Fin de la pièce. Avant le salut. Tous les comédiens sont sur scène. Tous, ou presque. Dans la mise en scène d’Eric Lacascade, la dernière image ressemble un peu à
une photo qu’on va ranger dans un album familial à la page des bons souvenirs. Ils sont venus, ils sont tous là, ils se tiennent proches les uns des autres, la mamma
(intraitable Mme Pernelle), le père, la mère, l’oncle, le fils, la fille, le futur gendre, la servante, ils sourient au photographe, Orgon en l’occurrence... qui s’empresse de rejoindre le cadre
avant le déclanchement : cheese ! Cheese, parce que Tartuffe n’est pas sur la photo... envolé l’oiseau ! Plumé juste à temps par les soins de la justice du
Prince, le Prince à qui, soit dit en passant, on a « lissé les plumes ». Molière savait ménager ses soutiens.
Ouf, ils ont raison de sourire car ils ont eu chaud
... Par obstination et légèreté, le fanatique Orgon s’était en effet mis en tête de récompenser le « pauvre homme » en lui accordant la main de sa
fille et en le désignant comme unique héritier de ses biens. Et à l’acte 5, le « pied-plat » a si bien manœuvré qu’il a mis « son bienfaiteur » à genoux, au propre comme au
figuré ! Flash back sur cette folle aventure...
Quand commence la pièce, une grande agitation règne dans la
maison d’Orgon que Mme Pernelle désigne comme « la tour de Babylone » avec « ces carrosses sans cesse à la porte plantés » et sa bru
« vêtue ainsi qu’une princesse » : elle lui oppose le souvenir raisonnable de la défunte épouse de son fils qui a fait l’erreur de se remarier. Rebecca de Winter
dans le manoir d’Orgon ! Dans la mise en scène d’Eric Lacascade, Orgon a des allures de gamin incontrôlable : il rappelle Louis de Funès ou Buster Keaton. Nerveux, imprévisible,
violent, il n’en fait qu’à sa tête et la multiplication de ses pas électrise les planches. Le décor surprend, c’est une sorte de maison de poupée branlante, ce qui a pour effet de
confiner l’espace domestique. On accède à l’étage par le biais d’un escalier roulant que poussent les personnages. Orgon prend son bain dans l’une des pièces du
haut à son retour de voyage. De sa baignoire, il devise et, à la scène 5 de l’acte 1, met la tête sous l’eau à son beau frère Cléante, pour le châtier d’oser mal parler de
Tartuffe.
A côté de la salle de bain, une série de portes qui s’ouvrent et
qui se ferment. Chambres, bureaux, boudoirs, balcon, portes à double fond ? Le diable est dans la boite... quelque part au fond des corridors... car ce Tartuffe, dont on
parle beaucoup jusqu’au troisième acte, ne montre pas facilement le bout de sa bure. Sournoisement, il se recueille, attend son heure pour « tartuffier » les gens et s’emparer
enfin du pouvoir... En bas, en fond de scène, derrière un fin rideau de gaze, trône un petit autel sur lequel clignotent des bougies. L’ambiance est à la repentance ou à la
machination.
Depuis quelque temps, un air de
« débauche » et de libertinage s’est infiltré dans la maison « et c’est tout simplement la cour du Roi Pétaut » déplore Mme Pernelle, appuyée par son fils qui lui
court dans les jupes et fait peser le rideau de la bigoterie. Il faut décidément y remettre de l’ordre, régler les consciences selon la norme morale et religieuse, et c’est tout justement
l’office du maitre de conscience, « Mr Tartuffe ». Cet austère dévot qu’on dirait sorti tout droit des réseaux de l’opus dei d’un roman de Dan Brown, fait si bien pénitence
en maniant sa « haire » et sa « discipline » qu’il saura bien aussi redresser les conduites.
