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« Les Chemins noirs » : René Brandoli, une identité décomposée (2/7)

Publié le par Eric Bertrand

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Le roman annonce, dès son ouverture, un espace à parcourir : « tout a commencé » et la fin comporte l’idée d’un cheminement avec le mot « chemin » : Quand j’ai été assez loin, j’ai beuglé dans le noir pour que reste à jamais, malgré toute ma haine, sur mon chemin, une trace d’amour. Le thème de la nuit (présente, elle aussi, dans le titre : « les chemins noirs » est récurrente dans tout le livre et souligne symboliquement la présence du tragique de l’existence (nuit du cachot, nuit du Monténégro et des trois assassins, nuit de l’ivresse à Istanbul, nuit des urgences à l’hôpital psychiatrique...).

Dès la première page, le personnage principal est confronté à des opposants contre lesquels il devra se construire : « ils m’ont enlevé les menottes ». Ce « ils » désigne la justice qui fait de lui, d’emblée, un marginal, un vagabond de la race des « vagabonds du rail » de Jack London. L’identité de René Brandoli pose problème : malgré lui, le doux rêveur du début, le voyageur solaire en quête de « palmeraies » ou de « pierre brulée » doit endosser le statut de hors la loi et se cacher sous de fausses identités et de faux habits (le vêtement souvent grotesque - l’habit du sous-préfet en Corse - masque la silhouette véritable du fuyard et trahit le manque d’épaisseur du candide devenu assassin en cavale). La hantise du néant hante le personnage qui est dépossédé de lui-même à partir du moment où il est saisi par la justice : c’est le sens qu’on peut donner par exemple à ces quelques lignes d’analyse relatives aux clochards décrits au détour d’une page dans le métro de Paris : Je crus distinguer comme des sacs pleins jetés pêle-mêle (...)  C’étaient trois clochards qui dormaient l’un dans l’autre. Je les ai regardés de plus près et j’ai pensé à moi. Qui sait s’ils n’avaient pas commencé comme moi eux aussi jadis ? Entrant dans la vie comme j’étais entré ici, par une porte dérobée des ténèbres. Tout le livre peut se lire comme une reconstruction de l’identité aliénée par le traumatisme du début...

 

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Présentation de René Frégni : sa bibliographie (1/7)

Publié le par Eric Bertrand

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Œuvre marquée par le vécu du romancier qui vit à Manosque et a longtemps animé des ateliers d’écriture à la prison des Baumettes près de Marseille. On retrouve dans son œuvre des thèmes privilégiés comme ceux de la figure de la mère, l’enfance, le milieu carcéral, les relations père fille...

 

Les Chemins noirs (1992) C’est une sorte de voyage au bout de la nuit qu’accomplit le personnage de René Brandoli héros de ce roman picaresque qui entraîne le lecteur dans une fuite en avant, à travers l’Europe au contact d’une humanité inquiétante, parfois aux limites du sublime ou du dérisoire.

Le Voleur d’innocence (1994) : l’histoire d’un enfant qui devient voleur et finit par être incarcéré au seuil de l’âge adulte.

Où se perdent les hommes (1996) : Ralph anime un atelier d'écriture dans une prison de Marseille. Un jour il voit arriver un détenu étrange, Bove, condamné à dix-huit ans de réclusion pour le meurtre de sa femme. Cet homme, toute la prison en parle sans l'avoir jamais vu. Depuis trois ans qu'il est enfermé, c'est la première fois qu'il franchit le seuil de sa cellule. Ralph découvre que ce prisonnier vit dans huit mètres carrés avec le fantôme de sa femme Mathilde qu'il peint inlassablement sur les murs de son cachot. Dès lors la personnalité de Bove ...  l'obsède et, lorsque celui-ci tente de se suicider, Ralph n'a plus qu'une idée : le faire évader.

Elle danse dans le noir (1998) : évocation douloureuse de la mère tant aimée et victime d’un cancer, accompagnée jusqu’au moment ultime par l’enfant devenu écrivain.

On ne s’endort jamais seul (2000) : disparition de la fille d’Antoine, le narrateur, à la sortie de l’école. Fou d’inquiétude, et aidé par un ancien caïd rencontré en prison (lors de ses ateliers d’écriture) ce dernier se lance alors dans une recherche éprouvante dans les milieux sordides de Marseille.

