport conflictuel entre mot et image :
Elle cite Antonioni : « L’amour, c’est vivre dans l’imaginaire de quelqu’un ». Ella s’interroge sur comment l’amour s’articule à partir du regard de l’autre, comment les mots arrivent à saisir quelque chose de ce qui est insaisissable . Dans l’amour, il y a autre chose que ce qu’on croit et que ce qu’on voit.
 
-Pourquoi les scènes érotiques sont-elles aussi crues ? Est-ce provocateur ou réaliste ?
Camille Laurens semble assez étonnée par la question, mais elle explique :
Il y a peut-être une scène « porno » à Amsterdam. Dans cette partie du roman, j’ai effectué une construction en triptyque :
-une scène érotique, quand Arnaud veut un enfant. Genre film sentimental, mélo, couple amoureux.
-une scène intermédiaire : le concert de Bach, avec 2 façons différentes d’écouter (elle : sentimentale, lui : technique avec ses 11 versions de Bach). Le sujet, c’est la différence masculin/féminin.
-dernière scène : quand ils rentrent à l’hôtel. C’est une scène de fantasmes, où la femme entre dans le fantasme de l’homme. Sorte de scène vue d’une fenêtre, avec cette notion de voyeurisme masculin/féminin dans les rapports amoureux et sexuels. C’est à comprendre comme une construction romanesque (avec la référence à l’enfant perdu). Il n’y a pas de provocation, mais liberté du personnage et liberté de lecture. Pas de jugement moral, type lui salaud, elle idiote. Il y a peut-être une forme de masochisme féminin, mais pas au sens habituel d’avoir mal. C’est plutôt une acceptation de la passivité.
 
-La communication par mail peut-elle produire un nouveau ressort tant sut le plan psychologique que sur celui de l’écriture ?
Cela m’a permis l’utilisation de la corbeille : le personnage ne lit pas, mais le lecteur peut lire. C’est une manière aussi de réfléchir aux relations par Internet, comme si on cherchait de + en + à garder ses distances. Par exemple les sites de rencontres où en fait on ne se rencontre pas. S’écrire à distance. On se tient loin.
 
-Pourquoi plusieurs fins avant la vraie fin ? 
En fait il n’y a pas plusieurs fins. C’est une histoire qui n’en finit pas de finir. Dans la vie, il y a plusieurs fins à une histoire d’amour (quand dater la fin ? dernière rencontre ? décision de mettre un terme à la relation ? …) Dans ce roman, il n’y a que des fins.
Intervention d’Antoine Audouard qui cite Flaubert : « La bêtise en littérature consiste à vouloir conclure. »
 
-Pourquoi êtes-vous tant inspirée par l’amour perdu et l’absence ?
Il y a de l’absence en chacun de nous. Il y a toujours quelque chose qui manque ou quelqu’un. J’ai perdu un petit garçon en 1994 : c’est l’absent qui reste toujours là. Il y a l’amour perdu de la mère, ce qui sépare depuis la naissance et entraîne la mélancolie, au sens de sentiment de la perte. On a tous perdu un paradis.
 
-Pourquoi les mails du cinéaste n’apparaissent-ils pas dans le roman ?
Cette question présuppose l’existence d’une correspondance réelle. Mais tout est inventé…(remarque perso : grosse déception chez les élèves…) C’est un clin d’œil au roman du XVIII° pour authentifier ce qu’on va lire, c’est une sorte de mise en abyme .
 
-Pourquoi Hélène prend-elle le nom de Camille à la fin ?
Quand elle emploie ce nom de Camille, c’est en fait une pirouette que je fais au lecteur qui est embarqué dans l’histoire d’Hélène/Arnaud, je/le réalisateur. Il y a un jeu sur les pronoms et « Camille » dit « peut-être que cela est arrivé ». Mais dans la vie je ne m’appelle pas Camille. C’est un pseudo. Donc il y a une strate supplémentaire, qui donne une sorte de profondeur de champ. Je connais la vérité puisque je l’ai vécue mais je suis intéressée par la transformation romanesque. Camille est elle-même un personnage.
 
-Que recherchez-vous dans l’écriture d’un livre ? Qu’est-ce que ça vous apporte sur le plan perso. ?
Avant, j’aurais dit « j’écris pour être aimée ». Les hommes diraient : « Pour avoir toutes les femmes que je voudrais ». Maintenant, j’écris pour que les mots m’aiment. C’est une joie de toucher les mots et d’être touchée par eux.
 
-Question sur sa relation à l’écriture et sur une forme de dépendance :
Comme une addiction ?…Il y a des choses que je préfère à l’écriture, sûrement…mais je n’ai pas l’intention d’arrêter. Ma relation à l’écriture est aussi une relation à la lecture, à la littérature.
 
