« Journal du 29.06 : je termine à peu près la rédaction de la pièce dans
le train qui m’amène à Paris (réunion pour lancer les principes de l’opération Goncourt des lycéens).
Je travaille sur les tirages que j’ai faits : il me paraît évident aujourd’hui de développer encore
l’histoire initiale que racontent Francesca et Carolina. Lorsque la créature qu’elles décrivent disparaît en mer, il est plus pertinent de la laisser dériver sur un
radeau. L’idée du radeau prépare davantage l’esprit du spectateur au motif du ponton.
De la même façon, c’est à ces deux conteuses qu’il appartient de boucler la pièce et de rendre plus explicite encore
le sens de l’apologue qu’elles ont évoqué au début. Il faudra donc travailler davantage la scène d’épilogue dont elles sont les vedettes… »
Dans la version finale, la scène de l’épilogue est essentielle : elle donne au lecteur des clés pour comprendre
« la fêlure » des deux personnages et les principaux motifs de la pièce.
Piccola passeggiata nella città !
Rubrique Goncourt : comment pousser les élèves à lire les treize romans ?
D’abord, je dois dire que je n’ai pas grand mérite : faire miroiter la perspective d’un séjour à Rennes et de la rencontre des écrivains motive beaucoup mon équipe. Cependant mon rôle
n’est-il pas celui d’un « timonier » qui dirigerait sa barque contre vents et marées ? Voilà en tout cas le type de gouvernail que j’ai "posé" en début d’année et « le
cap » que j’ai proposé de suivre (document distribué)…
Pour rentrer dans le rythme du Goncourt !
Pour jouer efficacement le jeu du Goncourt et se tenir prêts, deux critères essentiels apparaissent :
- Le critère du temps de lecture.
- Le critère de l’efficacité de lecture.
Voici donc des consignes et conseils dont il faut tenir compte en priorité :
Le temps de lecture.
- Rotation souple et maîtrisée des livres : sept séries des treize livres sont disponibles. Nous sommes 22, dont trois
adultes. La classe se répartit en trinômes, (et un quatuor !), chaque trinôme dispose de la totalité de la sélection et s’échange les livres aux dates suivantes.
- Arrivée des livres le 8.09 : répartition : chaque lecteur dispose de cinq romans. Il a jusqu’au 2 octobre pour les
lire.
- Le 2.10, à l’intérieur des trinômes, échange des livres, les cinq autres livres sont aussitôt sur la table de
chevet ! Le 6.11, tout doit avoir été lu. Le 10.11 a lieu la rencontre régionale de
Brest…
L’efficacité de lecture. (L’exercice du Goncourt suppose une « autre
lecture » : c'est-à-dire une lecture critique de l’œuvre. Il s’agira en effet d’adopter une attitude active face au livre de façon à tenir un discours dessus…) D’autre part, pour
éviter « l’effet de brouillage » lié au volume des livres, il est recommandé de lire « le crayon à la main », afin de prendre en notes quelques infos qui pourront vous
servir ! Les notes tiendront compte de préférence des points suivants :
- Quatrième de couverture.
- Cadre géographique.
- Effets de réel (topographie).
- Cadre historique.
- Personnages : physique, psychologie, relations, fonction, évolutions.
- Style : caractériser l’écriture de l’écrivain (observation de la syntaxe, du vocabulaire, de la présence ou de l’absence d’images…)
- Thèmes abordés.
NB : il y a beaucoup de livres à lire, par conséquent ne pas hésiter à abandonner un livre si, vraiment, « il ne passe pas » !...
Mais ne pas abandonner trop vite et expliciter clairement les raisons de la « démission ».
Befana sur le ponton : paradoxe des vieilles dames
« Journal du 27.06 : les scènes de Carolina et Francesca (scènes 3 et 4) sont
jubilatoires, pour les actrices et le spectateur : ces deux femmes sont dotées d’une énergie vitale parce qu’elles se livrent entièrement à
leur art. En cela, elles ont de l’excès et recèlent un potentiel comique.