Tu tomberas avec la nuit : (2009) René Frégni, de par son humanité et sa pratique des ateliers d’écriture en milieu carcéral, connaît d’anciens truands devenus des amis. C’est l’une des raisons pour lesquelles les « caïds » tiennent une place de héros dans ses romans. Ainsi, dans cet ouvrage inspiré du vécu, le romancier nous entraîne dans une lutte rageuse et désespérée (quasi kafkaïenne) contre un juge qui harcèle son personnage, le place en garde à vue et cherche à tout prix à l’anéantir pour s’en prendre indirectement au truand dont il est l’ami. 

La Fiancée des corbeaux (2011) : l’évocation sous forme de journal de la solitude de l’écrivain dont la fille chérie (Marilou) a quitté la maison pour aller faire ses études.

 

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La venue de l’écrivain René Frégni à La Rochelle

Publié le par Eric Bertrand

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René Frégni est un ami et un écrivain dont l’univers m’est devenu familier au fil des années. Première rencontre à St Malo au cours d’un mémorable salon « Etonnants Voyageurs » (1997) où mes élèves étaient arrivés costumés comme des héros de romans policiers : le thème était « le polar noir » et que nous avions au programme une rencontre avec René Frégni.

             Puis nous avons sympathisé, j’ai aimé ses livres, nous nous sommes revus à Manosque. J’ai fait étudier « Elle danse dans le Noir » à une classe de premières, « Où se perdent les hommes » à une classe de secondes. L’écrivain échangeait par lettres avec mes élèves.

             Aujourd’hui, il revient « sur le devant de la scène » car nous avons pu organiser au sein du lycée la rencontre avec lui. Quatre classes sont impliquées. Mais il intervient également dans deux autres lycées de la ville et séjourne à La Rochelle jusqu’à vendredi. Il est arrivé mercredi en train de Manosque, je suis allé le chercher et le pilote pendant ces trois jours entre sa chambre d’hôtel, les trois établissements, les rencontres avec les collègues et les nombreux élèves, intrigués par son œuvre et impatients de le retrouver.

A partir de demain, une série d'articles le concernant.

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Article du mois : Julien Clerc Symphonique : « Là tout n’est qu’ordre, calme, luxe et volupté » (intégral)

Publié le par Eric Bertrand

 

 

 

La scène se passe à l’Opéra Garnier. C’est d’abord un piano noir, sobre. Le spectateur s’attend à retrouver cette voix si particulière, ces mélodies, ces mots qui ont toujours créé un univers et qui refont descendre le grand fleuve...C’était il y a combien d’années ? Dix ans ? Vingt ans ? Trente ? « Jivaro song » : 1968 !

                Mais dans le spectacle « Symphonique », il y a décidément quelque chose de nouveau, quelque chose qui prend soudain aux cheveux. Dans un décor propice à la grande tragédie, ou à la grande comédie, c’est le « Songe d’une nuit d’été » qui s’empare du spectateur et qui le fait basculer.

                Après les premières chansons, Julien Clerc quitte le piano et cite une analyse de Charlie Chaplin dans laquelle il parle des artistes... Les écrivains sont muets car ils gardent leurs effets pour les pages de leurs romans, les savants ne peuvent rien dire non plus car ils pétrifient ceux qui les entourent, les peintres jouent parfois les philosophes et par conséquent se trompent de sujet... et en définitive, ce sont les musiciens qui prennent le pouvoir sur le public. « Il n’y a rien de plus facile et de plus émouvant que le spectacle d’un orchestre... »

                Et quand ce spectacle passe la réorchestration des mélodies de Julien Clerc, il se produit en effet un effet de transport, ce transport dont parle Charles Baudelaire » à propos du vertige de la musique...

 

La musique souvent me prend comme une mer !
Vers ma pâle étoile,
Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,
Je mets à la voile;

La poitrine en avant et les poumons gonflés
Comme de la toile
J'escalade le dos des flots amoncelés
Que la nuit me voile (...)

 

                La caméra tourne doucement, promène le spectateur sur tous les coins de l’espace. Détails des instruments, cuivres, violoncelles, guitares, trombones, trompettes, castagnettes... Velours rouge des sièges, marbre des statues. Gros plans sur les visages... Fin maquillage, yeux charbonneux, rouge à lèvres sur un beau sourire. Beaucoup d’émotion, joue contre le violon, œil sur la partition, genou contre le violoncelle... Les yeux se ferment, la musique doucement monte aux dorures de l’Opéra Garnier. Visages jeunes des musiciens plongés en eux-mêmes, maitres absolus de leur art. Visages sympathiques, devenant familiers. Celui-ci ressemble un peu à ce copain de mon adolescence qui dodelinait de la tête en écoutant « Jivaro song ». Avec un air de jubilation, il m’avait fait écouter cette « drôle de chanson qui ne ressemblait à rien de connu »

                Fond de lumière bleutée qui semble remonter le fil du temps et profil voluptueux des musiciennes dont la grâce et l’élégance empruntent à leurs violons, à l’archet qui vibre. Jeunes femmes peut-être descendues tout droit des chansons de tout le répertoire, « filles de la véranda », « fée qui rend les femmes belles », « veuves de Joe Stan Murray », « Andalouses » tout en noir. « La Belle est arrivée »... C’est un peu le décor d’un film de Cocteau...