Réaction de collègue :
« Je viens de découvrir l'interview de C.Bataille sur le site gdlfnac. 
L'avez-vous écoutée ? C'est surprenant de voir la distance qu'il y a 
entre la clarté de son propos narratif oral, la simplicité du projet 
qu'il définit, et le roman lui-même ! Rien par exemple sur Kobald. 
Quelqu'un a-t-il une idée sur ce nom, syncope de Kobold et de cobalt ? 
(sans que ça m'éclaire plus que ça, au demeurant, cette hypothèse !)
 

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Point final ?

Publié le par Eric Bertrand

              Suite du journal du 9.08 : Il est 14h20 et je mets le point final à cet ouvrage. (Ainsi je puis donner par le biais de ce blog des indications précises à ceux qui me posent souvent la question de la durée de l’écriture : j’ai commencé à travailler sur le projet le 9 juin dernier et nous sommes aujourd’hui, est-ce une coïncidence, le 9 août)
              C’est une immense satisfaction d’avoir fini dans le temps que je m’étais imparti… D’autres préoccupations vont succéder à ce gros « chantier ». Même si je sais qu’il va me falloir effectuer un travail de relecture, rabotage, ajustement… cette fois, je tiens le corps et la matière brute. Je vais commencer par relire le récit et le corriger afin, dans un second temps, de le donner à lire à quelques proches et de me servir des modifications du récit pour retravailler le texte de la pièce.

 

 

HPIM1171.JPG"Porta Messina", da Santo Stefano di Camastra.

 

Rubrique Goncourt :
 
« L’Amant en culottes courtes » en cours.
 
              La difficulté qui se pose avec ce livre, c’est son caractère scabreux. Il faut néanmoins souligner la qualité littéraire et l’intérêt de la démarche autobiographique que conduit l’auteur autour de ce fameux séjour en Angleterre de juillet 1957.
              L’un des intérêts de ces romans de la rentrée littéraire, c’est aussi qu’ils mettent le lecteur au contact d’autres grands textes de la littérature classique, incontournables pour les candidats de première L qui passent le bac en fin d’année.
              Mais sans être polarisé par l’obsession de résultats, je trouve aussi que cela fait partie des plaisirs de la lecture d’être capable de mettre en relation des textes distants les uns des autres et qui finissent par s’éclairer mutuellement.
 
Approche proposée :
-          Présentation de Maxence et Claire
-          Proust : intertextualité. L’auteur qui se confond avec le personnage du narrateur (signe de l’autobiographie) entreprend un intéressant travail de Mémoire. Il s’agit de remonter par un travail d’élaboration de souvenir dans le Temps et dans cette période désormais lumineuse de son passé entre le 1er et le 31 juillet 1957. D’où la relative « pauvreté » de l’intrigue (les élèves ne sont pas habitués à ce type « d’aventure en boucle » dont l’objet essentiel consiste finalement, comme chez Proust, à « sinuer » autour du temps perdu, à retrouver les sensations, les émotions, la conscience.
-          Le projet de A la recherche du temps perdu
-          Présentation De l’extrait de Du côté de chez Swann du manuel de première : l’épisode de la madeleine
-          Un pastiche de cet épisode dans le roman de Fleisher ? Observation de l’extrait p81-82
-          Sujet de commentaire extrait du roman : p52-53 (pages importantes pour comprendre l’entreprise du romancier… J’y reviendrai forcément !)
 
Réaction de collègue :
Bonjour, les jours passent et  un problème persiste, j'ai compilé d'excellentes critiques de Litell, j'ai demandé l'aide ( précieuse) de  mes collègues d'histoire géo.... Rien n'y fait aucun de mes élèves de 1° L n'est parvenu à lire plus d'un tiers Des Bienveillantes, la meilleure lectrice a renoncé : " madame je ,NE peux plus, je NE peux plus lire cela. "   Merci de me  communiquer votre expérience sur ce livre…
 
