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Bouteilles ivres à la mer

Publié le par Eric Bertrand

C’était un triste lundi de novembre 2015, au lendemain de l’attaque du Bataclan. Consternation, rage, incompréhension, tristesse… On demande à tout le pays « d’observer une minute de silence » en mémoire des victimes. Ce jour là, j’ai en cours deux classes de premières, ES et S. Plutôt que d’essayer de parler ou de faire silence, je leur demande de rédiger un message. Un message de protestation, d’émotion, de silence assourdissant… Puis je récolte les papiers, et les glisse dans les deux bouteilles scellées par un cachet de cire.

En février 2015, avec une autre classe du lycée, j’ai eu la chance de rencontrer l’écrivaine et navigatrice Isabelle AUTISSIER, originaire de la Rochelle. Acceptera-t-elle que je lui confie les bouteilles ? Ça tombe bien, elle part cet été là (juillet 2016) pour une mission au Groenland. Elle les emmènera avec elle. Et un beau jour, par 58° nord, le voyage recommence. On dispose de la vidéo du moment où Isabelle jette la bouteille (tiens, il n’y en a plus qu’une) par-dessus bord. Vogue vers sa destinée…

 

https://www.youtube.com/watch?v=hRNrtmHu_9k

 

Et puis mercredi 7 mars dernier, un courriel arrive au lycée. La bouteille a été retrouvée le 8 juillet 2017 au large d’une île du nord de la Norvège, Senja, précisément ici :

 

https://www.google.no/maps/place/69%C2%B023%2735.0%22N+17%C2%B004%2704.1%22E/@69.393054,17.065622,332m/data=%213m2%211e3%214b1%214m6%213m5%211s0x0:0x0%217e2%218m2%213d69.3930536%214d17.0678155?hl=no

            C’est Tore, étudiant de l’université scientifique (Western Norway University of Applied Sciences) qui a adressé à son tour sa « bouteille à la mer » au lycée Vieljeux. Curieux de connaître l’histoire de cette bouteille et de comprendre les courants qui l’ont menée de La Rochelle jusqu’à son pays, il souhaite en savoir davantage et raconte les circonstances de sa trouvaille : « The bottle was found on the island of Senja. As mentioned in the first email, it was found in a place called Ballesvika in a bay facing the ocean. Me and my family were staying on the beach for a few days last summer, when I decided to find a way up the mountain next to Teistevika. To get there, I had to run over large rocks along the sea line, and I found the bottle partly hidden in between those rocks. As weather can be harsh up there, I was surprised that the waves had not destroyed the bottle”. En même temps que le lien Google Map indiqué ci-dessus, il joint des photos. 

Découvrez les bouteilles dans tous leurs états, de l’origine, sur la plage de l’Houmeau au dénouement, entre les mains du petit Viking blond, fils de Tore, qui faisait l’été dernier avec ses parents une randonnée à Seija et qui rêve devant le goulot de ce bateau ivre, « frêle comme un papillon de mai ».

 

Rimbaud; Norvège; La Rochelle

Rimbaud; Norvège; La Rochelle

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La Coursive, "Etat de siège" : la Peste sous la bâche et derrière les écrans de fumée.

Publié le par Eric Bertrand

Du 31 janvier au 2 février 2018 à la Coursive de La Rochelle, « Etat de siège », pièce d’Albert Camus. Si, comme l’affirme justement Artaud, « le théâtre est fait pour vider collectivement des abcès », c’est bien à vider les abcès des angoisses du monde moderne que le metteur en scène Emmanuel Demarcy-Mota a convié le spectateur. Résonance étrange de ce texte écrit après la seconde guerre mondiale et qui pousse à une réflexion sur toutes les formes de rejets et d’extrémisme.

A première vue, le lecteur de Camus peut se rappeler le beau roman « la Peste » qui offre une subtile réflexion sur la condition humaine en temps de crise (« la peste brune » ou toute autre enflure ou pestilence du pouvoir). Comme à Oran où l’apparition des rats dans les rues adressait une sinistre alerte aux habitants de la paisible ville, dans la pièce, le passage d’une comète dans le ciel tranquille lance un premier avertissement.

