La reconstruction
de l’évadé se fait dans le temps, l’espace et l’enchaînement des péripéties souvent burlesques. En cela, le personnage apparaît comme issu de la
tradition du roman picaresque. Il y en avait des flopées de routes qui partaient fouiller par le monde des destins fugitifs. C’est l’instant le plus dur de choisir son chemin. Après,
les tracas de la vie vous roulent au jour le jour comme les accidents du sol un ruisseau. Peu doué pour les actions héroïques, mais doté d’une sensibilité exacerbée, le narrateur utilise
certains traits comiques qui rappellent les figures de Charlie Chaplin ou de Tex Avery.
Souvent confronté au stade le
plus vil de l’humanité et à des situations parfois calamiteuses ou extrêmement périlleuses, René Brandoli n’a pourtant rien d’un James Bond,
mais il s’en sort. Ainsi ce portrait indirect au moment de l’entrée en cellule : Rentre tes fesses ! Regarde-moi dans les yeux ! Là, les yeux. Non mais qui est-ce qui m’a foutu
un engin pareil... C’est les yeux ou le corps que t’as de tordu ? L’écrivain manie avec talent l’autodérision, et cette évocation
du « regard » de Brandoli renvoie aussi, pour ceux qui le connaissent, à l’un de ses complexes auxquels il fait souvent allusion dans le reste de son œuvre. Ce mélange d’autobiographie
et de fiction ainsi que ce statut d’antihéros (hérité notamment du Voyage au bout de la nuit, livre culte de René Frégni) contribuent à faire de
René Brandoli, au-delà de ses faiblesses et de ses lâchetés, un personnage attachant.
Le roman annonce, dès son ouverture, un espace à parcourir : « tout a commencé » et la fin
comporte l’idée d’un cheminement avec le mot « chemin » : Quand j’ai été assez loin, j’ai beuglé dans le noir pour que reste à jamais, malgré toute ma haine, sur mon chemin, une
trace d’amour. Le thème de la nuit (présente, elle aussi, dans le titre : « les chemins noirs » est récurrente dans tout le livre et souligne symboliquement la présence
du tragique de l’existence (nuit du cachot, nuit du Monténégro et des trois assassins, nuit de l’ivresse à Istanbul, nuit des urgences à
l’hôpital psychiatrique...).
Dès la première page, le personnage principal est confronté à des opposants contre lesquels il devra se construire : « ils m’ont enlevé les menottes ». Ce « ils » désigne la justice qui fait de lui, d’emblée, un marginal, un vagabond de la race des « vagabonds du rail » de Jack London. L’identité de René Brandoli pose problème : malgré lui, le doux rêveur du
début, le voyageur solaire en quête de « palmeraies » ou de « pierre brulée » doit endosser le statut de hors la loi et
se cacher sous de fausses identités et de faux habits (le vêtement souvent grotesque - l’habit du sous-préfet en Corse - masque la silhouette véritable du fuyard et trahit le manque d’épaisseur
du candide devenu assassin en cavale). La hantise du néant hante le personnage qui est dépossédé de lui-même à partir du moment où il est
saisi par la justice : c’est le sens qu’on peut donner par exemple à ces quelques lignes d’analyse relatives aux clochards décrits au détour d’une page dans le métro de Paris : Je
crus distinguer comme des sacs pleins jetés pêle-mêle (...)C’étaient trois clochards qui dormaient l’un dans l’autre. Je les ai regardés de
plus près et j’ai pensé à moi. Qui sait s’ils n’avaient pas commencé comme moi eux aussi jadis ? Entrant dans la vie comme j’étais entré ici, par une porte dérobée des ténèbres. Tout le
livre peut se lire comme une reconstruction de l’identité aliénée par le traumatisme du début...
Œuvre marquée par le vécu du romancier qui vit à Manosque et a longtemps animé des ateliers d’écriture à la prison des Baumettes près de Marseille. On retrouve
dans son œuvre des thèmes privilégiés comme ceux de la figure de la mère, l’enfance, le milieu carcéral, les relations père fille...
Les Chemins noirs(1992) C’est une sorte de voyage au bout de la nuit
qu’accomplit le personnage de René Brandoli héros de ce roman picaresque qui entraîne le lecteur dans une fuite en avant, à travers l’Europe au contact d’une humanité inquiétante, parfois aux
limites du sublime ou du dérisoire.
Le Voleur d’innocence(1994) : l’histoire d’un enfant qui devient
voleur et finit par être incarcéré au seuil de l’âge adulte.
