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« La part des anges » de Ken Loach ou l’alchimie écossaise (2/3)

Publié le par Eric Bertrand

 

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Il comprend que chaque bouteille, en fonction de son origine, a quelque chose de précieux à révéler à celui qui sait le goûter. Il laisse à son tour son esprit s’évader vers les terres magiques où les vieux maîtres préparent le whisky dans des fûts dont le bois est la mystérieuse embarcation. A sa façon, et dans la compagnie de Robbie, il savoure lui aussi « la part des anges ». Cette part des anges, c’est l’infime pourcentage qu’un fût perd au moment de l’ouverture. Au moment du cérémonial très ritualisé de l’ouverture de la bonde, l’amateur de whisky, ce voyageur immobile, se fait complice, avant dégustation, d’une volatilisation... C’est la part fantomatique de l’alcool qui s’en va rejoindre les terres de l’Ecosse fantastique.

Les quatre pieds nickelés, (car nos aventuriers sont de véritables anti héros qui amusent le spectateur par leur balourdise et l’innocente franchise de leurs propos) conçoivent un projet fou : celui de se rendre dans une distillerie du nord des Highlands (le petit village de Dornorch Firth) où doit avoir lieu l’ouverture et la mise aux enchères d’une barrique de whisky dont le coût est inestimable. L’idée est tout simplement de pomperle précieux liquide (comme on pompe de l’essence ou de la bière !) pour ensuite le revendre à prix d’or afin de commencer une nouvelle vie...

Mais pour mener à bien cette mission, il faut « brouiller les pistes » : éclairés par l’étincelle de génie du plus abruti du groupe (celui qui cassera deux des quatre bouteilles ramenées de Dornoch), les quatre picaros troquent le survêtement contre le kilt, un authentique kilt avec tartan, doté de son « sporran », cette petite poche qui bringuebale au bas du ventre et qui « esquinte les couilles » du gaffeur (qui n’arrête pas de la maudire !). Voilà donc nos « highlanders » lancés dans une course folle à travers le pays qu’ils parcourent à grand fracas, à pied, en stop, jurant, pestant, « fuckin rain, fuckin kilt, fuckin sporran... » jusqu’au moment où, à force de longer lochs et bruyère, de croiser moutons et highland cows, ils arrivent au pied de la distillerie, dans cette région dont les crépuscules ressemblent à l’atelier d’un alchimiste. C’est là qu’ils plantent la tente (une vieille canadienne délavée, chahutée par le vent et la douche écossaise) et que le film donne au spectateur le spectacle d’une autre « part des anges »...

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« La part des anges » de Ken Loach ou l’alchimie écossaise (1/3)

Publié le par Eric Bertrand

 

 

Ils sont quatre, Robbie, Albert, Rhino et Mo, ils vivent dans un quartier populaire de Glasgow, et ils ne sont pas des anges... Le meneur du groupe, Robbie, a même, sous l’emprise de drogue et de l’alcool, frappé un homme à mort. Il sort du tribunal, écope de 300 jours de « travaux d’utilité publique », se fait frapper à son tour par les gars d’un clan ennemi, arrive le visage en sang auprès de sa petite amie qui vient d’accoucher d’un fils que « la belle famille » lui interdit de reconnaître.

On le voit, Ken Loach n’a pas choisi de tenir un discours angélique ou romantique sur l’Ecosse, dans son dernier film primé au festival de Cannes 2012 : « la Part des anges », « angel share ». Il filme les coups, les visages couturés, les sirènes de police, les groupes de SDF fortement alcoolisés qui trainent dans les rues glauques de Glasgow... Difficile de se sortir de la spirale de la délinquance même si le héros déborde de bonne volonté et fait la promesse solennelle à son fils d’être « un papa modèle » et de ne plus frapper qui que ce soit... Même si, çà et là, quelques figures généreuses tentent de lui « donner une chance » de s’en sortir...