Madame est une épouse un peu volage, une Célimène dont il faut
contrôler les visites et étouffer la coquetterie... Cela tombe bien, la servante Dorine, fine mouche, a flairé en Tartuffe le mâle « bien tendre à la tentation ». Puisque « la
chair sur ses sens fait grande impression » le sein qu’il « ne saurait voir » est sans doute de la même étoffe que l’habit d’Elmire. Et le mufle ne pourra évidemment pas s’empêcher
de venir « tâter le tissu »... La ligue anti-Tartuffe avait déjà jugé suspects son goût du vin, de la viande et de la sieste, mais n’avait pas encore levé le drap sur son goût de la
luxure. Telle est l’hypothèse de l’inspecteur Dorine, experte en affaire de moeurs ! Comme dans un film de Bertrand Tavernier, Elmire, qu’on imagine assez bien sous la chair
de Marie Gillain, devient « un appât ».
Une première fois victime des avances de Tartuffe, elle l’a d’abord
repoussé. Mais elle comprend elle aussi qu’elle a touché au point névralgique du personnage. Alors, très adroitement, elle y revient. Ne serait-ce d’abord que pour annuler l’odieux mariage prévu
avec sa fille... Comment faire ? Le vieux lion naguère éconduit se méfie... La mise en scène de Lacascade exploite astucieusement le langage du corps qu’autorise le texte à
cet endroit de la pièce (acte 4, scène 5). « On a des secrets à vous y révéler »... Daria Lippi, comédienne au charmant accent italien, ne ménage pas les moyens... Elle dégrafe son
soutien-gorge, retrousse sa jupe, défait son chignon, ébouriffe sa chevelure. Sous « l’étoffe moelleuse de la robe et le velours de la voix, elle sort les griffes, elle devient femme
fauve.
Alors la bête se déchaîne. Orgon, stoïque, abruti, transparent, reste installé sous la
table, table ronde qui devient un ring sur laquelle saute la furie de l’Amour. Va-t-il enfin admettre ses erreurs et reconnaitre l’imposteur ? Va-t-il enfin sortir de sa cachette
et libérer sa jeune épouse de l’étreinte animale du fringant défroqué ? Tous les beaux discours de vertu, les prétextes célestes et les appels à Dieu sont jetés en boule sous la table, la
table divan, la table clic clac, qui s’est mise à tourner dans tous les sens. C’est le sommet de la pièce. Les trépidations de la folie et les abois du criminel assoiffé de
vengeance... Orgon ne sort pas vainqueur de l’embuscade : il s’égare, comprend brutalement qu’il a tout perdu, que les choses lui échappent et que plus rien ne peut désormais arrêter la
fureur du scélérat. Il tourbillonne dans l’escalier, va, vient, monte et descend, menace de se pendre d’en haut du balcon. Personne ne sort plus de cette maison dont les portes se sont fermées.
Ils n’y a plus qu’à attendre la détonation finale.
Le diable a pris le contrôle. Il sait tout de chacun. Dans son grand habit
noir, crâne chauve, épaules carrées, souvent de dos, Eric Lacascade dans le rôle de Tartuffe a des airs de Méphistophélès. Les petites lumières rouges de sa chapelle s’insinuent
dans l’espace comme les flammes de l’enfer. Avant Lacascade, Ariane Mnouchkine avait insisté sur les dangers de toute forme d’intégrisme. Tartuffe se sent si impeccable dans son
costume rigide qu’il court faire son rapport au roi... Facteur aggravant, il a en effet trouvé chez Orgon des papiers compromettants indiquant que ce dernier a, par amitié, couvert la fuite d’un
« criminel d’état ». Tartuffe revient en maitre absolu, flanqué d’un exempt aux airs de toréador, costume blanc, qui portera l’estocade : deus ex
macchina ! Ou happy end... On est chez Molière, les choses finissent toujours par s’arranger. Mais on a eu chaud, et derrière la famille recomposée, réunie, heureuse, riant de
toutes ses dents, le mari sans doute trompé, la grand-mère détraquée, la fille et son fiancé du moment, la servante qui monte en grade, se tient la grande silhouette du condamné dont le visage,
comme sur un gibet, disparait dans un sac.