D'abord j'en profite pour dire un grand merci pour les idées qui fusent
de toutes parts, les envois de fichiers d'interviews de Schneider,
Bataille, Audouard, Laurens qui permettent entre autre de sortir un peu
des questions qui  tentent à priori les élèves et qui tournent souvent
autour de l'autobiographie et de les amener à aborder" le métier"
d'écrivain, la nécessité d'écrire, l'écriture etc.
Pour répondre à la question d'Agnés, j'ai écouté Boulin samedi matin  (
pour l'avoir fait, je signale qu'il est possible d'enregistrer son
émission en allant sur le site de France culture )alors que je préparais
des rencontres que nous avons faite hier matin entre le lycée de Anita
Conti de Bruz et le lycée de Rennes : 8 tables rondes autour de 8
titres, chaque élève participant à 2 d'entre elles en fonction de leur
choix et de leurs lectures . En particulier un groupe s'était proposé de
débattre autour de Supplément ..Les premières réactions spontanées de
certains de mes élèves la semaine dernière, très séduits par l'actualité
du livre, la citation finale de Proudhon que chacun interprète selon son
idéologie et le discours assez "jeuniste" de Boulin aidant,  me
faisaient redouter le pire d'autant que cette histoire  est propice à
induire échanges passionnés et polémiques. Anticipant quelque peu sur ce
qui allait se dire :  "il décrit bien  la réalité"," il est beau, il est
jeune"(sic), je souhaitais qu'ils prennent un peu de distance critique
et l'émission de Répliques m'a plutôt aidée. J'ai laissé les premières
réactions s'exprimer, ils se sont interrogés sur le thème, genre (roman?
Pamphlet ?...) Des avis très partagés ont permis de souligner
l'ambiguïté de l'ouvrage. J'ai rebondi sur une objection que
Finkielkraut a faite très judicieusement à Boulin ( en citant mes
sources)que je résume  : parmi les Invisibles, les femmes et les jeunes
filles des banlieues occupent une place non négligeable: une association
comme "ni pute ni soumise"peut-elle être présente  dans un livre comme
Supplément au roman national ? Cette question a permis de cerner la
partialité des propos de Boulin  et a relancé les échanges  de façon
réfléchie.
Ensuite, pour relativiser cette sorte de constat d'une violence
incontournable que la France mériterait pour expier toutes ses erreurs
vis à vis des Invisibles et  que les élèves sentent  dans le livre,  je
suis retournée à la littérature : celle de Zola avec Germinal ( sourires
goguenards de la part de quelques-uns : c'était une autre époque !).
J'ai convoqué le personnage de Souvarine, qui incarne face à Rasseneur
et à Etienne Lantier une idéologie nihiliste puisque en gros il dit : il
faut tout raser, tout détruire et après, il repoussera un monde meilleur
: le rapprochement avec Supplément a été immédiat. Finalement la
rencontre a été très riche. Je signale aussi une  critique parue dans
les Inrrokuptibles en septembre.
Ces échanges autour de 7  titres avec une  faveur accordée au  journal
d'Hirondelle  ( nous recommençons dans quelque temps autour des autres
romans ), a fait aussi surgir une question : celle qui concerne la
récurrence de la question du sexe et du langage cru qui l'aborde : les
élèves qui ne sont pas particulièrement prudes se demandent s'il est
bien nécessaire d'en passer par là et ont une réflexion  souvent
pertinente vis à vis de ce qu'ils considèrent comme une sorte de
complaisance. Pour l'instant, je n'ai pas lu L'Amant en culottes courtes
livre autour duquel se concentrent la plupart des critiques. Je viens de
voir sur le blog d'Eric une lecture de collègue qui me paraît tout à
fait intéressante pour aborder ce texte de façon littéraire.
. Ils vont rencontrer Nothomb mercredi et Vallejo le 25 octobre. Je
transmettrai  le contenu de ces rencontres. La semaine prochaine, nous
parrainons un lâcher de livres de la sélection Goncourt organisé par la
FNAC et la ville de Rennes : la classe qui travaille avec une comédienne
autour de la lecture orale très rapidement présentera au passants chaque
titre : nous travaillons les slogans incitatifs à la lecture de manière
à ce qu'ils soient un peu originaux.
             

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Polenta et cédrats de Sicile : les plats traditionnels siciliens

Publié le par Eric Bertrand

Suite du journal du 9.08 : Face au miroir de l’eau, assises sur le ponton, Carolina et Francesca méditent… Elles reviennent sur le passé.Chacune d’elles a vécu différemment sa jeunesse. Francesca évoque une scène éloignée : elle avait vingt trois ans et sa sœur dix-huit. On comprend beaucoup de choses de ce qu’elles sont devenues en analysant cette scène initiale.
              Cela m’amènera sans doute à affiner encore le trait psychologique quand je vais reprendre le récit à rebours… Ces deux femmes doivent beaucoup à celle qu’elles appellent « la mamma ». Au passage, je profite de l’évocation de la relation des deux filles à la mère pour glisser un écho à Pirandello à travers la référence aux « cédrats de Sicile » puisque telle est le titre de la nouvelle qui fait référence à des confiseries typiques de Sicile. J’y rajoute la référence personnelle à la polenta, plat traditionnel, que mon grand père italien préparait avec tant d’application. (Ce même grand-père à qui j’ai consacré la dernière nouvelle des Nouvelles pour l’été : « aimer la vie ») Forcément beaucoup d’émotion dans ce passage.
 
HPIM1122.JPGPorta Messina...
 
