Si j'ai tenu dans le Ceilidh à imaginer un personnage marqué par la culture
gaélique, c'est que j'associe profondément mon expérience de l'Écosse à la langue gaélique. Je l'ai apprise d'abord à l'université d'Aberdeen, avec un maître, et puis régulièrement par
la suite, avec un manuel, afin de garder une pratique. Ce qui m'attire dans cette langue, outre son intérêt linguistique et civilisationnel, c’est le son qu'elle produit. J'aime
articuler tout particulièrement certains mots à haute voix (ce qui fait bien rire mon fils qui a six ans !), et c'est en fonction de ces mots que j'ai écrit le petit texte suivant que je
dirai donc sur la scène au moment du spectacle.
Chi mi’n tir son robh mi nam bhalach. Is toigh leam a bhith à dol dhon mhonach ans an’Alba, ann’s a mhadainn. Agus is leam a bhith a coiseacdh faisg air a cnoc, agus an allt. Agus a
griadnach, cola ris deoch uisce. Ha mi a’smoniaradh gum bi graianach ans a phocaid a huile bha
Ce qui donne à peu près :
« Je retrouve le pays de mon enfance au-dessus de la ligne d’horizon. J'aime aller dans la lande le matin en Écosse. J'aime aussi marcher près des collines et des ruisseaux. J'aime randonner
sous le soleil, avec ma gourde. Je pense que de cette façon, pour toute la journée, je me mets le soleil dans la poche ! »
Quant au son que cela produit, je vous donne rendez-vous les 30 mai et 2 juin prochains !
West coast, the gaelic area (collection personnelle)
Le kilt sur la scène
Après ce détour par la réalité des répétitions, je reviens à des épisodes liés à l’Ecosse. Je le rappelle, dans ce blog, j’essaie de tenir le cap : ne pas raconter ma vie mais indiquer par
quel fil je suis arrivé à produire le texte du Ceilidh et sa réalisation scénique… Et on voit que la pelote de laine n’est pas facile à débrouiller ! En tout cas, les
articles qui précèdent sont là pour indiquer que le kilt a bien sa place sur la scène et j'espère avoir montré que ce n'est pas une coquetterie !
Le personnage de Sheumas était tout indiqué pour porter le kilt… On se souvient peut-être qu’au départ, je devais
incarner ce personnage, parce que je l'imaginais plus âgé que les autres et puis parce que je me sentais proche de lui (non pas de son côté machiavélique, mais de son côté écossais !). Pour
des raisons de distribution, j'ai finalement confié le rôle à Ronan et je ne le regrette pas.
Le problème est qu'il ne possède pas de kilt sur mesure… J'ai donc trouvé une solution qui est de lui faire porter
une cravate au tartan des Mac Leod. En qualité d'animateur figurant dans la soirée du ceilidh, j'apparaîtrai avec le kilt, d'abord pour dire un texte en gaélique
puis pour m'adresser à Sheumas qui introduira Ronald et les autres. Mon intervention sera précédée par un ballet de claquettes irlandaises (sur un air traditionnel de Run Rig) et il est tout
naturel que je dise un poème en langue gaélique comme cela se fait en général : retenons ce que dit Ronald au moment où il se présente au public du pub :
« Ronald : (Très suffisant) Bonsoir. Merci ! Traditionnellement dans un ceilidh, si on est musicien, on propose un morceau de musique, un poème
en langue gaélique sur un air de harpe… Moi, je ne suis pas musicien, je ne suis pas poète non plus, je suis un homme de théâtre… »
Le texte qui est dans le livre n'est pas celui que je dirai sur scène. J’en rappelle le contenu,
avec sa traduction :
« Chi mi’n tir son robh mi ‘nam bhalach. Bhar a chruinn, Leaca Li’nam shealladh. Chi mi’n tir son robh mi nam bhalach... Is chord e rium a bhith a coiseachadh air na duthaid a
measg nan caistead tuiteam agus manaidhean agus craiantan. Is e aite sin far a choinnich esehdraidh agus sgeulachdan le an laithean seo.”
« Je retrouve le pays de mon enfance au-dessus de la ligne d’horizon, tout autour de moi. J’aime tant me retrouver dans ce paysage de ruines et de landes et d’océan. C’est l’endroit où
l’histoire et les légendes se mêlent au temps présent »
Ce texte n'est pas facile à dire sur scène, j'ai donc décidé d'en écrire un beaucoup plus sonore et
théâtral, je le livre demain dans le prochain article. En attendant, je cède à la pression de certains d’entre vous et vous rends une petite visite en kilt !
