Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

« L’Ennemi » : Batman sur le ring (2/2)

Publié le par Eric Bertrand

Bridge.jpg

 

La lutte de l’artiste contre la menace du Temps

            La tension entre le Temps et les forces de création est marquée à travers l’image finale portée par le cri sous la forme d’une anaphore : « ô douleur ! ô douleur ! ». Le tercet exploite une implacable antithèse qui oppose les forces de vie aux forces de mort : « Du sang que nous perdons croit et se fortifie »

            Pour autant, la bataille n’est pas perdue (elle est même gagnée aux yeux du lecteur qui découvre ce poème au sein de l’ensemble et du « jardin » des Fleurs du mal). La volonté de résister est assumée à travers la référence (très prosaïque et presque vulgaire dans un poème lyrique) aux outils de jardins : « la pelle et les râteaux » (vers 6) qui fonctionnent par métaphore et renvoient à l’idée de jardin et de « fruits vermeils ». Privé de comparés, le lecteur comprend que ces mots signifient travail et inspiration. Les allitérations en « r » et en « l » des vers 6 à 8  montrent bien l’idée de maniement obstiné des deux outils.

            Par ailleurs, le printemps est « raconté » à deux reprises dans ce sonnet : d’abord sous sa forme éphémère et précaire dans le premier quatrain (consacrée à la jeunesse), ensuite sous une forme beaucoup plus idéale et intemporelle dans le premier tercet (consacrée à la possible création). Les mots connotent la vie : « fleurs nouvelles », « mystique aliment », « vigueur ». Le rythme du tercet est entraîné dans un mouvement d’euphorie (les vers 9-10 et 11 enjambent les uns sur les autres) et semble faire reculer la morsure du Temps. L’énonciation évolue d’ailleurs dans le dernier tercet détaché du précédent par un tiret (signe d’un écart ?) : le poète revient à une réflexion à caractère universel : « nous » : « L’obscur Ennemi qui nous ronge le cœur (...) / Du sang que nous perdons » comme s’il venait d’affirmer la dualité qui est en lui : il est à la fois un poète capable d’opposer au Temps une œuvre impérissable et un homme fragile et conscient de la précarité de l’existence.  

 

Conclusion : Le Temps coupe les veines d’un poète en veine d’écriture... Mise en scène d’un conflit inégal : le jardinier au cœur de l’orage : « L’Art est long et le Temps est court » affirme le poème suivant « le guignon ». Malgré l’affirmation du doute, ce poème trouve sa place dans l’architecture des Fleurs du mal et affirme ainsi de façon jubilatoire la supériorité de l’Art sur le Temps. Vision prométhéenne de l’artiste, rival de Dieu.  En cela Baudelaire est le continuateur des poètes baroques des XVI° et XVII° comme Ronsard marqué par la conscience de la vanité : cf : « Sonnet pour Hélène » dont on peut aussi rapprocher « une charogne » de Baudelaire.

 

 


Voir les commentaires

« L’Ennemi » : Batman sur le ring (1/2)

Publié le par Eric Bertrand

Flight-in-fog--2-.jpg

 

Introduction : un sonnet dans la série de ceux qui s’intéressent à la création et aux conditions de la création. Le thème de l’art et du temps introduits dans le poème précédent : « le mauvais moine » est dramatisé à travers l’expression du « je » qui se met en scène à travers un tableau métaphorique de son existence.

 

Une vision cyclique de la vie

Le poème est construit sur une métaphore filée qui met en relation les cycles de la nature et les étapes de la vie du poète.

Ma jeunesse / Ténébreux orage – Brillants soleils – Tonnerre – Pluie – Ravage – Mon jardin – Fruits vermeils

L’automne des idées / Terres inondées – Eau – Fleurs nouvelles – Sol lavé

Les deux quatrains font le bilan de l’action du climat sur « le jardin » et « la terre » qui renvoient à la condition humaine et à l’état physiologique. Les deux tercets orientent la réflexion du côté de la création puisque le verbe « je rêve » associé au mot « fleurs » (au centre du vers 9 et au centre du sonnet) connote l’œuvre en gestation : « les Fleurs du mal ».