Pas d’affolement ! Le gouverneur intervient aussitôt… Rien ne peut nous arriver, rien, l’Etat garantit le citoyen. « Les bons gouvernements sont ceux où il ne se passe rien » affirme le Chœur, faussement serein : « il ne se passe rien et l’abondance de l’été annonce du bonheur à venir ». Ce gouverneur possède la démarche, la gestuelle et même le physique de Kim Jong-Un. Satisfait de la relative docilité, il se frotte les mains et déclare à qui veut l’entendre « Que rien ne bouge, je suis le roi de l’immobilité. » Dans cette mise en scène aux nombreux accents contemporains, les mots et les images font écho à notre modernité. Logique comptable. Dictature. Terre ravagée. Fusils. Purges. Massacres. Irak. Syrie. Cendres sur la Méditerranée… Le pouvoir trouve toujours intérêt à arrondir les angles et à affecter un ordre de façade.

Mais lorsqu’un comédien tombe sur scène, victime de la peste, c’est tout le processus théâtral qui est mis en jeu. Pas d’erreur, le fléau a commencé de faucher les hommes et plus rien ne l’arrête. Mouvement d’autant plus irrésistible que cette Peste-là affiche des ambitions politiques : elle a une voix tonitruante, un habit noir. Elle est incarnée. Bref, le personnage de la Peste est l’allégorie infernale. Sitôt qu’elle arrive sur le théâtre du monde, elle exige le pouvoir absolu et entend régner par la terreur et l’Administration. Répression, menace, asservissement, purges. Exécutions… Et en face, pas le choix : la collaboration ou la contamination et la mort.

Le dispositif scénique accompagne avec efficacité l’impression d’écrasement et de répression systématique. Vaste bâche mouvante sur le plateau central, mannequins jetés dans des trappes comme dans des fosses, redoublement sinistre des images en noir et blanc sur une série d’écrans surplombant le fond de scène…

Les mots également ont une résonance particulière dans cette pièce écrite en 1948.  Les mesures sont simples et radicales. Les hommes ne doivent pas être « dispersés » mais « concentrés ». La Peste se donne le droit de distribuer des étoiles noires et de « déporter ». De changer le « hasard » en « statistiques ». D’exécuter en déchirant une page de l’agenda. La « Secrétaire » gainée de cuir ne porte pas de faulx, mais elle fait ça avec diligence et férocité.

Dans le roman, ils étaient quelques-uns à résister. Dans « Etat de siège », il est tout seul, Diego, « libre dans sa tête, déjà mort peut-être ». On ne peut s’empêcher de penser à la chanson de Johnny… A la différence des autres habitants, Diego n’a pas peur de mourir. Sa seule hantise, c’est de « mourir souillé », derrière les barreaux ou derrière la gaze sombre qui tombe autour de lui et qui l’enferme sur la scène, misérable insecte de l’Araignée. « Voici l’heure de la fierté » lance-t-il avec orgueil. Pas de compromission avec la Peste ! C’est sa force et son contrepoison. Il est « l’homme révolté », celui qui trouve la faille du système et qui fait craquer la Secrétaire. Poussée dans ses retranchements et son hystérie de femme damnée, la venimeuse demoiselle crache son secret : si un homme n’a plus peur, alors la Peste doit reculer. Certes, elle n’est pas vaincue, mais elle s’en va, elle abandonne la place. Elle n’a plus qu’à chercher un autre périmètre sur lequel étendre son empire, une autre terre riche de cette matière humaine, si malléable et si fertile où germent à la fois le vice, la cupidité, le mensonge, la haine de l’autre, le goût du pouvoir et la soif de l’argent. A moins que d’autres Diego ne viennent à leur tour s’opposer à son ironie et à sa stupide et acharnée administration.

