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livres

Baudelaire et Gainsbourg (3/4)

Publié le par Eric Bertrand

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Dans ce sens, le personnage de « l’alcool » écrit, à sa façon, « le poème du haschich ». Il est, chez Gainsbourg, cousin de celui qui, dans la chanson « Initials BB », « se morfond dans quelque pub anglais du cœur de Londres ». Par la vertu de « l’eau de Selz », il voit tout à coup émerger au-dessus de son verre, une créature splendide dont les grelots, « les clochettes d’argent de ses poignées » sont liés aux fantasmes baudelairiens des bijoux, de la peau mate et de la senteur. « La très chère était nue et connaissant mon cœur / Elle n’avait gardé que ses bijoux sonores / Dont le riche attirail lui donnait l’air vainqueur / Qu’ont dans leurs jours heureux les esclaves des Maures ». La créature du fond du verre a pris les traits de BB en ces années 60 où la star tentatrice du cinéma français donne envie aux créateurs de reparcourir tous les mythes...

                Le « parfum exotique » de « l’essence de Guerlain dans les cheveux » enivre le poète et l’amène jusqu’à la légendaire Alméria : « agitant ses grelots / Elle avança / Et prononça ce mot / Almeria ». Chevelure, parfum, bijoux, mouvement, tous les ingrédients de l’extase baudelairienne sont favorisés par les vapeurs de l’eau de Selz. La retentissante entrée en matière de la porteuse de « médailles d’imperator » favorise le départ vers un port de nature à la fois exotique et érotique : limite extrême où le vice et le calcul guident le regard halluciné du buveur vers l’embouchure du haut des cuisses : « jusques en haut des cuisses elle est bottée, et c’est comme un calice à sa beauté »... La comparaison audacieuse, sacrilège, a le mérite de combiner à la fois les sensations olfactives, gustatives, visuelles, et auditives. C’est dans le calice tendu par cette beauté païenne qu’éclot une véritable « fleur du mal », souveraine et dominatrice, et mettant à genoux ces deux adorateurs de la Beauté éternelle, réunis par la magie de l’Art. « Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur / Ce monde rayonnant de métal et de pierre / Me ravit en extase et j’aime avec fureur / Les choses où le son se mêle à la lumière »

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Proust et les coffres-forts

Publié le par Eric Bertrand

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Beaucoup d’écrivains depuis Rousseau l’ont brillamment montré : le travail de la mémoire peut enchanter les souvenirs. Dans ce domaine de « la vraie vie », Proust est une cathédrale ! Sur l’immense ban de sable de la Mémoire, A la recherche du Temps perdu érige un sanctuaire, une sorte de Mont Saint-Michel scintillant.

                Sitôt qu’il s’est attablé devant sa tasse de thé, comme une lady sur une terrasse de Balbec, sitôt qu’il a commencé de grignoter sa précieuse madeleine, le narrateur de la Recherche s’enfonce dans une mer intérieure. Le goût de la madeleine ne ravit pas simplement l’estomac creux de la gourmande et maniérée amatrice de tea time, il sollicite aussi le courageux aventurier de la mémoire, le conduit à une plongée délicieuse... Loin le présent, loin les petites cuillères à thé qui tintent, les mandibules de carpe des vieilles dames qui mâchonnent et qui tintent.

                C’est une cité fabuleuse qui émerge peu à peu. L’émeraude du Souvenir, polie par le travail de la Mémoire et de l’Ecriture... Les formes et les couleurs, les visages et les voix se recomposent, se cristallisent derrière la paroi de ce gigantesque aquarium de la vie reparcourue à coups de palmes subtils. Il faut considérer l’un des passages de « A l’ombre des jeunes filles en fleurs » comme la mise en abyme de toute la démarche du romancier.

                Proust y observe astucieusement le phénomène : au moment des vacances, les paysans et les pêcheurs de Balbec en quête de rêve et d’étrange spectacle, défilent devant la baie vitrée du Grand Hôtel pour voir les aristocrates et les bourgeois attablés. L’écrivain évoque alors la métaphore de l’aquarium et assimile le travail de l’écriture à celui qu’accomplirait un « amateur d’ichtyologie humaine », à savoir un spécialiste des poissons et de la faune subaquatique.

                Œil vif, geste précis, méticuleux, gants noirs, micro perceuse, montre de plongée au poignet, notre homme est un artiste, un orfèvre en la matière ! Un peu à la façon de l’un des experts du film « Ocean’s eleven », il commet LE hold-up du siècle ! Mais son « hold-up » se situe à des profondeurs où la caméra de surveillance ne va pas. L’ouverture du coffre ouvre un filon. Il s’en empare, le remonte à la surface. Le lecteur complice est là qui attend. Il n’hésite pas, prend le risque de saisir à son tour le butin dans la camionnette et de l’échanger contre les espèces sonnantes et trébuchantes de la Mémoire intime.

