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« Sertao » ou les lointains du monde

Publié le par Eric Bertrand

« Je crois que ce mot voyage incognito sauf parmi tous les enfants du Brésil ».

             Tu sais depuis l’enfance que certains mots ont un pouvoir attractif. Tu l’as entendu dire, et puis tu l’as lu dans Marcel Proust : les « noms de pays » sont, dans leur manteau de syllabes, emprunts de magie. Tu prononces Combray, Venise, Quimper, Concarneau, Guérande, Balbec, et aussitôt, tu sens en toi bouger les flots, frémir les voiles, briller les murs. Pour d’autres que Proust, c’est Paname, Rive gauche à Paris, l’Abyssinie, Mississipi River, New-York USA, Californie, Zucayan, Sertao… « C’est un mot tout chaud qui vous colle à la peau, tout juste comme un murmure sur un ruisseau, Sertao. »

             « Oh, imagine le Sertao où résonnent les grelots accrochés sur les chapeaux des Cangaceiros ». Tu écoutes « Sertao » et tu imagines, quand tu seras un peu plus grand, « les chapeaux où résonnent les grelots, les rythmes chauds, la vague, l’eau, les bacchanales du carnaval »Tu es comme les « poètes de sept ans ». Tu t’aides « de journaux illustrés où rouge, tu regardes des Espagnoles rire et des Italiennes ». Tu es un peu « du Sertao » et tu rêves « d'un grand chapeau de Cangaceiros pour t'en aller au plus tôt ; mais tu ne vas jamais bien haut dans la lumière puis vers la terre, reviens bientôt ».

             « Il vivait là-bas depuis quinze ans déjà, ne connaissait rien d’autre du Brésil »… Tu es maintenant adolescent et tu écoutes toujours « Sertao ». « Mais il était du Sertao, comme s’enlise un ruisseau »… Un adolescent ombrageux sous le sombréro, enfermé dans les limites de sa terre et de son ciel, « comme s’envole un oiseau qui ne va jamais bien haut ». Tu écoutes aussi Delpech, Charden, Sardou, Fugain, Claude François, Joe Dassin, Yves Simon, Maxime Leforestier, Lenormand, Peyrac, Ferré, Gainsbourg, Souchon… « Quatorze ans les Gauloises », « c’était nos quinze ans, salut les copains ! », « Yann avait un navire et n’avait pas seize ans… ». A quinze ans, « tu sortais tout droit du Grand Meaulnes avec tes airs d’adolescent ». Tu es toujours « du Sertao » et tu rêves de t’évader, d’aller plus haut, de tout casser et de semer ton big bazar : « Fais comme l’oiseau ». Mais c’est toujours la même chanson : Sertao « ne connaissait rien d'autres du Brésil : ni les rythmes chauds, ni la vague, ni l'eau, pas même les bacchanales du carnaval, carnaval » ! Tu restes dans ta campagne, tu ne pars toujours pas, ni à Rio, ni à San Francisco, ni ailleurs ! « J’ai eu moi aussi dix-sept ans… Moi, on n’me connaissait pas, les autres avaient tous une vespa, l’été ils avaient la villa, l’auto que leur prêtait papa ». Tu passes tous tes étés chez toi, tu habites chez ta grand-mère, derrière le garde-barrière… Tu tournes en rond dans le quartier, tu discutes avec les gars de ta bande, tu grilles une clope, tu fauches une mobylette, tu fonces jusqu’au nouveau lotissement qui dort dans la brume dominicale. « Un mec à frime bourré d’aspirine, mal dans sa peau, just go with my pince à vélo ». Bidon, complètement bidon !

             Tu as vingt ans. Tu continues de rêver, tu veux qu’on t’appelle Venise, James Dean, le fils de Buffalo Bill ou Dupont de Nemours. « L’Amérique, je sais que moi aussi, j’irai un jour ! » Et tes copains se moquent de toi. Eux, ils ont solidement les pieds sur terre, ils décrochent des jobs d’été pour grossir un compte en banque, s’acheter une voiture, financer un appartement. Toi, on ne sait pas qui tu es, on ne sait pas d’où tu viens, tu es né avec la rosée du matin, une rose entre tes mains… Tu aimes les arbres, les fleurs du sentier, les odeurs d’herbe coupée et les semelles de vent. On t’appelle « le Petit Prince ». Tu t’en vas à pied « là-haut sur la colline », « la fleur aux dents ». Tu pars sur les chemins alentours, tu vas, tu viens, tu regardes le soleil qui roule dans le ciel et le soir qui tombe, la lune qui brille et la grosse mappemonde sur ta table de chevet. Tu t’ennuyais bien souvent, de tes roses de tes volcans… Tu ouvres les livres et les cartes, et tu épèles tous ces mots qui te font rêver et qui se déploient, des mots tout chauds, qui vous collent à la peau, tout juste comme un murmure sur un ruisseau…

