Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Episode 7 : « Jivaro song »

Publié le par Eric Bertrand

Tout commence par une petite dose d’effroi dans cette chanson.

    « Je t’en prie, jivaro, vide vide mon cerveau, je t’en prie Jivaro, réduis ma tête à zéro ».

    Plongée du côté d’une « Forêt d’émeraude » façon John Boorman pour se détourner du ciné, de la télé et même du LSD ! « Tristes tropiques » de la modernité galopante ! Avec Roda Gil, on a envie de faire marche arrière, de s’ensauvager avec Jean-Jacques Rousseau, Claude Lévi Strauss et Michel Tournier. Et, sans LSD, ça cogne dans ta cage thoracique et dans ton crâne, cette envie d’élargir les limites de tes arcades sourcilières et de tout plaquer.

    Pas très bien dans ta peau aussi. Envie de muter, « comme un bernard l’ermite qui se souvient d’anciens palais », envie de changer de peau… « Cœur coquille vide, pris dans d’opulents lichens mous »…C’est un peu ton tour de passer ta « saison en enfer »… « L’air marin me brulera les poumons, les climats perdus me tanneront. » Quelque chose qui vient du fond du crâne tape et résonne. Arpèges de violon, rythme obsédant du métronome…

    « Que j’échappe enfin aux femmes, à l’alcool et aux tripots, je t’en prie, Jivaro… »

    Partir loin, très loin, « parmi les Indiens bleus, les lianes enchevêtrées », trouver son avatar, sa tête réduite à zéro, mais toujours pensante.

    Il y a en même temps dans la musique de « Jivaro song », dans l’entrainement qu’elle peut donner un soir de concert comme une petite transe cruelle, une transe qui comporte une bonne dose de jubilation et d’autodestruction. « Je vais exploser bientôt, sous le poids de la vie, de ma femme, de mon auto » ! Plus tard, Julien Clerc chantera le « nouveau big bang ». Menace sur tout le répertoire ? « Je t’en prie Jivaro, réduis le texte à zéro ».

    Mais s’il n’y avait plus qu’un mot, ce serait « Jivaro ! »

Julien Clerc, variétés françaises

Voir les commentaires

Bouteilles à la mer contre les attentats avec Isabelle Autissier

Publié le par Eric Bertrand

C’était dans les heures sombres de novembre l’an dernier, lors des attentats du Bataclan…. Depuis, Isabelle Autissier a tenu son engagement et voici à nouveau nos bouteilles parties dans leur grande aventure !

Retour en arrière…

Minutes de silence et bouteilles à la mer

 

         Au lendemain des attentats, immense douleur, consternation, prostration, révolte sourde qui gronde quelque part au fond de l’être et qui ne demande qu’à éclater…

Dans le lycée, ainsi que dans tout le pays, une minute de silence est prévue en ce lundi matin…Un moment de recueillement, inscrit sur le planning et imposé à tous les personnels et à tous les élèves…

Cette « minute de silence » a duré bien davantage, dès la première heure et tous les jours qui ont suivi. Comment traiter de l’horreur et de la barbarie dans un cours ? Comment faire circuler la parole quand la parole ne vient pas, quand elle est obstruée par l’angoisse, l’incompréhension, les images et les discours des médias ? L’écriture me semblait la forme de réponse la plus adaptée et la plus authentique pour recueillir le vacarme des silences.

Dans le silence des stylos, la mine chiffonnée, l’œil étincelant, les élèves de 1ères S5 et de 1ères ES1 ont rédigé de petits messages dans le secret de leur conscience et de leur cœur. De petits messages pour crier ou essayer de comprendre, pour accompagner les victimes, pour haïr la haine et pour lancer un appel au grand large de leur vie… Une veine de mots palpitants, des mots qui pulsent, des mots qui vibrent. Une veine de lettres saignantes, de lettres écorchées qui redessineraient des lignes  de vie et des lignes d’espoir.