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Un article sur « De Nantes à La Rochelle sous la bannière des fées »

Publié le par Eric Bertrand

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                   Anne-Marie est une fidèle lectrice devenue une amie et j’avais à plusieurs reprises recommandé son blog. Voici la dernière analyse qu’elle propose de mon dernier roman :

 

http://retournerenbretagne.over-blog.com/article-de-nantes-a-la-rochelle-sous-la-banniere-des-fees-eric-bertrand-107146303-comments.html#anchorComment

 

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Réflexion autour de « Matrix » et de l’allégorie de la Caverne de Platon (Intégrale)

Publié le par Eric Bertrand

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Le corpus que j’ai proposé aux étudiants est constitué de documents tous relatifs à l’évocation d’un autre monde, celui que, dans « l’Allégorie de la Caverne », le philosophe Platon appelle « la Vérité » ou « les Idées ». Ce texte, le plus ancien de tous puisqu’il s’agit d’une traduction du grec ancien, est extrait du chapitre 7 de la République et sert de référence explicite ou implicite à l’ensemble des autres documents beaucoup plus récents : un extrait de l’ouvrage de vulgarisation de J. Gaarder, le Monde de Sophie (dans lequel l’auteur entreprend d’expliquer à une petite fille les grands concepts philosophiques), une planche de BD extraite de l’ouvrage la Planète des Sages, intitulée « Capitaine Caverne », illustrant l’allégorie de la caverne, un article extrait de l’ouvrage Matrix, Machine philosophique, et trois sonnets des Fleurs du mal de Baudelaire, Baudelaire dont la poésie passe pour être « d’essence platonicienne ».

Nous verrons dans un premier temps comment cette vieille allégorie continue d’éclairer notre époque grâce à ceux dont le métier consiste à rendre accessibles des concepts un peu complexes et puis, dans un second temps, comment elle travaille en profondeur la pensée d’artistes de natures diverses.

Qu’est-ce que « l’allégorie de la caverne » ? Sous la forme d’un dialogue philosophique, Platon explique d’abord que les hommes sont comme ligotés dans une grotte et que, dans cette situation, ils ne peuvent ni bouger, ni tourner la tête, éternellement condamnés à « subir » la réalité qui leur est imposée, celle de projections qui passent sur le mur auquel ils font face. Dans cet état d’asservissement qu’ils ne peuvent comprendre, ils ne connaissent rien de l’origine véritable de ces faux-semblants : « la lumière d’un feu qui brûle sur une hauteur loin derrière eux », « des hommes qui portent toutes sortes d’objets fabriqués qui dépassent le muret »...

Cette situation d’aveuglement ne pourra leur apparaître « au grand jour » que si l’un d’entre eux rompt les liens et se retourne « vers ce qui est réellement ». Ce prisonnier libéré, qui comprend soudain « qu’il ne voyait que des lubies » souffre immédiatement de l’intensité de lumière au point d’en avoir « mal aux yeux » et de vouloir s’en retourner « vers ces choses qu’il est en mesure de distinguer ». Il lui faut le temps de s’habituer à ce changement de perspective s’il veut aller plus loin et contempler le ciel et ses astres. Alors, « se remémorant sa première habitation », il finit par se réjouir et par plaindre les autres. Mais à ce moment, l’ex-prisonnier n’est plus comme les autres hommes, il est un marginal qui s’est, par l’audace de sa démarche, mis en danger.

Dans le Monde de Sophie, le philosophe qui s’adresse à Sophie (la « sage »), essaie de lui expliquer simplement les choses. La petite n’a pas dix ans mais se pose les vraies questions. Alors, le philosophe lui répond... Il lui fait par exemple remarquer que lorsqu’elle voit une ombre et se dit « que quelque chose projette cette ombre », elle a une démarche philosophique qui rappelle celle de Platon. Et pour mieux expliquer cette référence, il lui explique « avec ses mots à lui », l’allégorie de la caverne. Dans ce « théâtre d’ombres », les hommes croient que les ombres « sont la seule réalité du monde ». Celui qui se libère est par conséquent ébloui de voir les choses « en vrai » et comprend par étapes ce que cette beauté doit au soleil. Mais comment en convaincre les autres ? Le philosophe est décidément un homme courageux qui n’hésite pas à déranger les autres, à les déstabiliser au point de se faire « tuer » comme Socrate l’a été.