En même temps, elles véhiculent un message de vie et de liberté, de farouche indépendance. Elles
recréent le monde (par la peinture et la fiction), elles jouissent de la vie : elles croquent dans les fruits mûrs (ceux qu’on trouve en abondance dans les marchés siciliens, abricots,
pastèques, figues) et ont envie de danser. Chorégraphie claquettes sur le dernier Celentano : « c’é sempre un motivo ».
Pour accentuer la couleur locale, je parsème le texte d’italianismes. Cela ne devrait pas déranger
le spectateur pour deux raisons : les formules retenues ne rajoutent rien au sens des propos, l’italien ressemble au français et le spectateur peut deviner. Dans le livre, de toute
manière, il y a une note pour chacune des expressions. »
Je reviens sur le discours des deux femmes. Dans la version définitive, j’ai forcé davantage le trait
traditionaliste. Elles incarnent davantage une résistance à la modernité et se trouvent en opposition avec les jeunes qui veulent s’émanciper, même si, paradoxalement,
le récit qu’elles colportent est une fable sur la nécessité de jouissance…
« c’é sempre un motivo » per Francesca e Carolina !
Rubrique Goncourt : la suite de « Disparaître »
Au fur et à mesure qu’on avance dans le roman, la figure de Lawrence d’Arabie devient plus prégnante. C’est ce qui me conduit à privilégier deux autres passages du livre : l’un d’eux est
un extrait qui, sous la plume d’un journaliste de fiction, évoque la construction de la légende du personnage. Cet aspect-là me paraît intéressant pour mettre en œuvre la réflexion sur le
biographique. D’autre part, le thème du désert et de l’Orient pourrait me ramener à Rimbaud dont j’avais envie de parler à mes premières. Enfin, j’ai repéré une lettre de Lawrence à son fils
adoptif, ce qui me permettra d’engager une réflexion sur le genre épistolaire qui fait partie du programme. Par exemple quelque chose dans le style : la lettre testament…
Zucchero et les petites adultes
« Journal du 26.06 : chaque scène est reprise et fournit le cadre à une véritable réécriture. L’impression de rejouer la partie sur un
échiquier dont les règles, les lignes de parcours, sont déjà tracées.
A la scène 1, présentation de Gilda : j’accentue le narcissisme du personnage et je précise
son origine : elle vient de Californie, elle suit son père, on lui cède tous ses caprices, elle est lascive et s’enivre de la situation (ponton, farniente, été, envies
informulées…) Disque qui convient Zucchero : « Menta e rosmarino ».
A la scène 2, les filles qui l’observent se positionnent par rapport à cette
« étrangère » qui, de toute évidence, « dérange ». Il faut faire de deux d’entre elles, des « petites adultes », incarnant l’esprit xénophobe et
l’étroitesse de pensée. Tiziana et Lauredana, qu’on voit souvent le soir assises sur le banc avec les commères du quartier… »
I vecchi sul bancone...
Rubrique Goncourt : le début de « Disparaître » :
Les premières pages mettent en scène un motard accidenté. Le jeu narratif mis en place est intéressant puisqu’il alterne le regard et la voix du motard gravement blessé et les commentaires de
ceux qui l’entourent. Cette double focalisation amène le lecteur a remonter le temps aux côtés de l’agonisant dont il ignore l’identité et de celui qui enquête sur lui, à savoir un inspecteur, le
dénommé Pointer, qui éprouve bien du mal à cerner un individu apparemment célèbre et constamment poursuivi par les paparazzi… Idée d’exploitation pour le bac (« le
biographique ») : la remontée dans le passé et le travail de la mémoire : une page au début du roman indique comment ce personnage se remémore des instants alors qu’il est en train
d’agoniser près de l’arbre contre lequel il s’est brisé (volontairement ?)