 

La conscience dramatique de la fuite du temps

Cette vision cyclique de la vie est portée par le sentiment romantique de la fuite du temps marquée par la succession des temps de l’indicatif utilisé au fil du sonnet : l’éloignement du passé souligné par l’emploi du passé simple : « ma jeunesse ne fut ». Le bilan de ces années lointaines garde l’empreinte toujours présente de la souffrance : c’est ce que traduit l’emploi du passé composé : « ont fait un tel ravage ». Tout naturellement, le présent finit par s’imposer aux côtés du passé composé : sous le soleil, rien de nouveau ... ! « Il reste en mon jardin... / Voilà que j’ai touché (...) / Il faut (...) L’eau creuse ». Au-delà de ce présent « ravagé » ne reste qu’un seul espoir marqué par la présence d’un futur frappé de doute : « Qui sait si (...) / Trouveront dans ce sol lavé (...) / Qui ferait leur vigueur »

            La brièveté du temps est également montrée dans la succession d’images fulgurantes : « Ténébreux orage », « brillants soleils » dont le pluriel réduit encore l’impression de durée semblable à une étincelle. Elle est associée à l’idée de dégradation et de mort marquée par la présence de l’eau qui s’infiltre partout. Le lexique et les images préparent cette idée de mort annoncée qui culmine dans le dernier tercet de façon épouvantable : « Ravage » (au vers 3), « Des trous grands comme des tombeaux » (au vers 8).

            Le titre du sonnet prépare la vision effrayante du dernier tercet : l’Ennemi, c’est implicitement Satan et le Mal. La périphrase qui le désigne revient au vers 13 accompagné de l’adjectif « obscur » qui accentue son caractère inquiétant. La menace du mal qui épouvante le poète est dramatisée dans ce poème à travers une allégorie qui donne des traits physiques à sa hantise : l’Ennemi prend clairement les traits du vampire (thème très en vogue pendant la période romantique et notamment dans l’œuvre du dédicataire des Fleurs du mal : Gautier et dans les Fleurs du mal : « les Métamorphoses du vampire »). Le vampire est présent à travers le mot « sang » et les verbes « mange » et « ronge ». Il apparaît comme l’expression ultime du temps écrit avec une majuscule : « le Temps ».

Voir les commentaires

L’albatros : un poète en pleine mer et en plein ciel (2/2)

Publié le par Eric Bertrand

flight-in-fog.jpg

 

Le poète parmi les hommes : la descente de l’albatros sur le pont du navire est clairement assimilée à une chute dans le monde des hommes. La synecdoque « planches » (le pont du bateau) renvoie à la fois au monde du théâtre et au monde des hommes. Ce niveau d’existence s’accompagne d’une dégradation systématique et à un jeu d’antithèses : « rois de l’azur / maladroits et honteux », « piteusement / Grandes ailes blanches (...) avirons / Voyageur ailé (...) gauche et veule /  (...) Si beau / Comique et laid ». Du vol inimitable du roi ou du prince, on est passé à l’imitation bouffonne de « l’infirme ». Les « hommes d’équipage » mettent en scène ce carnaval improvisé en multipliant les effets grotesques : cette lourdeur et cette vulgarité sont soulignées par des sonorités heurtées (allitérations en « k » ou « g » dans le Q3 : en chiasme au vers 11 : « L’un agace son bec avec un brûle-gueule », par l’usage de mots crus : « brûle-gueule » ou de tournures exclamatives qui font entendre l’agitation des marins (« huées »).