Les éléments épars de cette allégorie sont réunis dans la planche de BD intitulée « Capitaine Caverne ». Il y est question de l’ouverture d’une boite de nuit dont « le boss est grec », une boite de nuit mythique dans laquelle les danseurs trouveront toute une société de contemporains de Platon, épicuriens, stoïciens, Pythagore. Le thème de la boite de nuit, parce qu’il renvoie à l’idée d’ombres et de lumières, de lieux clos, de silhouettes dansantes et d’illusions convient bien à l’image de la caverne. L’une des bulles correspondant aux paroles du personnage y fait explicitement écho : « des boules à facettes qui projettent des ombres sur le mur du fond ». C’est l’un des secrets d’ambiance de la boite et aussi un clin d’œil au lecteur...

Ainsi, ces trois documents d’origines diverses permettent d’analyser la pensée de Platon et d’en montrer les différentes étapes en variant les approches. Etant donné le caractère récent de ces documents, le lecteur peut prendre conscience de la modernité de cette pensée ancienne et en percevoir la présence dans deux œuvres bien distinctes : celle du poète Charles Baudelaire et celle des frères Wachowski, réalisateurs de la trilogie des « Matrix ».

Trois sonnets extraits des Fleurs du mal rendent assez bien compte à eux seuls de la mélancolie que le poète appelle ailleurs « le spleen ». Cette mélancolie qui travaille l’esprit et le cœur de Baudelaire au point de le désespérer dans le monde réel, génère une rêverie sur un ailleurs que le poème « la vie antérieure » définit comme un milieu marin, une sorte de « grotte basaltique » où le poète vivait autrement, « sous de vastes portiques ». Les sensations y sont présentées comme la source d’un bonheur intense et durable. Les sons, les parfums, les visions ont une expansion à l’image des « houles roulant les images des cieux »... Le lecteur reconnaît là, de façon légèrement basculée, l’allégorie de la caverne. La Vérité, les Idées, le soleil se sont réfugiés au sein de la caverne et la vie réelle, riche en illusions et en « langueurs » (« le secret douloureux qui me faisait languir ») est cause de la mélancolie du poète.

Cette représentation de la Vérité poétique fournit une sorte de toile de fond à toute la poésie de Baudelaire. Il y a toujours pour lui moyen d’accéder à la Vérité : le sonnet des « Correspondances » l’explique assez bien : « La Nature est un temple où de vivants piliers / Laisse parfois sortir de confuses paroles ». Baudelaire y insiste notamment sur le rôle des parfums, des couleurs et des sons. Ils fournissent aux sens une sorte d’élixir capable d’ouvrir pour un instant éphémère, la porte de la « ténébreuse et profonde unité ».

En cela, dans les Fleurs du Mal, la femme est « un flacon », et c’est ce qu’illustre assez bien le sonnet « parfum exotique ». L’érotisme et l’exotisme y sont profondément liés. Dans la scène initiale que relate le poète, « l’odeur du sein chaleureux qu’il respire » lui communique une sorte d’ivresse. Il n’aime pas véritablement sa maitresse (la mulâtresse Jeanne Duval), il la respire. Peu à peu, par la magie de l’imaginaire et des sens en éveil, le voilà transporté vers « une île paresseuse ». Dans un autre poème (« la chevelure »), il écrit « fortes tresses, soyez la houle qui m’emporte ». Cette île « correspond » à « la caverne », à « la grotte basaltique » de « la vie antérieure ». « Voiles et mâts », « vague marine » et « verts tamariniers » font écho aux « houles » et « images des cieux » et la partenaire amoureuse du poète, qui aiguise les sens du paresseux, rappelle les « esclaves nus, tout imprégnés d’odeur ». Ce qui compte pour Baudelaire, ce n’est pas le partage d’un plaisir érotique, c’est la consommation d’un produit d’excitation des sens.

La référence à l’allégorie de la caverne est plus explicite dans l’article extrait de Matrix, la machine philosophique. Les auteurs s’y interrogent sur les multiples références culturelles que comporte le film. Ce qui force Néo, l’Elu, à sortir de la matrice, c’est cette question signalée par le texte à la ligne 33 : « Comment savoir si la vérité n’est pas une vaste illusion ? » Et tout naturellement au début du film, au moment de son initiation, il lui faut « suivre le lapin blanc » pour, comme Alice au pays des merveilles, basculer « de l’autre côté du miroir ». Jouer le personnage de Néo, c’est donc s’imprégner de ces références littéraires et philosophiques qui nourrissent le film. Pour préparer son rôle, les auteurs nous disent que l’acteur « Keenu Reeves n’a pas seulement eu à subir les rigueurs d’un entraînement physique intense ».

