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« L’Homme qui rit » : la grimace qui rend chaos (3/9)

Publié le par Eric Bertrand

L'homme qui rit [1600x1200]

 

Gwynplaine et Déa grandissent ensemble à bord de cette roulotte initiatique que son conducteur nomme « la green box ». Ursus, le philosophe ironique, est aussi auteur : il conçoit un spectacle spécialement pour ses deux protégés, et Gwynplaine y tient le rôle de « l’Homme qui rit ». Sa figure constitue une attraction unique. Il porte sur le visage ce que Hugo appelle « le masque de l’abîme ». Face grotesque, convulsive surmontée d’une crinière, face terrible, façonnée comme on sait par la tempête et le chaos originel... Et cette vision infernale déclenche chez tous les spectateurs de « l’Homme qui rit » une hilarité irrésistible. Par un ironique effet de mise en abyme, la pièce d’Ursus s’intitule « Chaos vaincu ». La partenaire du « monstre » s’appelle Déa : elle est aveugle, mais son regard absent rayonne sur Gwynplaine et descend au fond de cette « caverne » qui rit. Il plonge au-delà des apparences et illumine ce fond désespéré, y met de la lumière et de l’âme, bref métamorphose la matière (le Mal) en esprit (le Bien).

                On dit depuis le théâtre baroque de Calderon que « La vie est un songe »... Distributrice de rêve et de théâtre, la green box de « l’Homme qui rit » poursuit elle aussi une partie de son chemin dans le songe. A l’école d’Ursus, Gwynplaine a bien compris la leçon : « Je ris, cela veut dire « je pleure ». L’homme est un mutilé. Ce qu’on m’a fait, on l’a fait au genre humain ».  Mais lorsqu’il est auprès de Déa, son masque de mutilé se métamorphose. En extase l’un devant l’autre, les deux bannis parviennent à tourner le dos au monde des hommes, à s’aimer d’un amour profondément romantique, à la mesure de leur histoire et de leur lieu d’origine. Et cet amour est plus fort que la Bêtise et l’Ignorance, plus fort que la tempête, peut être plus fort que la mort... Jusqu’au jour où la destinée rattrape Gwynplaine...

                La bouteille à la mer jetée par les comprachicos a suivi des fils ténébreux : ceux qu’a ourdis le Destin et ceux qu’a ourdis le romancier. Et ces fils imperceptibles ont ramené inexorablement la bouteille à la bouche déformée de Gwynplaine. Et voilà Gwynplaine, le héros de « Chaos vaincu », soudain grisé par la Fortune et le vertige du pouvoir. Lui, le monstre infâme qui, depuis son enfance, nageait au fond du gouffre, surgit du fond de son océan et jette un éclat de lumière trouble sur le fronton de l’Humanité...

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« L’Homme qui rit » : la grimace qui rend chaos (2/9)

Publié le par Eric Bertrand

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Un décor sauvage, une tempête de neige, une falaise de Grande-Bretagne, la nuit, un vent violent et l’océan qui hurle. C’est le décor d’apocalypse du début de cette œuvre écrite par Victor Hugo du haut de son exil à Guernesey. Sur la mer déchainée, le lecteur découvre un frêle esquif dans lequel les comprachicos, vont mourir. Les comprachicos sont une tribu de « misérables » qui, au XVIII° siècle en Angleterre, exploitaient les enfants abandonnés pour en faire des monstres de foire.

             Gwynplaine est l’un de ces monstres. Il a dix ans, et les comprachicos viennent à peine de l’abandonner au pied d’une haute falaise, avant de tenter de fuir le pays... Ainsi, le roman commence-t-il vraiment dans une sorte de chaos. La nature est en proie à la folie, comme à l’origine du monde,  et le visionnaire Hugo y met en scène l’une de ses grandes thématiques qui pose dans ses œuvres la question de l’éternel affrontement romantique des forces du Mal contre les forces du Bien. Dans l’indécision de cette tempête, deux figures émergent : d’un côté, un enfant rescapé, porteur d’espoir et de lumière, de l’autre, les spectres coupables que l’Océan va châtier. Devant l’imminence du naufrage, il ne reste plus aux damnés que tomber à genoux et implorer le pardon. Au milieu de la foudre et de l’écume, ils livrent à la mer, en guise de confession, un message dans une bouteille, message qui révèlera l’origine véritable de l’enfant martyrisé...