Où se perdent les hommes (1996) : Ralph anime un atelier d'écriture dans une prison de Marseille. Un jour il voit arriver un détenu étrange, Bove, condamné à dix-huit ans de réclusion pour le meurtre de sa
femme. Cet homme, toute la prison en parle sans l'avoir jamais vu. Depuis trois ans qu'il est enfermé, c'est la première fois qu'il franchit le seuil de sa cellule. Ralph découvre que ce
prisonnier vit dans huit mètres carrés avec le fantôme de sa femme Mathilde qu'il peint inlassablement sur les murs de son cachot. Dès lors la personnalité de Bove ...l'obsède et, lorsque celui-ci tente de se suicider,
Ralph n'a plus qu'une idée : le faire évader.
Elle danse dans le noir(1998) : évocation douloureuse de la mère
tant aimée et victime d’un cancer, accompagnée jusqu’au moment ultime par l’enfant devenu écrivain.
On ne s’endort jamais seul(2000) : disparition de la fille
d’Antoine, le narrateur, à la sortie de l’école. Fou d’inquiétude, et aidé par un ancien caïd rencontré en prison (lors de ses ateliers d’écriture) ce dernier se lance alors dans une recherche
éprouvante dans les milieux sordides de Marseille.
Tu tomberas avec la nuit :(2009) René Frégni, de par son humanité
et sa pratique des ateliers d’écriture en milieu carcéral, connaît d’anciens truands devenus des amis. C’est l’une des raisons pour lesquelles les « caïds » tiennent une place de héros
dans ses romans. Ainsi, dans cet ouvrage inspiré du vécu, le romancier nous entraîne dans une lutte rageuse et désespérée (quasi kafkaïenne) contre un juge qui harcèle son personnage, le place en
garde à vue et cherche à tout prix à l’anéantir pour s’en prendre indirectement au truand dont il est l’ami.
La Fiancée des corbeaux(2011) : l’évocation sous forme de journal
de la solitude de l’écrivain dont la fille chérie (Marilou) a quitté la maison pour aller faire ses études.
René Frégni est un ami et un écrivain dont l’univers m’est devenu familier au fil des années. Première
rencontre à St Malo au cours d’un mémorable salon « Etonnants Voyageurs » (1997) où mes élèves étaient arrivés costumés comme des héros de
romans policiers : le thème était « le polar noir » et que nous avions au programme une rencontre avec René Frégni.
Puis nous avons sympathisé, j’ai aimé ses livres,
nous nous sommes revus à Manosque. J’ai fait étudier « Elle danse dans le Noir » à une classe de premières, « Où se perdent
les hommes » à une classe de secondes. L’écrivain échangeait par lettres avec mes élèves.
Aujourd’hui, il revient « sur le devant de la scène » car nous avons pu organiser au sein du lycée la rencontre avec lui. Quatre classes sont impliquées. Mais il
intervient également dans deux autres lycées de la ville et séjourne à La Rochelle jusqu’à vendredi. Il est arrivé mercredi en train de Manosque, je suis allé le chercher et le pilote pendant ces
trois jours entre sa chambre d’hôtel, les trois établissements, les rencontres avec les collègues et les nombreux élèves, intrigués par son
œuvre et impatients de le retrouver.
A partir de demain, une série d'articles le concernant.
La scène se passe à l’Opéra Garnier. C’est d’abord un piano noir, sobre. Le spectateur s’attend à retrouver
cette voix si particulière, ces mélodies, ces mots qui ont toujours créé un univers et qui refont descendre le grand fleuve...C’était il y a
combien d’années ? Dix ans ? Vingt ans ? Trente ? « Jivaro song » : 1968 !
Mais dans le spectacle
« Symphonique », il y a décidément quelque chose de nouveau, quelque chose qui prend soudain aux cheveux. Dans un décor propice à la grande tragédie, ou à la grande comédie, c’est le
« Songe d’une nuit d’été » qui s’empare du spectateur et qui le fait basculer.
Après les premières chansons,
Julien Clerc quitte le piano et cite une analyse de Charlie Chaplin dans laquelle il parle des artistes... Les écrivains sont muets car ils gardent leurs effets pour les pages de leurs romans,
les savants ne peuvent rien dire non plus car ils pétrifient ceux qui les entourent, les peintres jouent parfois les philosophes et par conséquent se trompent de sujet... et en définitive, ce
sont les musiciens qui prennent le pouvoir sur le public. « Il n’y a rien de plus facile et de plus émouvant que le spectacle d’un
orchestre... »
Et quand ce spectacle passe la
réorchestration des mélodies de Julien Clerc, il se produit en effet un effet de transport, ce transport dont parle Charles Baudelaire » à propos du vertige de la musique...
