Au moment de la grande vogue du romantisme, l'Écosse passait pour l'un des pays qui correspondaient le plus aux
aspirations vers le rêve et l’absolu… (Un peu dans le sens des tableaux de Friedrich ou de John Martin). Pour changer le monde et remplacer la mythologie traditionnelle héritée de l'univers
gréco-romain, les auteurs se réfèrent à l'univers celtique afin de satisfaire de nouvelles formes de l'imaginaire. Je citerai ici cette analyse de Renan, le Breton de Tréguier qui m'a peut-être
fait croire que je trouverais en Bretagne, le moment venu de choisir une mutation, une région en correspondance avec l’Écosse. Voilà ce qu'il écrit à propos du Finistère :
« Lorsqu’en voyageant dans la presqu'île Armorique et qu'on dépasse cette région de la Normandie et qu'on
entre dans celle qui mérite ce nom par la lande et la race, le plus brusque changement se fait sentir tout à coup. Un vent froid, pleins de vagues et de tristesse, s'élève et transporte l’âme
vers d'autres pensées ; le sommet des arbres se dépouille et se tord ; la bruyère étend au loin sa teinte uniforme ; le granit perce à chaque pas un sol trop maigre pour le revêtir ; une mer
presque toujours sombre forme à l'horizon un cercle d'éternels gémissements. »
Dans cet extrait de l'Essai sur la poésie des Races celtiques, Renan se ressent particulièrement de la vague
ossianique qui a traversé le début du XIXe siècle en Europe. Qui est cet Ossian et pourquoi a-t-il à ce point marqué les consciences, j'y reviens demain.
Wuthering heights of Dingwall (Collection personnelle)
Le celtisme de Victor Hugo
À force de lire et relire les passages essentiels de l'Homme qui rit et des Travailleurs de la mer, j'ai trouvé l’hypothèse qui me manquait pour réaliser enfin la rédaction que je
méditais depuis si longtemps… Comment dire cela en une phrase ? L'exploration du fond de l’Océan dans les deux romans de Guernesey est profondément liée au déploiement d’images similaires
qui constituent les deux faces d’un même mythe du paganisme (le mythe de la ville engloutie).
Je prendrai simplement l'exemple de l'aventure du héros dans les Travailleurs de la mer : Gilliatt s’impose la mission d'aller
récupérer en pleine mer un bateau échoué entre deux rochers. Il y travaille courageusement et dans la solitude absolue, côtoie le mystère de l'abîme, voit peu à peu le dedans de la mer
et y découvre ce qu'on pourrait appeler une horreur sublime. Comme l'écrit Hugo, voir le dedans de la mer, c'est voir l'imagination de l'Inconnu. Ce qui est intéressant aussi,
c’est de mettre en parallèle cette aventure et les motifs que révèle l'Homme qui rit…
C'est en quelques mots le contenu d'une passionnante enquête que j'ai menée pendant un certain nombre d’années avant de la formuler
définitivement pour le doctorat et puis pour les éditions Ellipses (pour ceux qui voudraient en savoir plus, on trouve facilement en librairie les ouvrages de cette collection très bien diffusée)
On comprendra mieux pourquoi j'ai à ce point fréquenté les vieilles pierres pendant mon séjour écossais, pourquoi j'ai rôdé sur les falaises, (dans le sillage des mouettes comme
dit Suzy dans la pièce !) cherché les ruines, traqué les fantômes, interrogé les légendes. Remettons-nous en mémoire le passage du Ceilidh où les sorcières se disputent et se moquent
réciproquement l’une de l’autre…Ce que je souligne constitue une sorte d’autoportrait caustique à travers lequel je me revois (clin d’oeil à ceux d’entre vous qui m’ont déjà si souvent interrogé
sur la part de l’autobiographique dans ce livre !)
« Suzy : (à Lou) Et toi, tu es une vieille gâtée !... Tu n’aimes que les vieux murs avec plein de sang dessus ! Moi, je suis comme Diana,
j’aime le grand air !