Rubrique Goncourt : La légendaire Norma Jean Baker…
 
              L’un des attraits de ce roman, outre le travail de recomposition de la vie d’une personnalité aussi complexe que celle de Marilyn, c’est celui qui consiste précisément à retrouver un peu de cette période et de ce contexte qui fut celui de la légendaire Norma Jean Baker…
              Tout était bien vague dans mon esprit quand j’ai entrepris la lecture. Mais l’un des bénéfices de la lecture n’est-il pas justement de jeter de la lumière sur des zones d’ombre ? Et puis j’ai le plaisir du guide, celui dont la tâche consiste à défricher le terrain pour les élèves.   Que représente Marilyn pour des adolescents ? Il faut qu’ils la voient, qu’ils l’écoutent un peu chanter, qu’ils s’attachent peut-être au personnage, qu’ils aient en tout cas envie d’en savoir plus.
              Je leur présente également les deux chansons de Gainsbourg, chantées par J. Birkin, « Norma Jean Baker » et « Baby alone in Babylone » afin qu’ils réfléchissent aux conditions énigmatiques de sa mort. Les textes de Gainsbourg figureront sans doute en poésie, en croisement avec le biographique… C’est à voir. Je tends des filets qu’il faudra bien resserrer un jour ou l’autre !
 
Voici en tout cas le plan d’approche en cours.
 
-          Présentation du roman par Elise.
-          Extrait d’interview de Schneider sur France Inter : Marilyn chez le psy…
-          Fragilité de Marilyn : deux extraits du roman : Marilyn achète une sculpture de Rodin (p269-270), le conte « Jeannot la chance », cité par le psy pour expliquer sa théorie des « transferts ».
-          Les chansons de Marilyn : « tu sais, ma vie, je pourrais l’écrire rien qu’avec des chansons de mes films… » : écoute de quelques chansons de Marilyn, puis lecture de l’extrait du roman page 383-384.
-          La mort de Marilyn :
-          Extraits du roman : un plan cinématographique (p426 à 428). Qui a tué Marilyn ? (p496-497)
-          Deux chansons de Gainsbourg : « Norma Jean Baker », « Baby alone in Babylone » : écoute des chansons, repérage des motifs abordés dans le roman, commentaire de la forme poétique des textes.
-          Sur les écrans : « le milliardaire »et sa parodie par Tex Avery.
 
Réaction de collègue :
Ma petite synthèse du jour, après une quasi journée-lecture (il me 
reste Nothomb et Lapouge avant la rencontre) : Je viens de finir 
Audouard, « Un pont d’oiseaux », que j’ai lu d’une traite ou à peu près 
pour éviter de m’y perdre. Avec d’abord un sentiment d’irritation de 
me sentir obligée d’avaler un pavé que sans le Goncourt je n’aurais 
jamais lu, cette atmosphère mi-Aragon, mi Malraux, l’Aragon 
d’ »Aurélien » que j’adore et que l’on voit surgir à la fin du roman 
dans l’appartement où Costes reçoit Katia Hôtel de la Paix, Malraux 
qui est pour moi l’auteur « viril » le plus haïssable et dont la lecture 
m’est insupportable. Toute cette histoire d’Indochine, de soldats, de 
fraternités viriles et désenchantées à la Schoendorffer, univers 
étranger. Sans parler de la forme et de l’écriture, honnêtes, 
classiques en quelque sorte. – Et puis je me suis laissée prendre par 
cet opiniâtre souci de mettre un peu d’ordre dans une histoire et dans 
l’Histoire, le lot commun s’il en est un. Par ce refus obstiné du 
manichéisme et de l’idéologie. Et par des personnages, comme Carraz, 
le baroudeur, ou Costes, et le récit de sa rencontre avec un Léon Blum 
désenchanté au moment du vote à l’unanimité des crédits militaires 
pour l’Indochine. Par cette authentique histoire de fantômes, si les 
fantômes sont les morts mal enterrés qui nous habitent et nous 
empêchent d’agir autrement qu’en les répétant – ici, sur trois 
générations. Autrement dit, ce n’est pas un chef d’ ?uvre, évidemment, 
mais c’est écrit avec un souci de justesse et de sincérité, et il y a 
dans l’entreprise aussi un effort de réparation que je trouve 
infiniment plus humain et honorable que les invectives bouliniennes et 
ses personnages en deux dimensions.
Merci donc, Antoine Audouard, je suis contente de pouvoir vous rencontrer.

En revanche, les débats bouquins sont un peu difficiles entre ceux qui 
se bornent à un « C’est cool »… et ceux qui sont capables de pondre de 
vraies petites perles de réflexion. Dans l’ensemble, les nôtres ont 
déçus par cet échantillon de « littérature contemporaine ». Cela dit, 
nous avons eu hier une vraie discussion sur « la fin de roman «  ( à 
propos de Miano) et on a réfléchi sur le roman et le conte, et le lien 
étroit du roman avec l’Histoire (dans la sélection, c’est 
particulièrement intéressant, comme thème !).
Oualà, oualà, pardonnez-moi si mon salut est un peu longuet, j’aime 
bien réfléchir en dialoguant avec vous…

 

 

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Gilda-Angelika

Publié le par Eric Bertrand

Suite du journal du 9.08 : Dans les propos des deux femmes, bien sûr, le départ de Gigi est sur la sellette : il faut aussi clore cette intrigue et en tirer les conséquences afin de renforcer l’unité de la fable. Echo à la fable d’Angélika, (Gilda doit apparaître au lecteur comme la réalisation terrestre d’Angelika) mais aussi interprétation du sens de l’histoire en termes d’apologue sur les âges de la vie. Chacun des personnages de ce récit incarne une période particulière de la vie. Echo à la réflexion sur la métaphore du ponton…
              Le temps n’est plus à l’amusement. Francesca et Carolina ne s’adressent plus à des enfants. Elles sont face à leur propre vérité. Elles s’expriment comme des femmes qui ne sont pas seulement des « bêtes de scène » mais des êtres qui ont souffert et qui ont connu des drames…
 
vecchia.jpg
Nessuno ? Ora di siesta ?
 