C’est le cas du vieil éducateur qui prend en charge le groupe qu’on lui a confié pour accomplir les travaux d’utilité publique. Il leur propose un dimanche de les amener avec lui à une dégustation de whisky... Et c’est là que le film bascule et que l’aventure romantique commence ! Robbie est doué. Il sait déguster le whisky avec le palais et le nez, lit des articles de connaisseurs, laisse fonctionner son imagination et sa géniale intuition fait mouche aussitôt... Il y a peut être là, dans la lumière du « verre boule de cristal » l’espoir d’une rédemption ?... La caméra accompagne le chaud mouvement du liquide aux couleurs tendres qui tourne délicatement sur les parois du cristal. Le spectateur écoute le discours éclairé, quasi initiatique du « formateur » (doté du solide accent de Glasgow, autre charme du film en VO) qui parle des effets du « vent », de la « tourbe », des « colline des Highlands » et de la « mer » sur le « pure malt whisky ». Le whisky sent la lande, la primitive Caledonia que chantaient pour les héros de « Brave Heart », pour John Wallace, Rob Roy ou Ivanohé, James Macpherson, Robert Burns ou Walter Scott (à suivre).

 

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« Le Lac » de Lamartine et la robe de Julie

Publié le par Eric Bertrand

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Au fil des générations, le fameux « lac » de Lamartine continue de « clapoter » sinon dans la mémoire du moins dans « ses rives »... Souvenez-vous ! Au tout début du XIX° siècle, en pleine période romantique, Alphonse, en vacances à Aix les Bains, fait la rencontre de la jeune Anglaise Julie Charles avec laquelle il vit une brève idylle. L’été s’achève, le couple se sépare, se promet de se retrouver l’année suivante... Quand vient la fin de l’été, sur la plage, il faut alors se quitter... Comme dit la chanson. Hélas, la maladie terrasse la jeune femme et le poète désormais seul au monde a perdu son âme sœur. Mu par le sentiment nouveau de « la mélancolie romantique », il revient sur les bords du lac et compose le fameux poème.

                Prenons le temps de le relire :

 

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
Jeter l'ancre un seul jour ?

Ô lac ! l'année à peine a fini sa carrière,
Et près des flots chéris qu'elle devait revoir,
Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre
Où tu la vis s'asseoir !

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,
Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés,
Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes
Sur ses pieds adorés.

Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ;
On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos ;
Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère
Laissa tomber ces mots :

" Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !

" Assez de malheureux ici-bas vous implorent,
Coulez, coulez pour eux ;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
Oubliez les heureux.

" Mais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m'échappe et fuit ;
Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l'aurore
Va dissiper la nuit.

" Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons !
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;
Il coule, et nous passons ! "

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,
Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,
S'envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours de malheur ?

Eh quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ?
Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
Ne nous les rendra plus !

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
Que vous nous ravissez ?

Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir !

Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
Qui pendent sur tes eaux.

Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
De ses molles clartés.

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,
Tout dise : Ils ont aimé !

 

                Après avoir rendu la parole à la défunte, afin d’éterniser ses mots, le poète s’adresse directement au lac afin qu’il conserve, comme une pellicule, « quelque chose » de la scène qu’il vient de ressusciter par la magie de ses vers. En d’autres termes, que la robe de Julie passe au-dessus de ce paysage en même temps que sa voix et que l’immensité vaste et subtile du lac revête un peu du vêtement de Julie Charles, fantôme éparpillé, errant dans la solitude.

                Visage serein, sourire, chevelure, haleine, pas, voix, visage rayonnant, plainte, souffle, parfum... C’est lentement Julie qui ressuscite du fond du lac.

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« Quand le ciel bas et lourd » ou le syndrome cocotte-minute (2/2)

Publié le par Eric Bertrand

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Le récit de la déroute

- L’agression conduit à l’inévitable recul de la victime. Affaibli par la montée du malaise, l’esprit du poète recule progressivement : l’espace de mobilité se rétrécit progressivement comme en témoigne l’évolution du lexique de l’espace vital au fil du poème : « cercle », puis « cachot »,  puis « murs », puis « plafonds », puis « prison », puis « au fond de nos cerveaux ».

- Cette progression de l’Angoisse s’appuie sur des alliés malfaisants dont les figures connotent les créatures maléfiques très en vogue à l’époque de Baudelaire, attirée par le fantastique : « chauve-souris », « araignées »... Ces créatures sont complices de « l’Ennemi ». Elles sont générées par le milieu délétère qui les environne, et en même temps, elles contribuent à la dégradation psychologique du poète : « se cognant la tête à des plafonds pourris » (plafonds pourris, métaphore du cerveau), « vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux ». Le rythme du Q2 imite le vol aveugle de la chauve-souris et reproduit bien l’impression de tâtonnement.

