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« Le Lac » de Lamartine et la robe de Julie

Publié le par Eric Bertrand

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Au fil des générations, le fameux « lac » de Lamartine continue de « clapoter » sinon dans la mémoire du moins dans « ses rives »... Souvenez-vous ! Au tout début du XIX° siècle, en pleine période romantique, Alphonse, en vacances à Aix les Bains, fait la rencontre de la jeune Anglaise Julie Charles avec laquelle il vit une brève idylle. L’été s’achève, le couple se sépare, se promet de se retrouver l’année suivante... Quand vient la fin de l’été, sur la plage, il faut alors se quitter... Comme dit la chanson. Hélas, la maladie terrasse la jeune femme et le poète désormais seul au monde a perdu son âme sœur. Mu par le sentiment nouveau de « la mélancolie romantique », il revient sur les bords du lac et compose le fameux poème.

                Prenons le temps de le relire :

 

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
Jeter l'ancre un seul jour ?

Ô lac ! l'année à peine a fini sa carrière,
Et près des flots chéris qu'elle devait revoir,
Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre
Où tu la vis s'asseoir !

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,
Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés,
Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes
Sur ses pieds adorés.

Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ;
On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos ;
Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère
Laissa tomber ces mots :

" Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !

" Assez de malheureux ici-bas vous implorent,
Coulez, coulez pour eux ;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
Oubliez les heureux.

" Mais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m'échappe et fuit ;
Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l'aurore
Va dissiper la nuit.

" Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons !
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;
Il coule, et nous passons ! "

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,
Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,
S'envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours de malheur ?

Eh quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ?
Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
Ne nous les rendra plus !

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
Que vous nous ravissez ?

Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir !

Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
Qui pendent sur tes eaux.

Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
De ses molles clartés.

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,
Tout dise : Ils ont aimé !

 

                Après avoir rendu la parole à la défunte, afin d’éterniser ses mots, le poète s’adresse directement au lac afin qu’il conserve, comme une pellicule, « quelque chose » de la scène qu’il vient de ressusciter par la magie de ses vers. En d’autres termes, que la robe de Julie passe au-dessus de ce paysage en même temps que sa voix et que l’immensité vaste et subtile du lac revête un peu du vêtement de Julie Charles, fantôme éparpillé, errant dans la solitude.

                Visage serein, sourire, chevelure, haleine, pas, voix, visage rayonnant, plainte, souffle, parfum... C’est lentement Julie qui ressuscite du fond du lac.

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« Quand le ciel bas et lourd » ou le syndrome cocotte-minute (2/2)

Publié le par Eric Bertrand

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Le récit de la déroute

- L’agression conduit à l’inévitable recul de la victime. Affaibli par la montée du malaise, l’esprit du poète recule progressivement : l’espace de mobilité se rétrécit progressivement comme en témoigne l’évolution du lexique de l’espace vital au fil du poème : « cercle », puis « cachot »,  puis « murs », puis « plafonds », puis « prison », puis « au fond de nos cerveaux ».

- Cette progression de l’Angoisse s’appuie sur des alliés malfaisants dont les figures connotent les créatures maléfiques très en vogue à l’époque de Baudelaire, attirée par le fantastique : « chauve-souris », « araignées »... Ces créatures sont complices de « l’Ennemi ». Elles sont générées par le milieu délétère qui les environne, et en même temps, elles contribuent à la dégradation psychologique du poète : « se cognant la tête à des plafonds pourris » (plafonds pourris, métaphore du cerveau), « vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux ». Le rythme du Q2 imite le vol aveugle de la chauve-souris et reproduit bien l’impression de tâtonnement.