Rubrique Goncourt : Easy riders ou easy readers ?
 
              Courir après les mots, comme après des mustangs ! Les attraper, leur jeter le lasso, les faire rentrer dans le corral, les dompter pour les faire danser et pour s’amuser avec eux... Depuis début septembre, la lecture est devenu un gigantesque rodéo et dans le Montana du Goncourt, chacun est le cavalier de sa monture.
              Comme le suggère un spécialiste de la lecture, Alberto Manguei, il faut continuellement réinventer l’acte de lecture : « L'astronome qui lit une carte d'étoiles disparues ; le tisserand qui lit les dessins complexes d'un tapis en cours de tissage; les parents qui lisent sur le visage du bébé des signes de joie, de peur ou d'étonnement; l'amant qui lit à l'aveuglette le corps aimé, la nuit sous les draps (...) - tous partagent, avec le lecteur de livres, l'art de déchiffrer et de traduire des signes. »
 
              Comment nos dix neuf cavaliers ont-ils rejoint l’attelage ? Je leur ai posé la question : "comment lisez-vous?". « Easy riders » entre deux livres, ils ont répondu : en route pour une opération de collage !…
 
              « Lire, voilà un mois que ce verbe me suit ! Lire jusqu’à l’épuisement ! Lire jusqu’à s’endormir ! Lire jusqu’à en finir ! Des pages et des pages déjà absorbées, mais des pages et des pages encore à ingurgiter ! Les treize livres de la sélection monopolisent la table de chevet. Je les scrute, je les tiens à distance, je les défie, je les domine, je les fixe et je m’impose avant de me jeter sur eux ! J’en suis convaincue, je l’ai lu récemment, la position de lecture influence le futur point de vue sur le livre. Et puis j’attaque ! J’attaque ferme !
              J’ai enlevé mes chaussures. Je lis en position allongée, avachie sur mon lit, en tailleur sur mon fauteuil, dans la salle d’attente du docteur, dans le salon, dans la chambre, la cuisine, la terrasse, un banc, un cours de maths, de physique, dans la voiture, même si le trajet ne dure que dix minutes, les jambes croisées, décroisées, pliées en l’air, sur le pouf, entre deux tables, le buste toujours appuyé sur quelque chose, un dossier, un mur, un meuble, dans les couloirs, dans le car, avec des boules quies, en pyjama, enroulée dans ma couette. Je lis en marchant, en parlant, en mangeant.
              J’emmène mon livre partout, et je veux absolument le finir. Après ma dose d’Internet, n’importe où, n’importe quand, je fais le silence autour de moi ou j’allume la chaîne hi-fi, j’insère cinq CD et je m’assis en tailleur, ou bien, poupée de chiffon, derviche tourneur, je bascule et je m’allonge ! Laissez-moi tranquille, silence, on tourne !
              Je ne vois pas le temps passer. Je lis la tête contre l’oreiller, je me tends, je me tords, je me bande, je m’applique, je mets la langue au coin de la bouche. J’ai le visage crispé, les lèvres mobiles, les sourcils froncés et les yeux fixes. Je plonge dans les mots et les maux, dévale la pente d’un récit, déboule sur des personnages… Mon sang ne fait qu’un tour, mon rythme cardiaque s’accélère, je m’essouffle, descends à la cuisine, reprends des forces, ose à peine regarder l’heure. J’ai les yeux rouges, le teint blafard, un filet de bave au coin des lèvres ! Vais-je y laisser ma peau !
              Je me fixe des défis, j’essaie de les tenir. Je vais les tenir, je vais les tenir ! Je voudrais un miracle ! Je voudrais lire pendant mon sommeil, derrière mes paupières apaisées, voir tourner les pages et dans la chaleur de ma couette laisser pousser les plumes des écrivains !
 