Lou : Vous êtes des sorcières hystériques ! Moi, je suis une sorcière raisonnable ! (Méprisante) Vous finissez par prendre la grosse tête à monter
sur vos grands chevaux, à courir la lande, à rôder sur les rivages, à traîner dans le sillage des mouettes !
Diana : Et toi, tu ressembles à un vieux spectre ! Tu hantes les cimetières et les ruines, tu t’assois sur les tombes et tu fais la conversation aux
corbeaux !
Suzy : Tes ongles sont noirs et tes pieds griffent le sol ! »
Trêve de plaisanteries ! Parmi les rochers légendaires que j'ai rencontrés, il y a celui de Fingal associé au souvenir de James
McPherson, le fameux Ossian, personnage incontournable du romantisme écossais. J'y reviens demain et après demain.
Le sillage des mouettes. Collection personnelle
Errances entre Guernesey et Aberdeen
Je commencerai, une fois n'est pas coutume, par un conseil de lecture : engloutissez-vous dans l'Homme qui rit et les Travailleurs de la mer ! C'est une aventure inoubliable.
J'ai eu ce genre de lecture entre 12 et 15 ans, comme on lit Jules Verne. Beaucoup d'images, et de personnages hauts en couleur dans la tête : des saltimbanques, des monstres, une pieuvre
gigantesque, des êtres au grand coeur, des décors majestueux, des bateaux dans la tempête, des bouteilles à la mer (encore une fois ce motif !), des personnages et des lieux fabuleux (roi
des Auxcriniers qui fascinait tant mon frère, contrebandiers, matelot, comprachicos, maison hantée, pierres levées, cromlechs, joueur de cornemuse…) J'y ai puisé cette attirance pour les lieux
sauvages et pleins de mystère. Car il y a surtout du mystère dans Victor Hugo dont on a trop voulu faire seulement l’apôtre des valeurs sociales et du Progrès de la civilisation…
Pagan
stones
Bref, ce que j'ai voulu retrouver au moment de ma maîtrise, puis du doctorat, c'était cet aspect particulier, caché, étourdissant. Quel meilleur
cadre que l'Écosse pour réfléchir à cette dimension ? Et il y a un peu de cela dans le Ceilidh. Dans la nouvelle, mais aussi dans la pièce, notamment lorsque les sorcières se laissent
aller à évoquer l'abîme.
« Lou : (Elle sent manifestement quelque chose et cela se traduit par un geste solennel et grandiloquent) Levez-vous, tempêtes sur la mer ! L’heure de la
tragédie est annoncée !
(Elles se mettent à courir dans tous les sens, interpellant des personnages imaginaires)
Diana : Ouragans sur la lande ! La bruyère agite sa chevelure fauve et la terre se lève sur la mer comme un vaisseau démâté !
Suzy : L’océan hurle sa démence et la falaise et les récifs ont l’œil vers le large ! Ils harponnent les navires, déchiquettent les naufragés !
Lou : Les tourbillons sont affamés. Le gouffre noir exhibe son nombril !
Diana : Les tentacules remontent du fond des abysses et des monstres énormes bavent dans l’écume !