In the moorland near Achavanish : "anns a mhonaidh" (collection personnelle)
Pudeur des comédiens
Dernier article lié à la répétition de mercredi (j’en profite pour signaler aux acteurs lecteurs de ce blog que la répétition
générale au Moulin à Sons n’aura pas lieu à partir de 16h00 comme initialement prévu, mais à partir de 13h30) .Article consacré à la pudeur des comédiens qu’il faut parvenir à surmonter pour
mieux jouer les personnages… Il y a deux couples d’amants dans la pièce. Et deux couples d’amants de tragédie, forcément marqués par ce que les pompeux appellent
« hybris » et ce que le spectateur identifie comme passion. Cette passion est un ingrédient nécessaire au grain de la tragédie et dans le Ceilidh, le personnage
le plus passionné est celui de Rebecca. Rebecca « aime » dans la démesure… Beaucoup plus que Heather… Elle ressemble davantage à cette héroïne de la
légende que joue sa rivale : la princesse Fiona.
Dans l’échelle passionnelle, on aurait au sommet Rebecca et Fiona dans des registres différents (amour torturé chez
Rebecca, amour partagé mais impossible chez Fiona) et, nettement au-dessous, Heather, midinette instable, amoureuse « volatile » (comme disent les sorcières) qui cherche à oublier une
déception amoureuse et à calquer son comportement sur le modèle romanesque de son personnage…
Or, cette passion, ce vertige amoureux doit passer sur la scène par une gestuelle : lèvres,
caresses, mains, corps, étreintes… Et il est difficile de demander cela à des adolescents. Ils sont, dans la majorité, en seconde… Ils ne se connaissent pas forcément bien, ils ont une immense
pudeur. Jusqu’à l’année dernière, les comédiens formaient un groupe de copains et de copines vraiment proches les uns des autres, de sorte que je pouvais leur demander n’importe quoi… Je me
souviens par exemple d’une scène particulièrement torride sur la table d’un bistrot entre les deux « lofteurs indécents » du Loft History 2084 : Tarzan et
Fleurette… L’objectif déclaré de ces personnages montrés du doigt comme obscènes et dangereux par le spectacle de la télé réalité était clairement de défier « Big Brother », de
combattre l’obsession puritaine et sanitaire et d’imposer l’amour par le biais des caresses …
Sans aller jusqu’à l’indécence, cela n’est pas le but dans ce texte d’un genre tellement différent, je demande aux
comédiens concernés de se libérer… Par exemple, je propose à Sélouane de tenter de séduire à nouveau sa maîtresse en colère en ayant recours non seulement aux beaux discours mais aussi
aux caresses… Il doit toucher sa peau du bout des doigts, lui tordre les cheveux, la serrer contre lui, prendre son visage entre ses mains et parvenir ainsi peu à peu à la griser… Voyons
dans le texte :
« Ronald : (Au fur et à mesure de sa tirade, le ravissement de Rebecca est de plus en plus sensible) Elève-toi un peu veux-tu, élève-toi un peu,
Rebecca !... Comprends que je ne suis pas seulement un « amant » ! Avec toi, je me sens une autre envergure… Ecoute-moi ! Lorsque j’ai monté Macbeth, si je t’ai
choisie, toi, plutôt que Heather, Lou, Suzy ou Diana, c’est parce que, dés la première audition, j’ai compris que tu étais une actrice exceptionnelle !... Est-ce que tu comprends
ça ? Quand je t’ai vue jouer Lady Macbeth, comment te le dire, j’ai deviné autre chose en toi ! Quelque chose qui me fascine… Ça y est, tu m’écoutes
maintenant ! Tu aimes m’entendre parler de la sorte, hein ?... Alors, avant de continuer, accorde-moi un intermède, un entracte !... Redis-moi la tirade de Lady
Macbeth que tu dois dire ce soir !... Allons, exécute-toi, cette fois, c’est le metteur en scène qui te l’ordonne ! »
Ou encore, juste quelques tirades plus loin, quand il joue de l’ambiguïté des termes : le mot
« gorge » au sens de gorge « égorger », ou au sens de gorge (poitrine) à caresser… Assassiner ou étreindre une maîtresse. Thanatos ou Eros ?
Ronald s’amuse avec cela et le spectateur doit en saisir les enjeux…
Ruin in the island of Skye. (Collection personnelle)
Epilogue : direction les Orcades !
