La silhouette de Dean Moriarty danse sur la route ouverte et la conquête de l’Ouest des Etats-Unis. Dean Moriarty est un phare allumé sur la
calandre de la voiture dans laquelle Sal Paradise et sa troupe de déjantés s’enferment pour suivre un ange diabolique qui les entraîne jusqu’au bout de la nuit. Le film de Walter Salles montre
cette fascination qu’exerce le personnage sur tous les proches du narrateur de Sur la route. Les
syllabes du nom « Dean Moriarty », dont les lettres sonnent à plusieurs reprises tout au long du film, comportent sans doute, aux oreilles
du réalisateur, un peu de cet enjeu qu’est le « beat »... « DEAN MORIARTY », alias Dean Cassidy, nocher infernal à bord d’une drôle d’embarcation, mène ses
compagnons de l’autre côté du Fleuve Amériques.
Autour de Dean et de Sal Paradise (comprenez Jack Kérouac),
gravitent une joyeuse troupe de rêveurs, junkies, artistes fous, écrivains, poètes, musiciens, lecteurs passionnés de Rimbaud, Proust ou Céline. Tous avides d’expériences extrêmes, de
« dérèglements de tous les sens », à l’image de Rimbaud dont l’image surgit au-dessus de la machine à écrire, tous dans cette « fureur de vivre » chère également à
James Dean...
Dès les premières images, c’est la route qui prend la
vedette, c’est elle que tous dévalent à toute allure. La route droite qui s’enfonce vers l’ouest, la route que les sandales usées martèlent « Sandales tellement pleines de champignons
que, si on les plantait, elles pourraient pousser » plaisante un autre stoppeur... Le pas de l’auto-stoppeur s’accélère, la cadence redouble, l’ombre du sac à dos gigote, la portière
d’une Cadillac claque. Sal s’installe, discute, redescend, fume un joint, lit trois pages, écrit trois mots, nouveau lift, saute à l’arrière d’un pick-up,
discute avec la clique des gens de la route, « on the road ! »... Clac clac de la Remington. Le clavier saisit des mots, ce qu’ils appellent « le it », musique, rythmes,
volutes, vapeur, alcool, marijuana, « substances », LSD, jazz, sexe, moteur, vitesse, tête à l’envers, jambes en l’air, noms de lieux, du côté de Denver, du côté de Frisco, Marcel
Proust posé en évidence sur le tableau de bord, « Swan’s Way »...
« My name is Sal,
I’m going to Denver »... New York - Denver - San Francisco - New -Orleans - Mexico. La route accomplit une capricieuse rotation vers
des lieux de promesse. Au début de l’histoire, Sal a perdu son père et Dean cherche le sien. Quête du père spirituel, quête d’une famille décomposée, sans cesse recomposée. Dans un autocar, Sal
rencontre Terry, « la petite Mexicaine » et dans la voiture de Dean, c’est la vicieuse Marilou, vampire adorable (à laquelle Kristen Stewart prête ses traits et ses veines palpitantes),
qui trône et impose sa loi : à bord de cet espace de fortune, un moteur entre les jambes, un volant dans les pattes et sous la jupe, tous les coups sont permis.
Dean est un feu sur l’horizon, une figure à la fois torride
et mélancolique, le « feu de croisement » de Sal qui allume, sur un coin de route, ses feux de position. Le réalisateur a choisi ce point de vue : il nous le
montre captif, occupé à contempler Dean, (mauvais génie, figure idéale ?), capable de tout tenter, jusqu’au fond de l’ivresse. Finalement, Sal s’arrête au bord du précipice. Ce que Salles
cherche surtout à nous montrer, c’est que Jack Kérouac veut écrire son roman à partir des expériences qu’il est en train de vivre... Que, même s’il est tenté par le bout de la route, « Au
bout de l’inconnu pour trouver du Nouveau », il choisit de tout arrêter et de laisser s’évanouir Dean dans la nuit new-yorkaise.
L’une des dernières images du film, très belle, c’est celle
de Dean venu revoir son ami après une longue absence, Dean fatigué par la route, les nuits de débauche et de veille. Ce Dean là cède peu à peu la place au Dean que le papier ressuscite... Sal,
bien habillé, un peu dandy à la Scott Fitzgerald, cette fois l’abandonne pour suivre des amis à un concert. Il embarque à bord d’une grosse Limousine et Dean reste là, hagard, sur le pavé de
New-York. Mais dans la nuit qui suit la séparation, l’écrivain débridé s’empare enfin de ces brouillons qui ont ponctué son aventure et se met au travail, acharné, halluciné...
travail non plus d’autostoppeur mais de mots stoppeur, d’images et de sons stoppeur...
Ce qui compte pour le réalisateur comme pour
l’écrivain Jack Kérouac, c’est de saisir ces instants de folie et d’insatiable transgression, c’est de filmer le vertige et ce moment presque palpable où, selon l’expression chère à
Shakespeare, « la vie sort de ses gonds ». Cette trépidation de la vie qui crée de beaux délires de mots, d’idées et d’images neuves et, en fin de compte, l’essence même de
Littérature... L’Ecriture comme une ligne blanche sur l’interstate, ouvre la porte du Rêve et creuse la route (de la même façon que Proust creusait la mémoire). Elle fait émerger le mythe
américain. « Quelque part sur le chemin, je savais qu'il y aurait des filles, des visions, tout, quoi ; quelque part sur le chemin, on me tendrait la perle rare ».
C’est bien là que le roman dépasse le
film... « Sur la route » s’apprécie davantage à « la qualité du pneumatique ». Certes, la caméra « cire les
pneus », multiplie les loopings, les têtes-à-queues, les dérapages contrôlés : plans, horizon de routes, Rocky Mountains, fleuve Colorado, lumières de Denver la nuit, visage
« solaire » de Dean en contre-plongée et gracieux minois de Marilou en plongée en pamoison dans le désordre des draps, séquences cut dans les bars, hôtels, lits, siège arrière de
« carlingue », cadence de la Remington qui saisit enfin l’histoire, kilomètres de feuilles collées les unes aux autres... Le film finit par tourner en rond et lasser le
spectateur qui cependant n’a qu’une hâte, lorsqu’il quitte la salle obscure, dévaler la prose de Kérouac.