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La Bretagne dans les chansons de Julien Clerc : volet deux, « les menhirs »

Publié le par Eric Bertrand

Stonehenge, Carnac ou Callanich… Tu marches auprès des cercles de pierres, les mains serrées dans ce ciré intemporel récupéré dans la vieille grange, juste au-dessus du Solex et de la Simca 1000. Couloir du temps ! C’est l’hiver. « La lande restera la même avec fougères et bruyères ». Les landes d’aujourd’hui sont celles de toujours, celles de Barbey d’Aurevilly, de Chateaubriand, de La Villemarqué ou d’Ossian. Tu lis « l’Ensorcelée », « Pêcheurs d’Islande », « le Barzaz Breiz » et tu écoutes la gwerz de Denez Prigent et « les menhirs » de Julien Clerc, paroles de Maurice Vallet.

             « Quand les femmes attendent pour rien, quand le phare se jette au temps tu apprendras le goût du vent »

Sous le gant, tu serres les deux poings dans tes poches. Il fait froid sur le plateau qui monte jusqu’à la Croix des Veuves. Ricanement du vent et de la pluie qui fouette le roc incliné. « La côte gardera sa rage et le froid crachin son rire ».  Tu erres dans les tempêtes et le temps qui passe et tu dessines autour des sentiers, des vieilles pierres et des dolmens, des espèces de cercles sacrés. Tu reviens toujours dans ces solitudes. Tu te bâtis, parmi les grands rochers, une âme de granit. « Et je t’oublie, et je t’oublie »

             Tu te souviens de ce vers du poète Eugène Guillevic, "Les menhirs de Carnac sont autant de poèmes que le ciel et le vent cherchent à se dédier". Dans le bleu du ciel, au-dessus du sablier de la plage, les nuages déchirent les pierres grises et pâles et font voltiger l’écume du temps. La pluie gratte le sentier où s’enfuit la blanche hermine. « Tu retrouveras les plages, où mer et rochers s’aiment, les triste blockhaus y rêvent, il y fait froid. Et je t’oublie. » Ton cœur, « coquille vide »,  n’est déjà plus qu’un ciel de neige qui retient ses flocons.

              Du lointain de la mer, de Quiberon et de Belle-Ile, arrivent les chevaux du vent et des vagues qui abolissent les pages du calendrier. « Des goémons de nécropole »  chantait Ferré dans « La mémoire et la mer »« Des souvenirs amers, quand je passe et je t’oublie. » Tu es assailli par « cette bave des chevaux ras au ras des rocs qui se consument ». « A l’ombre fraîche des menhirs », les sorcières de Macbeth te tendent des embuscades : « Demain, puis demain, puis demain glisse à petits pas jusqu’à la dernière syllabe du registre du temps… Life is but a walking shadow »… Tu te sens disparaitre, pulvérisé sous les embruns. Tu es encore friable, un petit masque de falaise en craie… « Des jours d’ennui et de temps trop lourds pour une vie de grande absence ».

Tu t’enfonces sous la coquille du ciré, « comme un bernard-l’ermite qui se souvient d’anciens palais ». Ta silhouette sinue, diminue, se tue dans les fougères et les bruyères… Après toi, d’autres promeneurs mélancoliques viendront aussi s’enfoncer dans le sentier.