Réaction de collègue :
Pour ce qui me concerne, j'ai fini Ouest et Contours du jour qui 
vient. Le second d'abord : très beau titre, et belle histoire racontée 
avec talent même si parfois le "message" est un peu trop démonstratif 
à mon gré et peu vraisemblable dans la tête d'une encore très jeune 
fille. Ces réserves faites, je l'ai lu d'une traite, avec plaisir et 
respect, et je regrette que nous n'ayons pas eu l'occasion de 
rencontrer Miano à la place de, au hasard, Nothomb ? Parmi mes élèves 
filles, le livre a du succès. Je ne sais pas si les garçons ont 
vraiment tenté encore. Quant à Ouest, c'est presque mon seul plaisir 
de lecture quasi sans réserve. Non seulement c'est écrit avec talent, 
mais cette narration qui prend naissance comme un monologue intérieur 
de l'auteur dans le flux duquel deux des personnages principaux et le 
lecteur sont pris, j'ai trouvé ça fichtrement bien mené.
 
J'ai entendu parler à plusieurs reprises du bref reportage de Caroline 
Cartier, ce matin, sur France-Inter: il s'agissait, semble-t-il, d'une 
interview à chaud d'élèves participant au Goncourt des lycéens. 
L'objectif aurait été de détruire l'image de ce prix, comme on crève 
une baudruche. Est-ce bien l'impression de ceux et celles qui 
l'auraient écouté?
Notre rencontre avec les auteurs aura lieu lundi prochain. Merci à 
tous de l'aide apportée à partir de vos diverses expériences. Je ferai 
de même après ce lundi qui s'annonce chargé: émission sur radio 
Bleue-Roussillon le matin et rencontre avec Boulin, Audouard et Poivre 
d'Arvor l'après midi!
Cordialement
 
Je recopie ici un message que je m'aperçois n'avoir envoyé qu'à Chantal
Abramson, au sujet du reportage de Caroline Cartier.
j'ajoute encore, qu'après discussion ce matin avec mes élèves (puisqu'ilsont
fait partie des interviewés) je me suis aperçue que ce n'était pas leurs
voix que l'on entendait dans le reportage diffusé : C. Cartier avait réussi
à faire dire à d'autres lycéens ce qu'elle attendait, à savoir que "la
lecture et l'écriture c'était de la m...". A mes élèves, en les quittant
après une longue séance inutile de 40 minutes, elle a lancé "je vous laisse
retourner vous emmerder !". C'est apparemment du Cartier tout craché, si
j'en crois vos commentaires... La seule chose qui me console dans ce magma
d'insanités journalistiques, c'est que mes élèves aient voulu, contre son
souhait, lui montrer que la lecture était quelque chose d'important pour eux
(et je ne les avais préparés à rien de ce genre, je le jure !)
 

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« Quand vient la fin de l’été… »

Publié le par Eric Bertrand

Suite du journal du 9.08 : L’épilogue se passe à la fin de l’été. Les deux femmes ont retrouvé leur retraite et semblent avoir élu le ponton comme lieu de méditation.
              C’est d’abord l’occasion de tirer le rideau sur le cadre, de refermer ce récit sur un léger rappel des éléments du décor présentés au début. A cette différence près qu’en cette fin de nouvelle, l’été est terminé. D’où un tableau nostalgique écrit au présent pour suggérer au lecteur cette atmosphère si caractéristique de fin de saison. Francesca et Carolina alimentent leurs conversations du café qu’elles savourent et des potins du pays… Et puis elles méditent sur le sens de l’aventure qui vient d’avoir lieu autour de ce ponton.

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L'estate siciliano sta finendo...

 

Rubrique Goncourt :
 
              Je joins ce matin une interview rapportée sur Evene qui a le mérite de compléter les propos tenus en classe au sujet de « Ouest ». Je viens de refermer la dernière des 620 pages de « l’Amant en culottes courtes », j’y consacre l’heure de cours de vendredi et, en attendant, j’aborde aujourd’hui avec les élèves « Marilyn, dernières séances » : ce seront donc les sujets des deux prochaines rubriques…
 
Angoissant, suffocant, perturbant, magistralement construit, autant de qualificatifs qui collent au nouveau roman de François Vallejo, en lice pour la seconde sélection du prix Goncourt 2007. ‘Ouest’, qui sort chez la discrète mais avisée maison Viviane Hamy, fait déjà parler de lui, mais son auteur veut garder la tête froide et dévoile avec modestie et passion les ressorts de son roman. Avis au lectorat, il souffle comme un vent de succès sur cette rentrée littéraire...


 
L’idée de ‘Ouest’ vous est-elle venue grâce à une photo, comme dans le prologue du roman ?

C’est la partie autobiographique du roman. Moi qui ne suis pas à l’aise dans ce genre, là il se trouve que le cliché dont je parle est une photo que je possède, et qui m’a fait connaître ce choc avec les images de la prison d’Abou Graïb. C’est là qu’est la matrice du livre. Passé le prologue, le roman est de la fiction nourrie de faits historiques et d’histoires familiales. J’ai en effet un arrière-grand-père qui était garde-chasse là où se situe l’histoire. Le roman est une marmite dans laquelle je fais bouillir plusieurs ingrédients. La partie véritable est complètement débordée, mais il est bon d’avoir des éléments véridiques qui permettent de raconter "n’importe quoi".