- La prolifération des signes du malaise signalé par l’entrée en scène de ce bestiaire fantastique aboutit à la folie cauchemardesque que relate la fin du poème. Après une patiente et méticuleuse (sadique) préparation, le piège se referme. C’est le moment du paroxysme marqué par le « tout à coup » et la succession des présents contrastant avec l’effet d’étirement des participes présents (effet des assonances nasales du Q1). Les verbes indiquent la violence : « sautent », « lancent », « plante » (violence marquée également par les allitérations en « k » et « t » au vers 13 : « Des cloches tout à coup sautent avec furie ». Le quatrième quatrain marque l’ultime péripétie et implique directement le « je » du poète qui se masquait derrière le « nous » : « mon âme », « mon crâne ». L’impression de douleur s’impose à travers la stridence du « i » dont l’assonance domine au quatrain 4 : « furie », « esprit », « patrie », accentuée par l’effet que produit la diérèse : « opintrement ». Cette douleur était présente comme un premier symptôme dans le vers 2 : « l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis »

- Cette crise du spleen est présentée comme un moment tragique qui culmine à l’instant de la mise à mort de l’Espoir. La bataille s’achève sur la visualisation des deux adversaires à travers la double allégorie : l’Espoir / L’Angoisse. Au vers 18, en position de contre-rejet, les forces défensives ne pèsent plus grand-chose face à la suprématie de l’Angoisse avec sa « garde du corps » d’adjectifs : « atroce », « despotique » et son drapeau noir qui renvoie à l’idée violente de piratage. Les marques de mort envahissent le dernier quatrain : « longs corbillards » qui « défilent lentement », soulignant à la fois le cynisme de la victoire et la lenteur de l’agonie (rôle du tiret au début du quatrain 5)

 

Conclusion : un poème qui réalise le paradoxe d’un poème qui relate une défaite et qui puise son ultime énergie dans le pouvoir des mots (le jeu) afin de s’écarter de la traditionnelle plainte lyrique des romantiques (voir « le lac » de Lamartine). Victoire absolue du SPLEEN qui peut se lire en filigranes et en anagramme aux vers 2-6-8-19-20. N’y a-t-il pas même, dans l’intention de ce poème, une volonté d’autodérision d’un poète qui cherche à se libérer des clichés ?

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« Quand le ciel bas et lourd » ou le syndrome cocotte-minute (1/2)

Publié le par Eric Bertrand

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Présentation

 

Spleen : « bile noire », marque mélancolique. Dernier mouvement de la première section des « Fleurs du Mal » des 4 poèmes intitulés « Spleen ». Sorte de voie sans issue, de démission tragique d’une âme déçue, hantée par le malaise des souvenirs confus, par l’idée de la mort, par les angoisses qui libèrent des figures obsédantes et cauchemardesques. Cinq quatrains en alexandrins qui « racontent » la bataille interne à laquelle est livré l’esprit du poète.

 

La peinture d’une bataille perdue d’avance

- Un temps qui marque une fatalité. Structure syntaxique qui enferme au début de chacun des 3 premiers quatrains : subordonnée de temps : « Quand... », renforcée par une reprise « Et que... ». Impression de surenchère : répétition du « et »... Effet d’obsession qui refoule la proposition principale attendue aux deux derniers quatrains. 

- Des conditions climatiques propices à la « mélancolie » (ce que les Romantiques appelaient « le mal du siècle »). La pluie est présentée comme la cause initiale de cette déroute : « ciel bas et lourd », « pluie étalant ses immenses traînées ».

- Une dramatisation de l’impression de pesanteur : la pluie est perçue à travers un réseau très dense d’images qui renvoient à l’idée d’enfermement et de claustration : elle fait la liaison entre le ciel et la terre qu’elle unit dans un même mouvement de morosité matérialisée par les mots  « couvercle » et « cachot » et par la transformation du « jour » en liquide empoisonné (du spleen à l’état brut !) : « il nous verse un jour noir plus triste que les nuits » (matérialité accentuée encore par l’oxymore : « jour noir »). L’impression d’enfermement est aussi réalisée à travers la métaphore de la prison, préparée par « les immenses trainées » qui sont une caricature de la pluie.

 

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