             Tu retournes vers le port comme un bateau ivre balloté par ces « flots abracadabrantesques ». Le vent arrière te redonne de l’allure, du frisson et du sang dans les veines : « tu t’inventeras des forces, tu t’achèteras des amours, tu t’habitueras aux autres ». Là-bas, sur le quai de Quiberon, de La Trinité, ou de Paimpol, le cycle de la vie recommence. Tu reposes pied à terre, tu sens que tu as faim, que tu as soif. Ta mémoire se recompose. Et tu te souviens d’une autre chanson de Ferré, « En Bretagne y’a toujours la crêperie d’à-côté et un marin qui t’file une bonne crêpe en ciment tellement il y a fourré des tonnes de sentiments ». Et tu rentres en courant dans la première crêperie, tu jettes le vieux ciré sur l’accroche-manteaux en bois brut. Le feu de la cheminée allume l’espace, la serveuse est avenante, elle vient du « Cabaret Vert » ou des « Prisons de Nantes. Tu commandes une bonne bolée de cidre brut et tu l’invites au fest-noz de ton ivresse. « Et je t’oublie, et je t’oublie… »

Julien Clerc, Bretagne

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La Bretagne dans les chansons de Julien Clerc : volet un, « Quand femme rêve »

Publié le par Eric Bertrand

La scène pourrait commencer en mer d’Iroise, sur un navire barré par un enfant qui n’aurait pas seize ans et escorté par une bande de grands dauphins blancs. Tu écoutais « Yann et les dauphins » et, dans tes lectures de Stevenson et de Melville, tu voulais, toi aussi, faire partie de l’équipage et rejoindre les fuyards encerclés, les forbans les plus louches et les filles damnées. Tu avais visité cette portion de grand espace entre Molène et l’ile d’Ouessant, entre le Conquet et la ville de Brest, là où, dans ton imagination, vivaient les irréductibles Gaulois, compagnons d’Astérix. Tu écoutais aussi « le bagad de Lann Bihoué », Jean-Michel Caradec, « qu’elle est belle ma Bretagne », « je suis un pêcheur de Porsall » ou Alan Stivell, « tri matelod »… Tous les chants douloureux de la ville d’Ys remontaient du fond de la mer, « dans la grande course au trésor ».

         « Me voici sur la plage armoricaine » ricanait Rimbaud qui ne connaissait pas Ouessant et qui rêvait d’y mener sa « saison en enfer ». « Le cœur en peine vers Ouessant »… Ce bout de Finistère te donnait déjà le frisson, et les paroles du Breton Ernest Renan, cité cet été là dans un journal local de Douarnenez, sonnaient comme un avertissement : « un vent froid, plein de vagues et de tristesse, s'élève et transporte l'âme vers d'autres pensées ; le sommet des arbres se dépouille et se tord ; la bruyère étend au loin sa teinte uniforme ; le granit perce à chaque pas un sol trop maigre pour le revêtir ; une mer presque toujours sombre forme à l'horizon un cercle d'éternels gémissements »

         Pas de réelle plénitude sur ces rivages mais, inexorablement, une vague mélancolie romantique... « Quand femme rêve… toujours l’entraine le goéland, là-bas vers Ouessant ». Quand tu es tombé amoureux d’elle cet été là, tu écoutais Julien Clerc et tu lisais Julien Gracq : Bretagne, « cloître au mur défoncé vers le large à l’oreille d’un profond coquillage en rumeur ». C’était en juin à Ouessant. Rochers, nuages, toile de tente et reflet de soleil couchant… Rayon vert d’un amour d’adolescent. « Qui voit Ouessant voit son sang »… Tu la vois tous les matins et tu l’aimes chaque jour davantage et « elle prend tes je t’aime, tes baisers ». Tourbillonnement de la musique imitant la tension et la spirale d’un envol. « Là-bas, vers Ouessant ». Vertige effaré du goéland, du papillon de nuit ébloui dans la lumière du Phare : « toujours l’entraine le goéland, le cœur en peine vers Ouessant… »

Le sillage des bateaux et le vol des mouettes et des cormorans dans l’espace, c’est l’inscription du temps qui passe. Juillet, août, septembre… L’automne remonte du fond de la mer. Tu ne peux déjà plus rien contre la navette d’Ouessant. Abîmé comme un vieux mât, sur le môle, tu la regardes rêver tandis que le bateau s’en va. Tu ne veux pas la laisser partir, elle est « princesse de Clèves sur un traineau ». « Fort sous la neige », tu t’agrippes à ses ailes, tu tâches de rejoindre le vol de l’albatros. « Indolent compagnon de voyage », tu te voudrais cerf-volant, « docile au vent ». Mais l’histoire est finie. Inutile de chercher à retenir le temps. L’amour s’envole vers Ouessant, parmi l’écume et le flot. « Elle prend ton cœur, tes baisers ». Elle est aussi rude que le bec, « prisonnier d’elle sous un hangar où elle extrait la moelle de tes os, elle boit ton sang comme l’eau ».