 

Conclusion : selon Baudelaire, le poète n’est pas à sa place dans la société. Il souffre et n’est pas compris. Il fait partie de ceux qu’on appelle « poètes maudits » dont les thèmes sont jugés scandaleux par de nombreux contemporains. S’il reprend le cliché romantique du poète incompris, il le traite avec une plus grande froideur car, à aucun moment, il n’utilise le « je ». Cette froideur est représentée par une autre tendance de la poésie à cette époque : le Parnasse, à laquelle se rattache Gautier : lire par exemple le poème très proche : « le Pin des landes »

Voir les commentaires

L’albatros (1/2)

Publié le par Eric Bertrand

F1000001.JPG

 

Présentation

Dans l’édition de 1861, ce poème précède naturellement celui qui porte le nom de « Elévation ». Il célèbre la liberté du poète lorsque celui-ci parvient à se libérer des contraintes terrestres. Quatre quatrains à rimes croisées dont le dernier est destiné à fournir la clé de l’interprétation du poème.

 

Le poète est un majestueux oiseau de mer (voir « l’homme et la mer ») : le poème est fondé sur une comparaison explicitée dans la quatrième strophe. Toute la description de l’albatros est donc à décrypter à travers le rapprochement avec le poète. La personnification de l’oiseau se construit à travers les trois premières strophes : « roi de l’Azur », « voyageur ailé ». La noblesse de ces images est en lien avec la périphrase  du vers 13 : «  prince des nuées « . L’envergure signalée à travers l’hyperbole «  ailes de géant «  au vers 16 confirme l’impression majestueuse qu’exprime l’oiseau en plein vol.

Le poète connaît la plénitude au moment du vol : le ciel est à comprendre comme ce que Baudelaire appelle l’Idéal. Le poète et l’oiseau parfaitement à leur aise dans « la tempête » : le verbe « rire » indique le « jeu » auquel il se livre par la grâce de son talent. Le mot « archer » connote la violence et confirme l’impression de légèreté du poète, capable de faire ce qu’il veut tout comme l’albatros qui joue avec les courants ascensionnels. Au Q1, l’albatros est décrit dans un mouvement d’élévation qui lui est rendu possible par le biais de ses ailes comme le souligne le choix de l’adjectif « vaste oiseau des mers ». On peut reconnaître là comme un glissement de sens (un hypallage) du mot océan au mot oiseau. (C’est l’océan qui est vaste...) Par ailleurs, cette élévation est marquée dans le rythme des vers (enjambement des vers 2 et 3). Cette grâce du vol est d’autant plus nette qu’elle s’harmonise avec le mouvement du navire, tout en douceur et en fluidité comme le signalent les allitérations en « s » et en « f » du vers 4. Cette euphorie est d’autant plus nette qu’elle est fondée sur un système antithétique qui oppose la grâce au ridicule, la noblesse au grotesque, le ciel à la terre (le pont du navire).

 

Voir les commentaires

Les poèmes expliqués

Publié le par Eric Bertrand

Aix (11) [1600x1200]

 

L’albatros


Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.


A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d'eux.


Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule!
Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid!
L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait!


Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.


L’Ennemi


Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage,
Traversé çà et là par de brillants soleils;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.

Voilà que j'ai touché l'automne des idées,
Et qu'il faut employer la pelle et les râteaux
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux.

Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?

- O douleur! ô douleur! Le Temps mange la vie,
Et l'obscur Ennemi qui nous ronge le cœur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie !

LXXVIII - Spleen 

 

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l'horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;

Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l'Espérance, comme une chauve-souris,
S'en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D'une vaste prison imite les barreaux,
Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.

 

- Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme; l'Espoir,
Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir. 

 

 

Parfum exotique

Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d'automne,
Je respire l'odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu'éblouissent les feux d'un soleil monotone;

Une île paresseuse où la nature donne
Des arbres singuliers et des fruits savoureux;
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,
Et des femmes dont l'oeil par sa franchise étonne.

Guidé par ton odeur vers de charmants climats,
Je vois un port rempli de voiles et de mâts
Encor tout fatigués par la vague marine,

Pendant que le parfum des verts tamariniers,
Qui circule dans l'air et m'enfle la narine,
Se mêle dans mon âme au chant des mariniers.

Voir les commentaires