Cette sinistre ambiguïté du message, le lecteur la retrouve dans les dernières lignes de « la Peste », au moment où la maladie peut paraître vaincue et où le personnage de Rieux semble avoir cause gagnée :

« Écoutant, en effet, les cris d'allégresse qui montaient de la ville, Rieux se souvenait que cette allégresse était toujours menacée. Car il savait ce que cette foule en joie ignorait, et qu'on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu'il peut rester pendant des dizaines d'années endormi dans les meubles et le linge, qu'il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l'enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse. »

Lugubre et lucide prémonition qui donne froid dans le dos si on pense que Camus a écrit cela en 1947. Eternel retour de la bactérie, agitée et secouée dans le mouvement des drapeaux de tous poils… A moins que des artistes inspirés ne déploient à leur tour la bannière d’une œuvre courageuse et intelligente destinée à résister à sa façon aux forces de la régression. C’est ce que souligne Emmanuel Demarcy-Mota dans sa note d’intention. « L’art peut nous servir à douter ensemble, à mettre en question les certitudes, les conventions, les préjugés, à faire avancer la pensée, la vérité et non pas les ténèbres. Face aux pulsions de mort, à exalter les puissances de vie ». Du côté de la vie, il reste les mouettes qui passent sur l’océan et à l’avant-scène. Les silhouettes qui tournent au lever du rideau. L’acteur qui invite une spectatrice à danser au lever du rideau. Les couples qui s’enlacent. L’air pur et parfumé de l’été. La parole libre et franche qui ne supporte aucun bâillon.

 

La Coursive, "Etat de siège" : la Peste sous la bâche et derrière les écrans de fumée.

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Didier Daeninckx, imprimeur de mémoires…

Publié le par Eric Bertrand

Salle du CDI du lycée Vieljeux, mardi 30 janvier 2018. L’auteur de Meurtres pour mémoire, de Cannibale et de bien d’autres livres est invité à l’initiative de LEAR et des professeurs de français. Didier DAENINCKX… Un défi orthographique et sonore pour les élèves de secondes venus le rencontrer en ce début d’après-midi. A ce propos, l’homme se souvient encore de cet éditeur qui lui avait signalé qu’avec un tel nom, il ne ferait jamais carrière dans la littérature…

Et pourtant, tout s’est un jour emballé pour cet ancien imprimeur, issu d’une famille d’ouvriers et de paysans et qui ne songeait pas forcément à l’écriture. Son premier livre, il l’écrit chez un oncle, à La Rochelle, tout près d’ici, dans le quartier de TASDON. Il est au chômage, on est en 1977. Les questions sociales et politiques lui donnent envie de prendre la plume et de faire entendre sa voix, d’abord au sujet des centrales nucléaires… Il lit beaucoup, dévore des BD dont les auteurs sont en plein essor (à un élève qui lui demande s’il a « déjà croisé des célébrités » il répond avec émotion en évoquant sa rencontre avec le dessinateur Tardi, Jacques Tardi, l’homme remarquable, pas « le Spielberg de la bande dessinée »). Il se nourrit de polars noirs, d’ouvrages de science-fiction qui, précisément à cette époque, s’imposent progressivement dans l’horizon littéraire. C’est aussi le lancement de Charlie Hebdo qui laisse libre cours à une pensée franche et cinglante, au trait caustique, à l’humour tranchant net, comme un couteau.

Didier Daeninckx a choisi ses maitres et sa « bande ». Il n’est pas un écrivain du canif, ni de la plume émoussée. Il repère ses cibles, lance des traits incisifs et tire dans le mille. Meurtres pour mémoire est un best-seller. Publié quatre ans après le précédent, l’éditeur qui avait laissé le premier manuscrit dans la cage, lâche enfin le fauve. Toutes griffes dehors, rien ne semble plus l’arrêter, ni la censure, particulièrement virulente en 86 sous Pasqua, ni la hargne vengeresse d’un élu partant traquer l’ouvrage Nazis dans le métro, jugé trop engagé, ordonnant manu militari d’épurer les bibliothèques et de mener la chasse au Daeninckx… L’écrivain est dangereux, il brandit des vérités, les envoie comme des projectiles. Ses mots sont des pointes, ils dézinguent. Ses paragraphes sont des herses, ils grattent, ils creusent, ils dévastent la terre meuble. L’honnête citoyen doit protéger sa parcelle et se méfier de cet individu qui porte ses livres en ceinture d’explosifs et qui prend le parti de l’homme contre le pouvoir en place.