             Les liaisons entre Ouessant et le continent vont encore diminuer. Avec l’automne, toutes les chansons éclaboussent. Tu ne peux plus écouter « quand femme rêve »… « L’été ne peut pas être et avoir été. Ta vie n’est plus qu’un terrain vague à vendre, et ton cœur n’est plus qu’un petit tas de cendres »… Elle n’a rien laissé, « elle a tout pris, même les oiseaux dans les arbres » et même les goélands sur le môle !

 

Bretagne; Julien Clerc

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“Entre elle et moi” le dernier Julien Clerc

Publié le par Eric Bertrand

« Ça commence comme un rêve d’enfant, on croit que c’est dimanche et que c’est le printemps »… Il y a toujours eu, depuis le début de « l’histoire », une impression d’euphorie dans certaines des chansons de Julien Clerc (tu te souviens de cet effet de sidération lorsque tu avais entendu pour la première fois « Ivanovitch » dans le poste de radio). Ce moment de plénitude vient (en partie !) à la fois du rythme de la musique et de la folie des mots qui semblent grimper, s’attacher à la mélodie comme à un tuteur. « Partout la musique vient »…

    Après toutes ces années, c’est le même ravissement que tu retrouves en écoutant « Entre elle et moi ». Juju chante encore la beauté des femmes, le plaisir et l’inquiétude d’aimer, la caresse brulante et mélancolique d’un regard ou d’une étreinte. Fille de la véranda, fille aux bas Nylon, fille du feu, femme boréale, ange, Romina, Belinda, Angéla, Melissa, Adelita, Hélène, Cécile, femmes, je vous aime... Et, cette dernière, « sa préférence à lui », n’a pas de nom dans « elle et moi », mais elle est au niveau de toutes les autres, elle aime « son incertitude » et « elle le sait bien » !

    Eternel tourment de l’amour. Le temps coule, « quelques années qui ruissellent », et l’émotion intacte finit toujours par remonter à la surface, « valse mélancolique et langoureux vertige », « la treizième revient, c’est toujours la première ». « Vieux chandails que l’on caresse », romantique vague à l’âme d’un « cœur trop grand pour moi » qui, parce qu’il « souffre par elle, ne souffre pas vraiment ». 

    Pourtant, cette fois, comme toutes les autres fois, (mais ça, tu ne t’en souviens plus !) rien ne semble pareil. C’est « le Vierge, le Vivace et le bel Aujourd’hui » ! Tu la regardes et tu retombes amoureux : « entre elle et moi, il y a des printemps… Regardez bien là dans mes yeux, cette petite flamme ». Etincelle familière et pourtant neuve, réminiscence d’une « éternelle enfance, indocile, irraisonnée »« Le vert paradis des amours enfantines » que chantait aussi Baudelaire, « les violons vibrant derrière les collines ». Douce émotion et frémissement que, dans la chanson, semble accompagner la mélodie, la plainte du violon au détour de l’aveu : « c’est un peu d’elle que j’emprunte ».

    C’est peut-être cela « le petit différentiel qui nous tient » (par miracle ?) Ce « vide » et ces « distances » entre deux êtres infiniment sensibles, infiniment émus, capables tout à la fois de se déchirer ou d’entrer en fusion : « des ponts et des traversées »… ce que Maupassant, avec ses mots à lui, appelait « l’éternelle lutte entre les deux brutes humaines, le mâle et la femelle, où le mâle est toujours vaincu ». « Entre elle et moi… » Promesse de rapprocher enfin pour l’éternité deux êtres meurtris, si proches de la fracture et de « ce lit qui sépare nos rives » ? Rêve romantique et rêve à deux au sujet d’une « éternelle enfance » ?… Il suffit simplement pour cela de redonner le temps et le printemps à la photo. « Regardez bien sur la photo … »

 

Julien Clerc

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L’Amérique de Trump et l’Amérique des chansons de Julien Clerc

Publié le par Eric Bertrand

Mardi 10 novembre 2016. « Hey, Niagara, une montagne qui pleure, oui c’est bien ça… tu vas faire monter la Seine, arrête-toi… Tes sanglots sont si longs que je m’y noie… Tu inondes mon destin de ton chagrin… Après-demain, j’aimerais que les gazettes ne me parlent pas de toi »…