Quel est cet ‘Ouest’ qui sert de cadre au roman, et que vous semblez bien connaître ?

Je suis né par là. C’est un Ouest fictif qui est composé d’un peu de Normandie, d’un peu de Maine, d’un petit peu de Bretagne. C’est un lieu carrefour entre ces différentes régions, où j’ai vécu. La géographie de ce lieu imaginaire est empruntée à différents aspects qui ne coexistent pas dans la réalité, un peu comme le comté de Yoknapatawpha de
Faulkner. C’est un lieu de création, une géographie composite, qui donne la liberté d’être dans la création, et non dans l’illustration d’un lieu de terroir.

 
Avec votre précédent roman, ‘Le Voyage des grands hommes’, vous passiez du contemporain à l’historique. Un genre qui vous ouvre de nouvelles perspectives ?

L’idée m’est venue, en faisant
‘Le Voyage des grands hommes’ au XVIIIe siècle, de constituer une sorte de diptyque. En conservant le nom du personnage de Lambert comme valet du XVIIIe puis comme son descendant au XIXe, ce qui m’importe c’est la mise en parallèle des deux époques. Même si chaque livre est indépendant, il y a ce point d’ancrage qui crée une passerelle. Avec le précédent roman, j’étais dans le voyage, l’esprit des lumières, la fantaisie et l’invention, avec ‘Ouest’, au XIXe siècle, je suis parti sur une tonalité beaucoup plus sombre liée à l’époque. Mais ça ne va pas être un procédé systématique à réutiliser. Et je pense que j’en aurai fini pour un temps au moins avec les périodes historiques. J’ai l’intention de revenir à du plus contemporain.


Le "récurrent" Lambert est un personnage d’observation qui semble prendre une toute nouvelle dimension dans ‘Ouest’...

Dans ‘Le Voyage des grands hommes’ il est en effet spectateur de ses maîtres. Ils étaient trois et lui se trouvait relégué à un rôle secondaire, même s’il était le regard au premier plan. Dans ‘Ouest’, il n’est plus le regard unique. D’autres viennent se greffer, entre autres celui de sa fille. Lambert devient donc un personnage plus actif, il est l’homme en confrontation directe avec le maître. Il est obligé de répondre aux sollicitations de l’autre et la situation en devient plus conflictuelle. La donne narrative est changée.


Il veut obstinément rester aveugle aux extravagances de son maître, une bonne manière de préserver l’équilibre des rapports humains ?

Dans le cas de Lambert, le but est de préserver une situation sociale qu’il avait connue avec le père du baron, et qui correspondait parfaitement au schéma ancien du pouvoir. Il devait obéir mais en même temps avait des responsabilités au sein du château. Il croyait à une sorte de noblesse de son rôle. Or, avec le nouveau maître, la donne est bouleversée. Il ne veut pas exercer totalement son pouvoir. Il lui demande d’être libre, de ne pas se comporter comme un valet. Lambert perd donc ses références et la vie devient une menace perpétuelle. La volonté de ne pas voir lui permet de préserver son rôle, continuer à être le bon garde-chasse qui élève bien sa meute. Quand il le soupçonne d’avoir commis des actions criminelles, il préfère ne pas dénoncer le baron, car c’est encore remettre en cause la notion de pouvoir du maître.

 
Le personnage du baron est assez difficile à cerner...

Le baron fonctionne dans l’inversion totale des valeurs de son père, des valeurs sociales et sexuelles. C’est un homme "contre" en permanence, qui se heurte aussi à une pesanteur sociale. Il ne peut se débarrasser de son statut et cette ambiguïté personnelle finit par le mettre en danger. C’est le noeud qui emporte la construction du roman. Ses pulsions politiques et sexuelles viennent par alternance. Il délaisse l’un quand l’autre prend le devant. Son affection peut se transformer en brutalité très rapidement. C’est ce qui fait sa richesse. Mais sa part d’obscurité doit demeurer. On ne peut aboutir à une clarté. A sa manière Lambert, même s’il paraît plus monolithique, est aussi poussé à faire sortir de lui une part obscure. Chacun va là où il ne pensait pas aller. D’une certaine manière, en écrivant, je suis moi-même allé dans des contrées profondes qui m’échappaient. J’ai eu le sentiment d’entrer dans une complexité de moi-même qui m’a troublé.


Après Rousseau, Diderot et Grimm dans ‘Le Voyage des grands hommes’, Victor Hugo est la célébrité de ‘Ouest’. Des écrivains choisis par admiration ?