Est-ce parce qu'il s'agissait de la fin de la pièce, mais la répétition qui s'est globalement bien passée au Palais des congrès a « trouvé ses limites » (c’est un euphémisme !)
dans ce passage pourtant essentiel pour clore l’aventure. Je resitue les choses. La pièce de Ronald, le Ceilidh, vient de se terminer au pub du Black Cat et deux des membres de la troupe,
Rebecca et Heather ont été assassinées…
A bord d’une embarcation, le metteur en scène et ses complices ont réussi leur coup et quittent les côtes du
Caithness. Les silhouettes de Girnigoe et d’Ackergill s’évanouissent dans le brouillard et Sheumas les amène en direction des îles Orcades…
« Maintenant, le tour est joué. Direction les îles Orcades ! Je connais bien les eaux du Pentland Firth : jusqu’au port de Stromness, nous en avons pour une trentaine de
minutes. Là-bas, vous serez, comme convenu, accueillis à bord d’un cargo brésilien. Ce sont des hommes que connaît Lou. Aussitôt, vous filerez en direction de Rio de Janeiro ! »
Ils ont deux meurtres sur la conscience et se félicitent de la tournure qu’ont prise les événements. J’explique
qu’on est comme dans un final de roman (ou de film) noir. Au lieu d’afficher une certaine décontraction, un relâchement évident, je suggère aux comédiens de dire une partie du
texte d’une voix blanche, face public afin de communiquer davantage le frisson d’angoisse
« Sheumas :Il a suffi de desserrer le frein à main ! Et plouf !... (Là, il arrête de ramer !) La voiture ne risque plus de
remonter !...
Ronald :Avec l’épais brouillard qui s’est répandu dans la région, et tout l’alcool que nous avons bu, nous aurons été précipités au bas de la falaise ! La
police peut nous chercher ! La mer est notre couverture ! Tout a fonctionné à merveille.
Lou :Ça me glace les sangs ! »
Cette angoisse est d’autant plus sensible qu’elle est soulignée par la musique lancinante de Silly
Wizard aux deux bouts de la scène en même temps que par la lueur de la torche de Sheumas qui balaie la pénombre. Le spectateur est ainsi impliqué et rentre dans la conscience
tourmentée de ces personnages qui ne dialoguent pas véritablement mais qui ont, dans cet horizon de mer et de brouillard un ultime rendez vous avec la partie sombre d’eux mêmes.
Avant la reprise de la musique, Sheumas avertit le public… Profère un message codé, du style : « N’essayez
surtout pas de venir du côté de mon repère ! Il risque de vous arriver malheur ! »…
« Lou : Ça doit être la pagaille dans le pub ! S’ils sont suffisamment malins, ils viendront directement sur la Baie des Sinclair… Ils auront du mal à
découvrir la carcasse de la voiture et le cadavre de Rebecca dans les rochers…
Sheumas : (Il balade sa torche comme s’il était occupé à chercher les corps) Quel endroit maudit !... Pourtant, tout le monde sait bien qu’il est dangereux
de venir se promener la nuit du côté de la Baie des Sinclair !
Lou : Et encore plus dangereux de s’y promener à la sortie du pub ! »
Girnigoe and Ackergill Tower in the mist (Collection personnelle)
Entrées et sorties des musiciens
Voilà donc comme promis le support sur lequel nous avons travaillé mercredi soir. Il permet à celui qui ne pourra se rendre au spectacle d'envisager la façon dont les choses vont se produire sur
scène. Intéressante gymnastique aussi, pour celui qui peut feuilleter le livre, d'envisager la réalisation scénique d'un texte figé sur le papier. N'est-ce pas là la destinée de toutes
pièces ?
Ouverture : Nous aurons peut être un joueur de cornemuse au début, pour planter le
décor, sur le fond des premières diapositives, il jouera sans doute un air mélancolique du type de celui qu’Alastair Mac Donald met sur la chanson :
«Flower of the forest ». Nous disposons d'un projecteur qui sera placé juste en dessous de la scène. Autre détail important pour la suggestion de l'atmosphère : il
y aura, côté jardin, une grande harpe pour suggérer l’ambiance surnaturelle. Côté cour, la table d'échecs, pour suggérer l’ambiance machiavélique.
Acte 1 : avant la scène un, le synthétiseur, la flûte et le violon sont en place pour le premier morceau : Donnie Munroe, « Calum
Sgaire ». Ce morceau est joué avant l’entrée de Heather et Max.