- La prolifération des signes du malaise signalé par l’entrée en scène de ce bestiaire fantastique aboutit à la folie cauchemardesque que relate la fin du poème. Après une patiente et méticuleuse (sadique) préparation, le piège se referme. C’est le moment du paroxysme marqué par le « tout à coup » et la succession des présents contrastant avec l’effet d’étirement des participes présents (effet des assonances nasales du Q1). Les verbes indiquent la violence : « sautent », « lancent », « plante » (violence marquée également par les allitérations en « k » et « t » au vers 13 : « Des cloches tout à coup sautent avec furie ». Le quatrième quatrain marque l’ultime péripétie et implique directement le « je » du poète qui se masquait derrière le « nous » : « mon âme », « mon crâne ». L’impression de douleur s’impose à travers la stridence du « i » dont l’assonance domine au quatrain 4 : « furie », « esprit », « patrie », accentuée par l’effet que produit la diérèse : « opintrement ». Cette douleur était présente comme un premier symptôme dans le vers 2 : « l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis »

- Cette crise du spleen est présentée comme un moment tragique qui culmine à l’instant de la mise à mort de l’Espoir. La bataille s’achève sur la visualisation des deux adversaires à travers la double allégorie : l’Espoir / L’Angoisse. Au vers 18, en position de contre-rejet, les forces défensives ne pèsent plus grand-chose face à la suprématie de l’Angoisse avec sa « garde du corps » d’adjectifs : « atroce », « despotique » et son drapeau noir qui renvoie à l’idée violente de piratage. Les marques de mort envahissent le dernier quatrain : « longs corbillards » qui « défilent lentement », soulignant à la fois le cynisme de la victoire et la lenteur de l’agonie (rôle du tiret au début du quatrain 5)

 

Conclusion : un poème qui réalise le paradoxe d’un poème qui relate une défaite et qui puise son ultime énergie dans le pouvoir des mots (le jeu) afin de s’écarter de la traditionnelle plainte lyrique des romantiques (voir « le lac » de Lamartine). Victoire absolue du SPLEEN qui peut se lire en filigranes et en anagramme aux vers 2-6-8-19-20. N’y a-t-il pas même, dans l’intention de ce poème, une volonté d’autodérision d’un poète qui cherche à se libérer des clichés ?

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« Quand le ciel bas et lourd » ou le syndrome cocotte-minute (1/2)

Publié le par Eric Bertrand

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Présentation

 

Spleen : « bile noire », marque mélancolique. Dernier mouvement de la première section des « Fleurs du Mal » des 4 poèmes intitulés « Spleen ». Sorte de voie sans issue, de démission tragique d’une âme déçue, hantée par le malaise des souvenirs confus, par l’idée de la mort, par les angoisses qui libèrent des figures obsédantes et cauchemardesques. Cinq quatrains en alexandrins qui « racontent » la bataille interne à laquelle est livré l’esprit du poète.

 

La peinture d’une bataille perdue d’avance

- Un temps qui marque une fatalité. Structure syntaxique qui enferme au début de chacun des 3 premiers quatrains : subordonnée de temps : « Quand... », renforcée par une reprise « Et que... ». Impression de surenchère : répétition du « et »... Effet d’obsession qui refoule la proposition principale attendue aux deux derniers quatrains. 

- Des conditions climatiques propices à la « mélancolie » (ce que les Romantiques appelaient « le mal du siècle »). La pluie est présentée comme la cause initiale de cette déroute : « ciel bas et lourd », « pluie étalant ses immenses traînées ».

- Une dramatisation de l’impression de pesanteur : la pluie est perçue à travers un réseau très dense d’images qui renvoient à l’idée d’enfermement et de claustration : elle fait la liaison entre le ciel et la terre qu’elle unit dans un même mouvement de morosité matérialisée par les mots  « couvercle » et « cachot » et par la transformation du « jour » en liquide empoisonné (du spleen à l’état brut !) : « il nous verse un jour noir plus triste que les nuits » (matérialité accentuée encore par l’oxymore : « jour noir »). L’impression d’enfermement est aussi réalisée à travers la métaphore de la prison, préparée par « les immenses trainées » qui sont une caricature de la pluie.