L’idée était de rassembler tous ces témoignages, de les enfermer dans deux bouteilles (une par classe) et de les livrer au flot pour que « la minute de silence dans deux classes du lycée Vieljeux » s’en aille résonner au fil de l’eau et du temps. Qu’elle parte au loin, quelque part, cap vers le vaste monde !

Mais les courants des pertuis ne suffisent pas. Il fallait un bateau, une navigatrice en partance… Et cette navigatrice, ce sera Isabelle Autissier. Isabelle Autissier (voir sa rencontre des élèves l’an dernier au lycée) qui a accepté d’embarquer les bouteilles et de les lancer au large, lors de son prochain voyage prévu cet été vers le Groenland.

Que la mer soulève dans l’écume et la plume de ses flux et reflux cette ancre vagabonde !

 

 

Attentats bataclan; bouteilles à la mer; Isabelle Autissier

Voir les commentaires

Episode 6. L’amour en chantier

Publié le par Eric Bertrand

Où est passée la maison bleue ? On y était bien, on se retrouvait comme ça, « après des années de route », guitare sur le dos et fleurs dans les cheveux, « peace and love ! », criant, bêlant et proclamant le pouvoir des fleurs.

    « L’amour en chantier ! »… Dans cette chanson, on distingue encore davantage sous la voix, le Julien Clerc aux cheveux bouclés, celui de la Californie, du Caravanier, de la Cavalerie, de Niagara et de Hair. Le timbre a quelque chose de profondément hippie…

    Mélancolie d’un amour perdu, fantaisie des « rues sombres et des chemins boueux », rêveries tortueuses et souffrances délicieuses de la passion, « c’est triste de ne plus être triste sans vous » chantait Brassens… « Je vis en plein été comme au cœur de l’hiver ». Sentiment de gâchis, d’un changement brutal du monde autour de soi, «caterpillar, dans la lingerie fine » dira Souchon. C’est la tristesse d’Olympio, ou la mélancolie de Lamartine, contemplant son lac. « Tu ne retrouverais plus rien ici et maintenant… »

    Mais cette fois, il n’y a même plus l’éternité de la nature pour se consoler ou ressusciter la silhouette de la femme aimée. On est au seuil des années 70, au cœur d’une civilisation galopante. L’amour même est en chantier : « Les fleurs sont coupées… Il y a de grandes routes… La maison reste seule au milieu des géants… Et les chantiers me cernent et disparaît la rue où nous nous sommes connus… Car le bâtiment va… »

    Et quand le bâtiment va, tout va ! Sauf que l’amour ne se mélange pas avec le béton, et qu’il est, la plupart du temps, « en chantier »…

Julien Clerc. Variétés françaises. Période hippie

Voir les commentaires

Commémoration des attentats... "Etre utile"...

Publié le par Eric Bertrand

« Même si les maîtres parlent et qu’on ne m’entend plus… »

Un camion est passé dans la nuit, avec son chargement de haine et de fureur,

Un camion est passé dans la nuit, sans aucun frein, sans aucun conducteur.

A éteint les feux d’artifices, les bouquets. A écrasé la lumière, le ciel bleu,

Etouffé les rires dans le soir, étouffé les voix, les étoiles dans les yeux.

Un camion fou a filé dans la nuit tendre et scintillante.

Mais sous la lune implacable, la nuit se dresse et la nuit chante.

             Tu te souviens de cette nuit et tu écoutes ce matin, sous le ciel bleu de Nice, la chanson de Julien Clerc écrite par Etienne Roda-Gil un jour de l’année 1992.... « Comme la lune fidèle à n’importe quel quartier, je veux être utile à vivre et à rêver ». Silhouettes furtives sur la Promenade des Anglais. Silhouettes meurtries n’importe où désormais, « Dans n’importe quel quartier d’une lune perdue, même si les maîtres parlent et qu’on ne m’entend plus ».