À la faveur d'un premier noir en fin de scène pour suggérer le changement de lieu (on passe du bord de la falaise à l'hôtel), le premier groupe de musiciens sort pendant que
rentre le suivant : synthétiseur, guitare, clarinette, violon, chant.
Scène 2 : Lorsque Sheumas entre, les musiciens accompagnent sur le Run Rig : « Pog aon oidhche earraich ». Chanteuse.
Suite à la scène deux, nouveau noir pour se transférer dans la rue avec les sorcières : elles seront à chaque fois associées à des musiciens. Elles en joueront comme
d’accessoires de la sarabande qu'elles mènent constamment sur la scène.
Scène 3 : Ainsi, se met en place le groupe clavier, synthétiseur, guitare pour le premier morceau emprunté à l'album de la gothique Mylène Farmer :
« avant que l'ombre ».
La scène quatre se joue à nouveau devant le château : il y a donc un noir. Pendant ce noir, un morceau de composition au synthétiseur crée une ambiance
Hitchcock. La scène terrible de Rebecca et de Ronald peut alors commencer. Le seul élément musical qui sera associé à ce long passage sera celui du jambé.
La fin de la scène et de l'acte retrouve la musique Hitchcock qui permet en même temps d'assurer le passage à l’acte 2.
Acte 2 : Se met en place, parallèlement, côté cour (à droite pour le public), un groupe violon, violoncelle, accordéon, guitare. Côté
jardin, un accordéon chromatique.
La scène un est en effet très musicale : un air mélancolique de Silly Wizard, « Bridget o’Malley » assure l'entrée dans le pub : c'est le moment où l'on voit
les sorcières essayer de faire tourner les verres. Lou s’impatiente et invoque ses origines : « la danse argentine qui me remonte l'échine de la mémoire ! ». C'est là qu’elle décide de
s’exhiber et qu'elle va chercher l'accordéoniste pour un moment de tango. « Gottam Project » L'ambiance monte très vite par le biais de cette séquence torride. L'excitation des
sorcières est à son comble (c'est la scène du poulet qui vole !), ce qui permet aux musiciens d’affecter une sorte d'épouvante et de déguerpir, alors que Heather et Max, eux-mêmes
interloqués, avancent avec précaution vers le cercle des sorcières.
Lorsque la scène deux s'achève, Diana propose « On va danser ? » et elle va chercher tout naturellement le groupe guitare piano et chanteuse pour
la chorégraphie claquettes sur « Di ni mi » de Run Rig. Un « ceilidh » digne de ce nom a vraiment commencé, musique, danse, texte en gaélique (je ferai mon apparition
en kilt à ce moment) et pendant ce temps, s'installe, dès la sortie du groupe des musiciens, le violoncelle et la chanteuse côté cour, de la harpiste côté
jardin. Quand Ronald a fini de présenter le cadre de cette histoire, le morceau de Clannad : « fairy queen » peut-être interprété. Il y a un noir qui leur permettra de
disparaître et de laisser la place au passé : nous sommes au XVIIe siècle, c'est l'histoire de John Sinclair qui commence.
Pas de musiciens jusqu'à la fin de la scène six lorsque Georges invoque les « démons de la nuit » : à ce moment, dans cette espèce de nuit de Walpurgis, la cohorte des
sorcières et des musiciens : chant, batterie, pour le second morceau de Mylène Farmer et le ballet de claquettes sur « Fuck them all ».
La scène 7 est sur cette énergie, la nuit de Walpurgis se referme comme elle est venue avec un noir et peut-être des effets de trombinoscope, ce qui permettra au groupe
harpe flûte de se mettre en place pour la scène où l'on voit la future « green lady » exprimer son désespoir. C'est en effet au moment où elle se jette dans le vide
qu’est interprété le morceau de Clannad : « Theme from Harris Game ».
Nouveau noir qui nous amène à la scène 9, seul où l'on voit mourir Georges puis John. Tant de sang attire à nouveau la sarabande des sorcières avec la cohorte des musiciens :
côté cour, le groupe accordéon guitare clarinette, côté jardin le groupe accordéon, synthétiseur, flûte.
Ainsi les derniers musiciens sont en place pour les derniers morceaux : ceux de l'épilogue, Silly Wizard, « The fisherman lament » dont l'air mélancolique
accompagne le geste de Sheumas, occupé à ramer et à amener Ronald et Lou sur le rivage des Iles orcades. Enfin, sur les dernières paroles de Lou, commence l’air du même Silly Wizard
: « Hame », dont je dirai le texte, en vieil écossais bien roulé.
Girnigoe castle from the rocks... (Collection personnelle)