                Renfoncement somptueux des loges derrière les colonnes, comme les refuges des grandes orgues basaltiques de la pleine mer. Vénus sortant de l’écume, silhouettes botticelliennes, « Femmes, je vous aime ! » Visages éblouis, hallucinés, parfois un sourire, un mouvement souple et lent de la gorge, caméra qui tournoie, effets multiples des lumières, rouges, jaunes, vertes, bleues. Par moments, le piano noir revient seul, séparé des musiciens par une gaze d’un rouge léger qui irréalise les contours, offre, derrière cette paroi aux lueurs d’aquarium, un spectacle d’ombres chinoises

                Ciel étoilé, pailletage du sol, visage doré sous la lumière jaune de la violoncelliste dont les lourds cheveux bruns me rappellent le visage jeune à cette époque de ma grand-mère. J’avais dix ans et elle fredonnait « le Patineur ». J’étais fier d’avoir fait découvrir Julien Clerc à ma grand-mère... Clin d’œil dans le public des Patineurs qui ont déployé la bannière. J’en reconnais quelques-uns sans jamais les avoir rencontrés autrement que par le biais de « Pour y Voir Clerc ». Cravate rouge de Sertao en accord avec le velours des sièges.

                Revoilà la gaze qui descend et sépare à nouveau les musiciens. L’imaginaire de la musique dans un écrin... Créatures qui ne seraient, dans cette lumière d’abîme, que bulles sonores appelées à remonter à la surface et à déferler en rêve de musique. Feu d’artifice de la lumière qui pleut en cascade, lumière qui remonte sur le parterre comme du fond d’un sol sableux. Extraordinaire recueillement du public. Les anges passent, ils ont le visage des anges de Chagall qui reçoivent la musique au plafond et qui la renvoient en écho aux tableaux de la cité des Doges projetés sur le fond de la scène, Canaletto, Turner... « Elle voulait qu’on l’appelle Venise ».

                Métamorphose finale. Tous ces gracieux musiciens, ces élégants dandys dignement vêtus de chemises blanches, de fourreaux noirs, bien peignés, cheveux vaporeux, gestes mesurés, abandonnent les instruments, guitares et joints cachés dans l’herbe des réminiscences, se mettent à chanter « Let the Sun shine » !  Combien de chemins parcourus depuis « Hair », combien de lumières psychédéliques et combien de fleurs dans les cheveux !

 

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Alceste à bicyclette : y-a-t-il quelqu’un au bout du « Philinte » ? (Intégral)

Publié le par Eric Bertrand

 

 

 

C’est la fin de l’hiver. En alliance avec la mer et les plages du débarquement de Rivedoux et de Sablanceaux, le pont de l’ile de Ré, trace avec le continent une sorte de ligne de démarcation épaissie par le rideau de pluie. Les rares voitures continuent de passer de l’autre côté, là où la vie promet de s’arrêter. Familles, familiers, nantis propriétaires de villas à vendre, sportifs élégants juchés sur de vieux vélos, amoureux de la mer, des oiseaux et des marais, peintres, photographes, poètes, penseurs...

Les volets verts sont fermés et la mer a des teintes grises. Dès le lever du pâle soleil, les rares cyclistes en mal d’escampette affrontent, sur les pistes cyclables, les tirs obliques du vent et la poudre des marais salants. Et les blancs goélands passent en estafettes, indifférents aux tourments des hommes. Dans « le Misanthrope » de Molière, Alceste est de ceux-là. Fatigué du monde et de ses vanités, des masques et des « tours de souplesse dorsale », le héros de la pièce favorite de Rousseau s’est lui aussi retiré du monde. Il aspire à une retraite écartée, à une sorte de paisible hermitage qui servirait de refuge à sa mélancolie.