Suzy : Les vieux massifs d’Ecosse se soulèvent et crachent des jets de vapeur pestilentielle. Les créatures affolées errent de tous côtés. »
J’ai donc, avec beaucoup d’obstination, essayé de repérer dans ces deux oeuvres des signes d'une écriture de dimension mythologique. Une
mythologie à caractère primitif… Au début, j'ai tâché d'interpréter les noms, de réfléchir sur la symbolique des lieux hantés par les personnages des deux romans écrits à Guernesey, lieux
telluriques, secteurs de pierres levées, rochers dressés au plein coeur de l'océan et cachant dans leurs entrailles un monde effrayant… Un blog à cette époque aurait pu retracer les méandres de
la recherche et les atermoiements de l'écriture ! Je ne trouvais aucune prise dans ce qui avait été écrit auparavant sur Hugo, et pourtant, mes directeurs de recherche m'imposaient une
bibliographie imposante. Rien, ou quasi rien, ne me satisfaisait dans ce que je lisais. Je traversais des périodes de découragement, j’avais l'impression que je resterais dans le flou et
l'anecdotique (le décor celtique de ce que Hugo appelle au début de son roman « l'archipel de la Manche », le nom du héros de l'Homme qui rit dont l'origine est celte
« Gwynplaine »… Quelques traces de légendes affectivement liées à cet univers antique lié à l'espace du vieux Guernesey … Mais à part ça ? Et puis j’ai finalement trouvé la
piste essentielle… Ce sera le sujet de demain.
Aberdeen et Hugo
Le celtisme de Victor Hugo. Tel est l’idée « originale » que je prétendais venir défendre en Écosse en 1986, lorsque, à l'issue de la
maîtrise, j'ai demandé une bourse d'études nommée Stevenson qui me donnait l'occasion de travailler au sein d'une université située au sud-est d’Inverness, à Aberdeen. À ce titre, je bénéficiais
d'une inscription régulière, d’un lit en cité universitaire, ainsi que de l'appui de deux professeurs, l'un professeur de littérature française du 19e, Bill Kirton, et l'autre,
professeur de gaélique, John Macaulay. Pour la petite histoire, ma bourse étant seulement d’environ 200 euros, j’ai d’abord, pour compléter mes fins de mois, exercé en parallèle un petit travail
de représentant « Betterware » en porte à porte, et puis j’ai finalement décroché le poste de lecteur à la fac car la jeune femme qui occupait ce poste ne supportait plus les rigueurs
de l’Ecosse.
Mon projet était simple, je voulais prouver que, dans les deux romans les plus méconnus de Victor Hugo, il y avait une dimension celtique. À
l'époque où j'envisageais ce travail dans l'optique de la préparation d'un doctorat, il était difficile de présenter sur cet auteur quelque chose qui n'eût pas été dit. Or, je trouvais que la
critique délaissait un peu trop les romans de l’exil et qu'il y avait dans l'Homme qui rit et les Travailleurs de la mer une beauté qui méritait une analyse. D'autre part,
j'étais assuré que la thèse celtique n'avait jamais été abordée de ce point de vue. Certains de mes camarades, et parmi eux quelques connaisseurs, me chahutaient en m’accusant de prêter à Hugo
des traits qui m'arrangeaient bien et me permettraient en tout cas de parcourir à nouveau l'Écosse en kilt !
Je ne partageais pas ce point de vue même si je trouvais amusant cette idée de faire de Hugo mon complice. Il y avait certes beaucoup d’intuition
et peu de matière tangible dans mon projet et il était risqué de prétendre rédiger 300 pages de doctorat à son sujet ! Le fait est que, sept ans plus tard, en décembre 93, (entre temps, il a
bien fallu me résigner à passer les concours et à commencer une carrière !), j'ai présenté officiellement la thèse pour le doctorat… Et qu’un éditeur parisien, Ellipses, m'a demandé en
2001 et 2003, de présenter la somme de mes travaux dans deux ouvrages consacrés l'un à l'Homme qui rit, l'autre aux Travailleurs de la mer. Je peux dire à présent que, malgré le
caractère un peu universitaire de ces ouvrages, la dette envers l'Écosse est importante et ceci pour trois raisons :
- A Aberdeen, j'ai pris le temps de lire et relire avec passion et dans le cadre
qui convenait le mieux ces deux oeuvres grandioses.
- A Aberdeen, j'ai eu le temps d'écrire, de noircir des pages et des pages, et
certaines d'entre elles sentent encore la fumée des cars, l'ambiance des pubs, l'air du large.
- A Aberdeen, j’ai découvert le destin d'un auteur particulier : le fameux James
McPherson à qui je consacrerai un article prochainement.