Choisir la couverture du livre
Petite parenthèse dans le journal aujourd’hui car le livre continue de vivre sa vie et chaque étape
compte. Parlons aujourd’hui de l’objet livre…
L’éditeur a bien reçu la version corrigée. Il me demande de choisir une couverture. Le fait
est que j’y pense depuis un certain temps et que j’ai récupéré dans cette optique une série de diapositives prises notamment sur l’île de Vulcano. Je les ai fait tirer sur
papier afin de les scanner.
Elles figurent le devant d’une propriété entourée de visages en céramique. Il y en aura une pour la couverture, elle
représente un visage abîmé, sorte de symbole de la confrontation entre tradition et modernité. Une autre image en liseré figurera une série de visages, un peu comme les
témoins du spectacle dont il est question dans le Ponton, spectacle de la vie mais aussi spectacle de « la Befana sotto le stelle ».
La Befana sotto le stelle !
Rubrique Goncourt : naissance du projet.
Avant de continuer le vif de l’aventure un petit mot pour répondre à ce que la question inquiète : comment
cela est-il venu ?...
C’est la fin de l’année. Les candidats au bac ont disparu des salles de classe. Ils stressent sur le bureau de la
chambre, dans le calme du boudoir ou le gazon du lycée. Les premières revivent les heures (heureuses ?) écoulées en compagnie de Rimbaud, Barjavel, Frégni, Sade, l’Abbé Prévost, Des
Grieux, Don Juan… Il est de pire compagnie !
Et puis un coup de fil au CDI… « Votre lycée pourrait participer à l’opération Goncourt des lycéens »…
On me communique l’information… Serais-je intéressé ?...
Oui, sans hésiter, oui !... L’investissement est lourd pour le lycée, le risque à prendre est grand (beaucoup
d’investissement aussi de la part des élèves… sont-ils capables de lire dix romans me demande finement la documentaliste…) De toute façon, oui ! Oui, parce que c’est une immense ouverture.
Oui, parce que ça fait lire ! Oui, parce que c’est une chance en Centre Bretagne ! Oui, parce que j’ai déjà participé en 97 et j’en garde un souvenir éblouissant. J’y reviendrai un de
ces jours.
Paolo Conte et Richard Cocciante
« Journal du 24.06 (2/2) :Par ailleurs, je reprends à présent la lecture de l’ensemble et
commence par ce prologue dont la fonction est notamment de créer l’atmosphère. J’accentue donc le trait référentiel : l’allusion à la géographie sicilienne,
aux lieux, à la nature (arbres, fruits), aux noms, à la céramique (il s’agit de bien ancrer la scène dans la réalité de cet endroit particulier de la Sicile : Santo Stefano
di Camastra).
Dans un but dramaturgique, je renforce également le caractère excentrique des deux conteuses. Ce
sont des figures locales et pittoresques dont le Verbe doit être aussi pittoresque que le pays qu’elles incarnent.
Quant à la légende qu’elles rapportent, elle me convient bien et je ne la retouche plus. J’ai également trouvé les
deux premiers thèmes musicaux qui contrastent dans le style : d’un côté Paolo Conte, de l’autre Richard Cocciante ».
Bambino sulla spiaggia...
Rubrique Goncourt : ils arrivent ! Cahin, caha !
La liste des ouvrages sélectionnés est enfin arrivée. La commande passée, il reste à les attendre avec une certaine fébrilité. En coulisses, nous autres professeurs et documentalistes, nous
manœuvrons pour essayer de récupérer chez les libraires quelques-uns des ouvrages... De leur côté, les élèves commencent eux aussi à réclamer : pour réaliser le pari, il ont besoin des
livres. Mais nous sommes en province, et les choses ne viennent pas vite ! En ce qui me concerne, j’ai pu me procurer l’ouvrage des frères Poivre d’Arvor. Je n’en ai lu que 50 pages… Il va
falloir accélérer ! Mon souci est en même temps de balayer toutes ces lectures, comme on balaie devant sa porte, de façon à faire coïncider cette activité et celle de la préparation au
bac.