Comme la presse de la machine à imprimer qui, un jour, suite à un fâcheux accident de travail, lui a meurtri les mains, l’écriture est une sorte de rouleau compresseur. En réponse à un élève qui l’interroge sur la question de « l’inspiration », l’écrivain corrige et parle d’obsession. Cette « obsession » qui consiste à choisir un sujet qui dérange, à le mettre sous les dents du clavier, à en examiner toutes les coutures, à en analyser la substance, afin au bout du compte, d’en dégager la vérité… L’opération donne ainsi une idée du pourcentage de « transpiration » nécessaire à toute œuvre. Nourri de littérature réaliste, de Zola, de Jack London à qui il rend hommage, Daeninckx se plonge dans un milieu différent à chacun de ses livres, inspecte le réel, flaire la chose suspecte, et la plupart du temps, soulève le tapis et la polémique.

Car ce qui l’intéresse surtout, ce sont ces hommes qu’on ne voit pas, ces hommes sur qui les gens marchent volontiers quand ils sortent des beaux immeubles dans les quartiers chics de Paris ou d’ailleurs. Tous les jours, il les voit, sur les trottoirs, dans le métro, devant le hall d’entrée des beaux immeubles des éditeurs. Il est celui qui marche dans les rues, qui s’arrête, interroge et écoute les naufragés, les paumés, ceux que Jack London précisément appelait « le Peuple d’en bas ». Ils sont toujours là, à toutes les époques, les dreamers, les humiliés, les « cannibales ». En 1931 à l’époque de l’Exposition Universelle, quand on exhibait les indigènes dans les zoos, en 2018 dans les camps de fortune où se massent les réfugiés, que les médias, metteurs en scène de la vie, appellent « des migrants »…

15h25. L’heure tourne… Une dernière question ?

« Monsieur Daeninckx… Quel est votre regard sur notre monde ? »… Comment dire ?... Certes, nous avons accompli des progrès dans beaucoup de domaines depuis les années 60. Mais en même temps, quelle régression vers la violence et la barbarie… Le sinistre « balancier de l’histoire » continue décidément son infernal mouvement. C’est de la chair humaine qu’il frotte à chacun de ses passages, cet amalgame de pulsions et de désirs contradictoires où se côtoient le pire et le meilleur… Au fond, lorsqu’il crée ses personnages, le romancier ne se nourrit-il pas de cette matière ? Le travail de l’écrivain ne consiste-t-il pas aussi, d’une certaine façon, à observer les cordes qui tiennent le balancier et à tâcher coûte que coûte, sinon de les trancher, au moins de les faire jouer ?

Mue par d’autres ressorts, l’heure avance sur la grosse horloge du CDI et les lycéens commencent à bouger, à secouer les liens, à sentir des petites vibrations filtrer dans les portables. Il est temps qu’on les libère de la grosse ficelle de la littérature. Quitte à en tirer les fils un peu plus tard, dans les livres.

Didier Daeninckx, littérature au lycée

Didier Daeninckx, littérature au lycée

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Nouvelle mise à jour du site

Publié le par Eric Bertrand

De nouvelles informations et publication, articles, liens divers...

 

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Texte de théâtre et représentation

Publié le par Eric Bertrand

Un livre de théâtre, c’est aussi et surtout une représentation à venir…

Observation de la pièce en train de « se monter » par deux habitués ! Merci de ce bel article de blog...

http://les.chantiers.du.jeune-theatre.over-blog.com/2018/01/visite-n-2-des-chantiers-lycee-vieljeux-avec-l-atelier-theatre-de-la-mdl-camille-et-eric.html

 

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