Demain, je propose de présenter avec un peu plus de précision un Hugo version écossaise…
Ecrire en Ecosse
Dans l'article précédent, « Au revoir to Éric », le journaliste signalait que, pendant mon séjour écossais, je rédigeais un livre sur les
Etats-Unis. En effet, le véritable déclic de l'écriture s'est opéré pour moi précisément au cours de cette période de recueillement. Loin du tumulte de l'été qui avait été l'initiation à la route
et à de multiples mésaventures sur le sol américain, j'ai éprouvé le besoin de mettre de l’ordre dans mes notes de voyage. De là date ma première véritable confrontation avec un projet d’écriture
lourd…
Entre le 20 juillet et le 30 août 1983, Pascal (Big Pascal !) et moi, fidèles à notre feuille de route (80, la Grande Bretagne, 81 la Sicile,
82 les pays scandinaves, 83 le Nouveau Continent, 84, les ex-Pays de l’Est…) avions effectué le tour des États-Unis en auto-stop, au départ de Montréal. Redoutable pari que, par bravade, nous
nous étions lancé et que nous avions voulu tenir quoi qu’il arrive, et il en est arrivé...
Muni d'un petit carnet de bord, j’avais dans le détail noté les nombreuses anecdotes et péripéties survenues au cours de ce voyage (mauvaises
rencontres, prison, vol, agressions, dangers, émotions, émerveillements), en même temps que croqué quelques portraits des conducteurs qui nous avaient acceptés à bord de leurs voitures... De
retour en France, le temps de déballer les sacs à dos, de préparer le gros sac de parachutiste que j’ai déjà évoqué et me voilà reparti pour le Caithness. Le carnet de bord serré dans un coin…
Et, le soir, dans la maison glacée, équipé d’un épais pull shetland, porridge à l’eau salée en main, poussif feu de tourbe sous mes pieds (je
ferai un article sur la tourbe en Écosse !), je mettais une musique d'ambiance et j'écrivais, étape par étape, ce qui allait devenir 10 ans plus tard le roman : La route, la poussière et
le sable.
De septembre à mai, le temps a filé comme les gros nuages qui passaient dans ma lucarne, poussés par le vent du nord. Souvent distrait dans mon
activité, parfois exsangue sur un épisode, parfois en veine d’inspiration … en juin, je n’avais achevé qu’un pur et simple récit de voyage et, sous cette forme, le livre ne me satisfaisait
pas…
Pour accéder à l'édition, j'ai voulu laisser passer du temps afin de donner une autre dimension au récit : je voulais en faire une sorte de roman
d'apprentissage. C'est ce qui explique pourquoi le livre n'est pas sorti à mon retour d'Écosse. Pour écrire un roman d'apprentissage, je le dis rapidement, il fallait en effet le recul du temps
afin de porter un regard critique sur les personnages qu'on met en scène (Pascal et « je » partent à l’aventure avec 10 ans de moins, ils sont innocents, tendres, naïfs,
vulnérables… !)
Quoi qu'il en soit, le séjour en Écosse m’a permis de poser la trame précieuse de la route et de la réalité au cœur de laquelle s’est inscrit ce
voyage. L’une des idées dans lesquelles j’abordais ce pays, c’était qu’il fournissait une terre d’exil, propice à l’écriture. Un Guernesey à la Hugo (dont la haute figure me hantait encore plus
dans ces contrées). Et tandis que j’accumulais les notes sur la région, que je rédigeais tous les éléments relatifs à mon voyage aux États-Unis, je songeais déjà à produire un travail sur
l'oeuvre du romancier de l’exil, celui de l’Homme qui rit et des Travailleurs de la mer !... Et quand je suis rentré en France, je savais que, par tous les moyens, je retournerais
dans le pays pour consacrer une nouvelle année à l'écriture, mais sous la protection du maître… Ce serait Aberdeen, j’en parle demain…