             Mais sous le ciel limpide et transparent, la voix s’élève claire et forte comme un poème ou un canon au-dessus du fracas, « à quoi sert une chanson si elle désarmée ? » Les grandes ailes noires du piano installé dans un coin frémissent et subliment les notes mélancoliques de la chanson. La voix du chanteur vibre, monte encore au-dessus des souffles, au-dessus des larmes et des yeux, enveloppe les hommes et les femmes, se soulève au-dessus de la mer, au-dessus du ciel bleu, sillonne les rues de la vieille ville, enfile les avenues, les boulevards : « même si c’est moi qui chante à n’importe quel coin de rue ». Se penche sur ces ombres qui tremblent et s’éveillent…

Ces anges sous les fleurs avec leurs étoiles dans les yeux et la baie de bonheur foudroyée,

Ces anges silencieux sous le pas des Anglais, au ralenti et le souffle coupé…

Ces anges désormais dans le soleil, en faisceaux de lumière, en cohorte toujours vers le ciel clair.

Et dans la vase des abysses, ignoble et répugnant bolide de l’enfer

Au large de la Baie des Anges,

Le camion fou s’enfonce dans la fange.

    « A ceux qui m’ont aimé, à ceux qui m’aimeront et à ceux qui m’aimaient, je veux être utile à vivre et à rêver »

Julien Clerc ; Attentats et hommage

Voir les commentaires

Du beatnick au prix Nobel, Dylan et le sable de la mémoire

Publié le par Eric Bertrand

How many roads must a man walk down, before you call him a man ? (…)

Il y a dans cette accroche de la chanson de Dylan, tout un horizon qui ramène loin en arrière (« sentiers picotés par les blés » de Rimbaud, « feuilles d’herbe » de Whitman, routes poussiéreuses de Kérouac tout autour de la grande Amérique…) Et en même temps, au-dessus de l’immense sac à dos brinquebalant dans la lumière du couchant, au-dessus de l’ombre de guitare accrochée à l’épaule et sur la pointe des angles d’harmonica vissé aux lèvres, flotte autour du nom de Dylan un parfum d’éternité.

How many times must a man look up before he can see the sky ?

Yes, 'n' how many times can a man turn his head, pretending he just doesn't see ? (…)

Eternel vague à l’âme que dépose la poudre légère des chansons, lancinant questionnement... The answer, my friend, is blowin' in the wind (…) Eternel recommencement du dessin sur le sable : le petit garçon qui se construit, l’homme qui n’en finit pas de se construire en son château… « You will be a man my son »… C’est le vieux cours d’anglais qui revient à la mémoire…

Yes, 'n' how many times must the cannon balls fly before they're forever banned ?...

Yes, 'n' how many years can some people exist, before they're allowed to be free ?...

Les vieilles idoles du prof d’anglais, Beatles, Doors, Pink Floyd et « If »… Tout le poème de Rudyard Kipling appris par cœur cette année-là…

 

“If you can keep your head when all about you   

Are losing theirs and blaming it on you,   

If you can trust yourself when all men doubt you,

But make allowance for their doubting too;   

If you can wait and not be tired by waiting,

Or being lied about, don’t deal in lies,

Or being hated, don’t give way to hating,

And yet don’t look too good, nor talk too wise (…)”

« If » continue de s’écrire, fredonné dans le fond de la conscience par un poète à la voix nasillarde, à la fois plaisante et ironique, quasi grinçante. Et en même temps que « blowin in the wind », je me souviens de « Dust in the wind »« Just a drop of water in an endless sea… »

Toute littérature ne s’écrit d’abord que sur du sable. Les disques de Dylan continuent de tourner, disques de soleil dans les yeux et les microsillons de la mémoire. Avec Dylan, d’autres poètes, romanciers, chanteurs troubadours marchent sur la dune. Brel, Brassens, Ferré, Gainsbourg. Quelques autres encore… Ils marchent avec le vent et le sable se soulève doucement. Poèmes, romans, chansons, notes de musique palimpsestes, pans entiers de la mémoire.  Pierre chaude au creux des dunes, just a rolling stone !

Dylan

Voir les commentaires