             Luttant contre les éléments, ce dernier se hisse en haut de la falaise et, alors qu’il cherche désespérément autour de lui un soutien quelconque, il découvre des empreintes de pas encore marquées dans la neige... Ce sont les empreintes d’une femme dont il ne tarde pas à retrouver le corps gelé par le froid. Sur le sein de cette femme, tétant désespérant les dernières gouttes de lait, une petite fille s’agite encore. Aussitôt conscient de la responsabilité qu’il prend, l’enfant serre contre lui le bébé et continue son cheminement jusqu’à un hameau où il demande en vain de l’aide. Dans « les Misérables », il n’y avait eu que Monseigneur Myriel pour ouvrir au « misérable » Jean Valjean. Dans « l’Homme qui rit », c’est finalement Ursus, un philosophe saltimbanque qui vit avec un loup qui accepte « les deux vagabonds ». C’est lui qui accueille le couple naufragé de la tempête et qui les garde auprès de lui pour les élever.

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« L’Homme qui rit » : rencontre d’une partie de l’équipe de tournage (1/9)

Publié le par Eric Bertrand

 

 

           Deux de mes classes vont pouvoir rencontrer au lycée lundi prochain le réalisateur de « l’Homme qui rit », Jean-Pierre Améris et l’une des actrices, Christa Théret (qui joue Déa et que les élèves ont déjà vue dans « Lol »). Cette rencontre m’a été proposée très tardivement, et l’organisation (d’un point de vue logistique) n’a pas été facile... Mais j’y tenais tout particulièrement car j’ai un « petit faible » pour cette œuvre de Victor Hugo et les lecteurs de ce blog savent très bien pourquoi...

          La rencontre va donc durer une heure et il me reste à préparer les élèves afin qu’elle soit le plus riche possible. A l’issue de ce moment d’échange et quelques heures plus tard, nous aurons l’occasion d’assister en avant-première à la projection du film dans l’une des salles de la ville.

          A l’occasion de cette activité, je propose à partir de demain une série d’articles consacrés à cette œuvre majeure du vieil Hugo à laquelle j’ai consacré un ouvrage paru chez Ellipses.

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Salon du livre de la Rochelle

Publié le par Eric Bertrand

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Parmi les événements importants de cette période, s’annonce le salon du Livre de la Rochelle auquel je participe le week-end prochain (à partir du vendredi après-midi). L’occasion de retourner à la rencontre des lecteurs et de présenter mes livres.
                Et toujours difficile de trancher entre tous ceux que j’ai écrits, ceux que je mettrai sur mon mètre carré d’exposant. Des années de créativité et d’imaginaire à coucher dans le lit de Procuste du salon de l’Encan.
   

 

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Article du mois : « Dans la maison » de François Ozon : écrivain et lecteur en huis clos

Publié le par Eric Bertrand

 

 

Germain est un prof de lettres désabusé qui fait sa rentrée sans conviction et encaisse, les yeux décavés, les discours de pédagogie dans le vent distribués comme des coups de poing par la communauté éducative. « L’élève – l’apprenant - au centre du système », « le port du costume par souci d’égalité au cœur de l’établissement », « la disparition progressive de la note pour ménager les apprenants »...

Le visage quasi nauséeux, Lucchini incarne ce personnage qui n’attend plus grand-chose non plus de ses élèves. Il vient de lire Schopenhauer pendant les vacances d’été, ce qui n’arrange rien. A la fin du film, il est assommé par un coup de « Voyage au bout de la nuit » dont l’exemplaire relié fournit une arme idéale à son agresseur. Quand on connaît un peu les goûts littéraires du lecteur Lucchini, ces détails sont savoureux...