     Il y a toujours eu tant de rêve américain dans les chansons de Julien Clerc que ce matin tu les écoutes d’une oreille un peu fanée… Rappelle-toi ! « La Californie se dore près de la mer et ne connaît pas l’été de la mer, la Californie est une frontière entre mer et terre le désert et la vie ». Troupe de « Hair » à Broadway… « Je vois ma vie se projeter dans l’espace… Au bout de l’Atlantique, je suis un génie, génie ». Tu te projetais ! Tu avais les cheveux longs et bouclés, tu avais le torse nu et portais la guitare et le sac sur le dos. Tu faisais de l’auto-stop comme dans les films. Tu réclamais le pouvoir des fleurs, tu lisais « les Raisins de la colère » et tu imaginais l’Amérique des chercheurs d’or, « les Vagabonds du rail » et « l’Appel sauvage » de Jack London. Tu étais un loup de liberté, de désir et d’envie. Tu avais le croc blanc de convoitise et tu rêvais de Californie. « La Californie est une frontière entre mer et terre, le désert et la vie »

    Mais tu étais encore chez toi, trop jeune pour oser tout quitter. Alors tu regardais ce jeune chanteur aux cheveux bouclés à qui tu t’identifiais de plus en plus. Frisettes et tignasse décoiffée, jeans, ceinturon en cuir, chemise sortie du pantalon, visage ténébreux. Tu écoutais tout ce qu’il chantait, tu retenais les paroles de ses chansons, surtout de celles qui complétaient tes lectures : « Les chercheurs ont laissé leurs pioches et leurs tamis, l’or étant devenu sourd à la leur triste folie… ». Les horizons s’ouvraient, tu étais un peu « beatnick », par procuration, avec ton acné et ton appareil dentaire ! Tu voulais le remplacer par l’harmonica de Bob Dylan collé à la lèvre et « taper la route », avec Joan Baez, Supertramp et Dire Straits. « Telegraph road » et « Breakfast in America ». Et Julien Clerc continuait de t’inspirer : « Des cheveux bien trop longs pour la région, une chemise dont les trous rêvent de me suivre un peu partout… Je suis le caravanier … », « Quand je vois les motos sauvages qui traversent nos villages, venues de Californie… je pense à la cavalerie ».

         Souviens-toi « la Californie »… Tout au bout de cette route 66 que chantera Eddy Mitchell. La Californie de Walt Whitman et de Jack Kérouac, celle des hobos et des « clochards célestes ». « I’m a poor lonesome cow-boy ».     « À pied, le cœur léger, je prends la grand-route / Bien portant, dégagé, le monde devant moi / Devant moi le long chemin poudreux conduisant où je veux… » Tu te récitais du Walt Whitman, ça te donnait l’impression de passer le grand Atlantique ! « Je vois ma vie se projeter dans l’espace … Let the sun shine in ». Peaux-Rouges, Blacks, Latinos, Sitting Bull, Martin Luther King et Angela Davis.

 

    Tu fermes les yeux, « les palétuviers dorment sous le vent, la cannelle fauve embaume ton temps ». Toujours l’harmonica de Dylan, la guitare de Mark Knopfler ou de Scott Mackenzie : « If you’re going to San Francisco, be sure to wear some flowers in your head », psychédélisme des Doors « Riders on the storm. Driving with Jim », « Light my fire ». Et dans les salles obscures, tu regardes encore « Paris-Texas », « Little Big Man » et « Danse avec les loups ». « Pétrifiés dans nos manteaux d’hiver, refoulés aux frontières du mensonge… »

    « Let the sun shine… Je suis un génie, génie » ! Génie dansant juste au-dessous du soleil, tout à l’ouest ? Génie à cheval sur les lames du Pacifique ? Génie qui garde sur les lèvres des fragments de la pomme d’or ? Big apple, where are you today ? « Tués par des rêves chimériques, écrasés de certitude, dans un monde glacé de solitude… Chantons nos rêves d’espoir sur un sitar, sitar… ». « Près des orangers, c’est là que t’attend au fond de tes rêves, ton prince charmant » ?

    Dans cette Amérique secouée, quel visage a-t-il donc pris le prince charmant ? Privée du rêve américain, Amérique, t’es-tu donc inexorablement rapprochée de toutes les fractures qui ont déjà tant déchiré nos latitudes ?  « La Californie est si près d’ici qu’en fermant les yeux, tu pourrais la voir »

Amérique; Trump; Julien Clerc

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