La première partie du diptyque, ‘Le Voyage des grands hommes’, m’était venue d’une lecture de Rousseau où le voyage est évoqué comme une possibilité qui aurait dû se faire. Ce sont des auteurs que j’aime - Rousseau et Diderot en particulier - et c’est un fait que j’ai eu plaisir à les utiliser. Pour Victor Hugo, c’était le personnage littéraire du XIXe siècle qui avait l’aura suffisante pour qu’un individu se mette à l’aduler. Hugo s’imposait par sa dimension littéraire et en même temps politique, sous le Second Empire. Et dans l’idée des passerelles entre les deux romans, l’idée était qu’il y ait une célébrité littéraire qui joue un rôle. Hugo n’est peut-être pas mon auteur favori du XIXe siècle, mais il a suffisamment de richesse pour être exploité.


Dans une première version du roman, les personnages partaient rencontrer Hugo. Ce passage a été supprimé. Pas trop frustrant ?

Frustrant... Il est vrai que dans cette première version le rêve de rencontrer Hugo devenait réalité. C’était également intéressant mais avait le défaut de nous faire sortir de l’Ouest, de l’enfermement. J’ai voulu d’abord en sortir puis j’ai pris conscience que c’était peut-être une erreur. C’était un sacrifice, c’est vrai. Cette cinquantaine de pages avaient leur cohérence mais soulageaient trop la tension. La logique du récit était dans la tension jusqu’au bout. J’ai eu l’idée de la séquestration du baron par Lambert, ce qui permettait d’être dans le désir et dans l’impossibilité du voyage, ce qui donnait une densité plus forte à la relation des deux personnages et à la souffrance du baron. Le passage de la rencontre avec Hugo a donc été sacrifié, mais, peut-être, cette version pourra un jour paraître sous une forme parallèle. Le chapitre auquel le lecteur a échappé par exemple.

 
Le style de ‘Ouest’ crée indéniablement une grande tension, au-delà même de l’histoire. Cela demande-t-il un gros travail de remaniement ou est-ce spontané ?

Il y a les deux. Quand je travaille il y a une sorte de flux assez rapide qui se met en place, mais il y a du travail derrière. J’affine, je reprends jusqu’au point de rupture de la tension. Il y a les deux en moi, à la fois le surgissement, qui peut être jubilatoire mais se répandre un peu trop, et le travail de resserrement, de création d’un staccato, de la recherche de la tonalité juste pour chaque personnage, quand leur voix traverse la mienne. Je joue sur les superpositions de la voix, ce qui peut perturber. Les voix des personnages s’ajoutent, circulent et peuvent se heurter, entraînant une perte de repères pour le lecteur, à l’image de ce que vivent les personnages. Mais je tiens à la fluidité, à la liquidité de la parole qui finit par sortir des heurts.


’Ouest’ sort pour la rentrée littéraire. Craignez-vous qu’il se perde au milieu de la masse de livres à paraître ?

Je n’ai pas l’impression d’être perdu parce que le livre a déjà une presse assez étonnante, à laquelle je n’étais pas habitué. Cette fois la presse vient tôt, et pas mal de belles choses ont déjà été écrites. Il y a comme un frémissement, un peu plus qu’un frémissement... Mais je ne m’en inquiète pas. Le rôle de l’écrivain est de donner. Tant qu’il y aura des gens pour recevoir, alors j’aurai envie de donner.

Propos recueillis par Thomas Flamerion pour Evene.fr - Août 2006
 
Réaction de collègue :
Un petit mot pour apporter aussi ma collaboration à ce PGL et donner des nouvelles du grand ouest...Ici, bien sûr, on lit, envers et contre tout... Journal d'hirondelle, très controversé sur le contenu, le sujet, a la faveur du public, certainement à cause de (grâce à...) la brièveté du texte; Ni toi ni moi  circule aussi très bien, mais ils ont du mal à s'y retrouver. Trois élèves ont entrepris Les Bienveillantes, mais la lecture d'une telle somme entrave celle des autres ouvrages pour eux, bien sûr. Ils avouent ne pas trop comprendre Quartier général du bruit. Les autres livres circulent, j'en tiens le compte pour les éperonner un peu... Mes lecteurs de terminale L ont des rythmes assez différents, selon, surtout, je crois, leur goût "naturel" à la lecture... Quant à nos réunions , elles sont difficiles à organiser : pas de lieu stable (le CDI est très souvent fermé, par manque de personnel), pas de moment réel (pas d'heure de permanence commune entre eux et moi, malgré mon souhait formulé en juin, afin de ne pas les léser de leur quota horaire précieux pour le bac...); donc ils m'envoient leurs "impressions de lecture" par e-mail, et nous avons commencé, cette semaine, à consacrer 1h de cours/semaine (sur les 4) à des échanges; bref, ça n'est pas très simple.... Pour répondre à la question posée par Martine Roche, ici il n'y aucune résonance médiatique sur l'entreprise GDL; peut-être parce que nous ne sommes pas partenaires FNAC ?.... et au bout du monde... Voilà les nouvelles de l'ouest....
Bien cordialement à vous tous, continuez d'envoyer vos courriers que je lis avec beaucoup d'intérêt, de curiosité, et de fidélité...  Et on se sent moins seul...
 

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