Inévitablement au sortir de la salle de classe, après avoir lu du La Fontaine dans une solitude accablante, Germain rentre chez lui et lit des copies. Sujet : « racontez un moment fort de vos vacances ». Le prof a fait un effort pour se mettre à la portée des « apprenants »... Nouvelle déconfiture ! La feuille blanche chère à Flaubert (est-ce un signe, le lycée s’appelle « lycée Flaubert » ?) voit défiler des histoires dégoulinantes de pizzas, de téléphones portables ou de match de foot arrosés à la bière.

« Un livre sur rien ? » Des copies sur rien en tout cas ! Et mal écrites ! Ce lecteur désabusé et anxieux, fait une nouvelle fois à son échelle, l’épreuve du tragique et du naufrage romantique. Et puis soudain, par la grâce de quelques mots, une copie émerge du lot. Germain la lit à voix haute à sa femme. Il raconte simplement le cours de maths qu’il est allé donner à son ami Raphaël pour l’aider à mieux réussir son devoir. En quelques traits subtils, l’auteur a esquissé le dessin d’un quartier, d’une maison, d’une femme. Le style tient captif, et le cadre choisi, un peu comme dans les pièces de Racine, induit aussitôt intimement le tragique.

« Dans la maison », c’est le titre du film et c’est également l’espace étouffant des quelques pièces dans lesquelles se déroule l’action de la rédaction. La famille « Rafa », le père, le fils, la mère ... La chambre de Raphaël, le salon, la salle de bain, l’escalier, la chambre des parents dans laquelle se renifle « l’odeur de la femme de la classe moyenne », la capiteuse Esther. L’élève termine le devoir par un énigmatique « à suivre » qui annonce en effet, par un bel effet de mise en abyme, la suite à la fois du film et de la rédaction. 

L’écrivain en herbe a du talent. Il sait créer des ambiances, croquer des personnages, ménager du suspense. Le professeur, disciple de Flaubert, trouve raisonnable de lui indiquer des astuces afin de rendre progressivement son récit plus palpitant. Comme il l’affirme lui-même, tout lecteur attiré par un livre doit se sentir « sultan devant Shéhérazade ».  Si, dans « les Contes des mille et une nuits », Shéhérazade n’est pas exécutée comme les autres odalisques, c’est parce qu’elle sait tenir en haleine son auditeur par l’habileté de ses contes. De la même façon, Germain (et le spectateur) attend avec une impatience coupable la suite de l’histoire. Il subit l’effet de fascination que lui procure cette entrée par effraction narrative dans le jardin secret des Rafa. Il ne veut pas les connaître, il préfère les imaginer à travers la magie du récit. Sans doute est-il, comme l’élève à la petite gueule de fin limier, captivé par « l’odeur » sensuelle d’Esther, mère au foyer, un peu délaissée par ses deux hommes.

On l’a compris, l’une des forces du film de François Ozon, réside tout particulièrement dans cette ambiguïté de la relation qui unit l’écrivain et son lecteur. Elle est doublée d’une réflexion sur la mise en scène des situations narratives dans la mesure où, dans cet échange particulier entre le maître et l’élève, il y a, de la part du maître, une volonté de faire jouer les meilleures ficelles du récit : celles qui posent « l’objet à atteindre » et la série de conflits que doit inévitablement engendrer la quête de l’objet. Quand Michel Tournier parle du rapport du lecteur au livre, il utilise la curieuse métaphore du « vampire sec ». Le machiavélique élève, qui ne peut pas écrire sans agir au domicile des Rafa, est le vampire sec de Germain. Il se nourrit des fantasmes, des désirs, des représentations de son lecteur avide qui lui livre son sang. Dans cet étrange échange d’énergies, le lecteur est le meilleur complice du monstre buveur de sang... Toute bonne littérature n’est jamais innocente. 

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