Une réflexion préalable sur les textes fondateurs lui a été nécessaire pour comprendre ce rôle d’essence philosophique. Son maitre, le bien nommé Morpheus, lui dit par exemple : « J’essaie de libérer ton esprit mais je ne peux que te montrer la porte » ou encore « il y a une différence entre connaître le chemin et arpenter le chemin ». Ce qu’il lui appartient de savoir, c’est le message suivant : « Aussi longtemps que la matrice existera, l’humanité ne sera pas libre ». A quel prix la liberté ? Faut-il se résoudre à abandonner le confort de l’illusion ? Faut-il affronter en permanence le danger et risquer d’y perdre la vie ? L’oracle que va voir Néo lui fait comprendre que, pour accéder à ce niveau d’existence, il lui faut commencer par adopter le principe « Connais-toi toi-même », la fameuse injonction de Socrate. Cette connaissance de soi vaut toutes les illusions, encore faut-il avoir le courage et la détermination nécessaires pour aller au bout de l’aventure ! C’était aussi, d’une certaine manière, le projet de Truman dans le film de Peter Weir, « le Truman Show »...

 

Ainsi, l’ensemble de ces documents montrent bien que, depuis l’origine, l’une des tendances fondamentales de l’homme consiste à vouloir dépasser ses limites pour aller au-delà des apparences et s’interroger sur les faux-semblants de la Vérité. Philosophie, poésie, images, cinéma, la tentation est  toujours forte de lever les écrans et d’approfondir le fond de la Vérité.

 

                (Annexe) Pour être plus complet sur cette étude, je ne résiste pas à l’envie de remettre sous les yeux du lecteur les trois sonnets « platoniciens » de Baudelaire dont j’ai rendu compte précédemment. Il ne s’agit bien évidemment que « d’une entrée » dans l’univers si riche de Baudelaire à qui, en outre, je consacre prochainement une série d’articles relatant les derniers cours faits à mes premières autour de quatre poèmes pris dans la section « Spleen et Idéal ».

 

La Vie antérieure

 

J’ai longtemps habité sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux,
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.

Les houles, en roulant les images des cieux,
Mêlaient d’une façon solennelle et mystique
Les tout-puissants accords de leur riche musique
Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.

C’est là que j’ai vécu dans les voluptés calmes,
Au milieu de l’azur, des vagues, des splendeurs
Et des esclaves nus, tout imprégnés d’odeurs,

Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,
Et dont l’unique soin était d’approfondir
Le secret douloureux qui me faisait languir.

 

Parfum exotique 

Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d’automne,
Je respire l’odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu’éblouissent les feux d’un soleil monotone ;

Une île paresseuse où la nature donne
Des arbres singuliers et des fruits savoureux ;
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,
Et des femmes dont l’France par sa franchise étonne.

Guidé par ton odeur vers de charmants climats,
Je vois un port rempli de voiles et de mâts
Encor tout fatigués par la vague marine,

Pendant que le parfum des verts tamariniers,
Qui circule dans l’air et m’enfle la narine,
Se mêle dans mon âme au chant des mariniers.


Correspondances

La nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

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Les trois sonnets utilisés pour l’analyse

Publié le par Eric Bertrand

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Pour être plus complet sur cette étude, je ne résiste pas à l’envie de remettre sous les yeux du lecteur les trois sonnets « platoniciens » de Baudelaire dont j’ai rendu compte précédemment. Il ne s’agit bien évidemment que « d’une entrée » dans l’univers si riche de Baudelaire à qui, en outre, je consacre prochainement une série d’articles relatant les derniers cours faits à mes premières autour de quatre poèmes pris dans la section « Spleen et Idéal ».

 

La Vie antérieure

 

J'ai longtemps habité sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux,
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.

Les houles, en roulant les images des cieux,
Mêlaient d'une façon solennelle et mystique
Les tout-puissants accords de leur riche musique
Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.

C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes,
Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs
Et des esclaves nus, tout imprégnés d'odeurs,

Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,
Et dont l'unique soin était d'approfondir
Le secret douloureux qui me faisait languir.

 

Parfum exotique 

Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d'automne,
Je respire l'odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu'éblouissent les feux d'un soleil monotone;

Une île paresseuse où la nature donne
Des arbres singuliers et des fruits savoureux;
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,
Et des femmes dont l'oeil par sa franchise étonne.

Guidé par ton odeur vers de charmants climats,
Je vois un port rempli de voiles et de mâts
Encor tout fatigués par la vague marine,

Pendant que le parfum des verts tamariniers,
Qui circule dans l'air et m'enfle la narine,
Se mêle dans mon âme au chant des mariniers.

Correspondances

La nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l'expansion des choses infinies,
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.

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