La musique souvent me prend comme une mer !
Vers ma pâle étoile,
Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,
Je mets à la voile;
La poitrine en avant et les poumons gonflés
Comme de la toile
J'escalade le dos des flots amoncelés
Que la nuit me voile (...)
La caméra tourne doucement,
promène le spectateur sur tous les coins de l’espace. Détails des instruments, cuivres, violoncelles, guitares, trombones, trompettes, castagnettes... Velours rouge des sièges, marbre des
statues. Gros plans sur les visages... Fin maquillage, yeux charbonneux, rouge à lèvres sur un beau sourire. Beaucoup d’émotion, joue contre
le violon, œil sur la partition, genou contre le violoncelle... Les yeux se ferment, la musique doucement monte aux dorures de l’Opéra Garnier. Visages jeunes des musiciens plongés en eux-mêmes,
maitres absolus de leur art. Visages sympathiques, devenant familiers. Celui-ci ressemble un peu à ce copain de mon adolescence qui dodelinait de la tête en écoutant « Jivaro song ». Avec un air de jubilation, il m’avait fait écouter cette « drôle de chanson qui ne ressemblait à rien de
connu »
Fond de lumière bleutée qui
semble remonter le fil du temps et profil voluptueux des musiciennes dont la grâce et l’élégance empruntent à leurs violons, à l’archet qui vibre. Jeunes femmes peut-être descendues tout droit
des chansons de tout le répertoire, « filles de la véranda », « fée qui rend les femmes belles », « veuves de Joe Stan Murray », « Andalouses » tout en
noir. « La Belle est arrivée »... C’est un peu le décor d’un film de Cocteau...
Renfoncement somptueux des loges
derrière les colonnes, comme les refuges des grandes orgues basaltiques de la pleine mer. Vénus sortant de l’écume, silhouettes botticelliennes, « Femmes, je vous aime ! » Visages
éblouis, hallucinés, parfois un sourire, un mouvement souple et lent de la gorge, caméra qui tournoie, effets multiples des lumières, rouges, jaunes, vertes, bleues. Par moments, le piano noir
revient seul, séparé des musiciens par une gaze d’un rouge léger qui irréalise les contours, offre, derrière cette paroi aux lueurs
d’aquarium, un spectacle d’ombres chinoises
Ciel étoilé, pailletage du sol,
visage doré sous la lumière jaune de la violoncelliste dont les lourds cheveux bruns me rappellent le visage jeune à cette époque de ma grand-mère. J’avais dix ans et elle fredonnait
« le Patineur ». J’étais fier d’avoir fait découvrir Julien Clerc à ma grand-mère... Clin d’œil dans le public des Patineurs qui
ont déployé la bannière. J’en reconnais quelques-uns sans jamais les avoir rencontrés autrement que par le biais de « Pour y Voir Clerc ». Cravate rouge de Sertao en accord avec le velours des sièges.
Revoilà la gaze qui descend et
sépare à nouveau les musiciens. L’imaginaire de la musique dans un écrin... Créatures qui ne seraient, dans cette lumière d’abîme, que bulles sonores appelées à remonter à la surface et à
déferler en rêve de musique. Feu d’artifice de la lumière qui pleut en cascade, lumière qui remonte sur le parterre comme du fond d’un sol
sableux. Extraordinaire recueillement du public. Les anges passent, ils ont le visage des anges de Chagall qui reçoivent la musique au plafond et qui la renvoient en écho aux tableaux de la cité
des Doges projetés sur le fond de la scène, Canaletto, Turner... « Elle voulait qu’on l’appelle Venise ».
Métamorphose finale. Tous ces gracieux musiciens, ces élégants dandys dignement vêtus de chemises blanches, de fourreaux noirs, bien peignés, cheveux
vaporeux, gestes mesurés, abandonnent les instruments, guitares et joints cachés dans l’herbe des réminiscences, se mettent à chanter « Let the Sun shine » ! Combien de chemins parcourus depuis « Hair », combien de lumières psychédéliques et combien de fleurs dans les cheveux !
Littérature, écriture et voyage. Comment la lecture et le voyage nourrissent-ils la pensée et suscitent-ils, en même temps que le plaisir, la curiosité, l'écriture ?
Lien vers l'ensemble de mes livres :
http://ericbertrand-auteur.net/