 

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« Parfum exotique » ou l’eau de Cologne de la courtisane (2/2)

Publié le par Eric Bertrand

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Tercets 1 et 2 : par un effet de parallélisme, le début du tercet reproduit en la réduisant la structure du premier quatrain : « Guidé par ton odeur (...) / Je vois (...) ». Par le jeu subtil des correspondances, le port d’attache a changé : l’île décrite conduit naturellement au port. Ce port est la plaque tournante de l’île paradisiaque comme l’indique l’adjectif « charmants » au vers 9. Il comporte une promesse de bonheur à travers la fusion des sensations exacerbées : olfactives et visuelles au vers 12 : « le parfum des verts tamariniers », auditives au vers 14 : « chant des mariniers ». Les synecdoques « voiles » et « mâts » du vers 10 assurent la garantie d’un voyage bienheureux à travers cet espace privilégié où dominent le bercement et l’engourdissement (les assonances nasales et les allitérations en « r » des derniers vers traduisent assez subtilement cette impression de dérive spirituelle).

Le mot « mon âme » est au cœur du dernier vers et ramène le lecteur à cette situation paradoxale d’un voyageur immobile, d’un amant plongé dans l’extase qui a définitivement abandonné, au bord du lit, son amante !

 

Conclusion : De « ton sein » à « mon âme », ce sonnet comporte bien une évolution. La scène érotique rapportée est aussi le récit d’une expérience poétique qui pourrait rappeler celle rapportée dans « la chevelure » ou dans « les bijoux ». On peut aussi penser au titre évocateur de l’un des poèmes en prose qui redouble « la chevelure » : « un hémisphère dans une chevelure ».

 

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« Parfum exotique » ou l’eau de Cologne de la courtisane (1/2)

Publié le par Eric Bertrand

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Introduction

L’une des idées majeures de Baudelaire, c’est celle des « correspondances » (voir le sonnet du même nom). Les sensations ressenties par le poète ont le pouvoir de l’amener dans un autre système de représentations, une sorte d’au-delà du réel qui a le mérite de le rendre heureux, apaisé pour un temps de la menace du « spleen ». La femme est la principale médiatrice entre ces deux niveaux de la perception, d’où la place privilégiée qu’elle tient dans tout le recueil. Parmi les « muses » de Baudelaire figure la mulâtresse Jeanne Duval à qui il consacre un certain nombre de poèmes érotiques-exotiques (l’un ne va pas sans l’autre). Le sonnet « Parfum exotique » inaugure l’ensemble consacré à la quête de « l’Idéal » par le biais des femmes. Le poème commence comme une scène d’amour, de respiration (aimer les femmes, c’est pour Baudelaire les respirer, voir « le Parfum ») et débouche sur un autre monde, au terme d’une sorte de crescendo qu’on va analyser à travers une lecture linéaire.

 

Quatrain 1 : début anecdotique, cadre privé et intime, la scène est érotique « soir chaud », « sein chaleureux » et se déroule « les yeux fermés ». Deux sensations sont mises à profit dans une sorte de simultanéité en début de vers « Je respire » / « Je vois ». Un paysage exotique remplace aussitôt la partie de la femme qui sert de base, de port au rêve. L’inspiratrice s’efface et ne reparaîtra qu’au vers 9 comme un relai nécessaire à l’éloignement « ton odeur ». L’impression d’euphorie triomphe dés le début (vers 3 et 4) et accompagne ce départ « à toute allure » : c’est un véritable voyage qui commence, le poète a « le vent en poupe » comme le suggère l’amplification des vers unis l’un à l’autre par un système d’enjambement et par un subtil jeu d’assonances croisées : « Je vois se dérouler des rivages heureux / Qu’éblouissent les feux (...) »

Quatrain 2 : la vision s’approfondit et prolonge le quatrain précédent puisque la proposition est toujours dans la dépendance du « Je vois ». Cette vision est liée à la conscience d’un apaisement, d’un bonheur interne : le spectacle qui s’offre dans ce paradis est celui de l’abondance, de la tranquillité et de la santé. On peut penser au jardin d’Eden (le fils de prêtre défroqué qu’est Baudelaire est imprégné du texte de la Bible) : bonheur humain d’avant la Chute, absence d’inquiétude du lendemain. La nature assure la plénitude nourricière (le vers 5 enjambe sur le vers 6 particulièrement bien coupé entre les deux hémistiches) et garantit l’équilibre humain (pointe de nostalgie à travers les portraits de ces hommes au « corps mince et vigoureux » et de ces femmes qui ne trichent pas...)

 

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