« Trahi de toutes parts, accablé d’injustices / Je vais sortir d’un gouffre où triomphent les vices / Et chercher sur la terre un endroit écarté / Où d’être homme d’honneur on ait la liberté »... Serge Tanneur, héros du film de Philippe Le Guay, « Alceste à bicyclette », ressemble à cet Alceste-là. A la suite d’une dépression, il a quitté les paillettes et le « show-bizz » et a voulu « tourner la page ». Tout près des grandes plages de sable de Trousse-Chemise, entre les Portes et Ars en Ré, il médite désormais en « promeneur  solitaire ». Son repaire est une maison délabrée située au cœur de l’un de ces villages rétais qui, pendant tout l’hiver, fait de son nombril un corridor de volets verts et de façades blanches. « Et la cour et la ville / Ne m’offrent rien qu’objets à m’échauffer la bile ». Et pour cause... dans le ventre de sa maison léguée par un vieil oncle, Serge, intraitable Fabrice Lucchini, enrage faceà la fosse sceptique qu’il faut purger, aux tuyaux d’évacuation « qu’il faut raccorder ». Comment ça, « être raccordé », lui qui tient tant à son « indépendance » !...

C’est à ce moment précis que Gauthier Valence, acteur de télévision à la mode, « de passage dans la région », rend visite à son vieil ami qu’il a côtoyé naguère sur les plateaux. A la vérité, il a une idée derrière la tête : celle de lui proposer les rôles d’Alceste et de Philinte. Les deux complices enfin réunis joueraient en alternance les deux personnages du « Misanthrope » : le « romantique chiant », celui qui refuse le genre humain et le diplomate formaté, celui qui joue et s’accommode des masques et des grimaces. « Et mon esprit enfin n’est pas plus offensé / De voir un homme fourbe, injuste, intéressé / Que de voir des vautours affamés de carnage / Des singes malfaisants et des loups pleins de rage. »

Cette idée ne convainc pas immédiatement le misanthrope rétais, mais elle le travaille, d’autant qu’il connaît par cœur déjà les longues tirades des premières scènes, et qu’il les aime et qu’il se plaît à les réciter sur tous les tons, dans toutes les positions. Alors qu’à cela ne tienne ! On se donne cinq jours pour essayer le texte et pour se décider... Moments de réflexion et d’introspection, moments de jubilation et d’énervement (fichu portable de Gauthier qui n’arrête pas de sonner et qui casse la musique et la concentration !), moments de diction (faut-il scander le texte et respecter la cadence de l’alexandrin ou banaliser le vers pour le « panier de la ménagère » et le vider comme un poisson sur un marché ?)

Pour le plaisir du spectateur et des badauds affolés par la présence d’acteurs dans le petit village (bel effet de mise en abîme de ce qui s’est vraiment passé l’an dernier autour d’Ars en Ré pendant le tournage...), les deux comédiens ferraillent et disent le texte. Emule des théories de Stanilavski qui veut que l’acteur imagine « le passé du personnage », Gauthier Valence propose par exemple, sous l’œil sceptique de son partenaire, un Alceste boitillant, qui aurait transformé sa haine du père castrateur en haine contre la société !

Le combat et la conviction de Serge est d’un autre ordre. Il rappelle un peu le combat que Lucchini mène chaque jour sur la scène quand il dit les textes de La Fontaine, Céline  ou Flaubert... Accroché à la beauté musicale du vers et à « la magie organique » de l’alexandrin, il exige de la nièce de la patronne de l’hôtel (qui commence le métier de comédienne en tournant dans les pornos) une tirade de Célimène. La jeune fille obtempère, mais elle est pressée... « Son mec » l’appelle sur son portable et Molière n’est pas au bout du fil, ni du Philinte d’ailleurs ! Dans quelques heures, elle tourne à Prague, dans des studios spécialisés où mettre en bouche l’alexandrin ne sert pas à grand chose... Soupirs de l’élégant Alceste et du dandy Philinte !

De toute manière, la vie réserve encore son lot de surprises et d’émerveillement au vieil ours d’Ars en Ré qui s’amourache, chemin faisant, d’une Italienne désabusée, une anti-Célimène fâchée contre les hommes. « Des amants que je fais me rendez-vous coupable ? Puis-je empêcher les gens de me trouver aimable ? Et lorsque pour me voir ils font de doux efforts / Dois-je prendre un bâton et les mettre dehors ? » Et voilà Alceste Philinte qui, aux côtés de Francesca, sur le Pont de Ré, renonce à la vasectomie qu’il avait programmée à l’hôpital de La Rochelle et qui chante à tue-tête una vecchia canzona italiana...  « Gira il mondo, gira ! »

« gira il mondo... Un mondo
Soltanto adesso, io ti guardo
Nel tuo silenzio io mi perdo
E sono niente accanto a te »   

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