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Proust : le bal des têtes (9)

Publié le par Eric Bertrand

Traverser le temps est affaire de chrysalide... L’image est de Proust et est intéressante comme le révèle l’extrait suivant... où l’on voit une fois de plus que la narration chez Proust est surtout l’occasion d’une méditation sur le Temps et l’humanité (et on comprend mieux pourquoi cet auteur figurait il y a une cinquantaine d’années dans les programmes officiels de philo...

 

                 « (...) Quand M. de Cambremer eut fini ses questions sur mes étouffements, ce fut mon tour de m'informer tout bas auprès de quelqu'un si la mère du marquis vivait encore. En effet dans l'appréciation du temps écoulé, il n'y a que le premier pas qui coûte. On éprouve d'abord beaucoup de peine à se figurer que tant de temps ait passé et ensuite qu'il n'en ait pas passé davantage. On n'avait jamais songé que le XIIIe siècle fût si loin, et après on a peine à croire qu'il puisse subsister encore des églises du XIIIe siècle, lesquelles pourtant sont innombrables en France.

                      (...) Chez d'autres, dont le visage était intact, ils semblaient seulement embarrassés quand ils avaient à marcher ; on croyait d'abord qu'ils avaient mal aux jambes - et ce n'est qu'ensuite qu'on comprenait que la vieillesse leur avait attaché ses semelles de plomb.

                      Elle en embellissait d'autres, comme le prince d'Agrigente. A cet homme long, mince, au regard terne, aux cheveux qui semblaient devoir rester éternellement rougeâtres, avait succédé, par une métamorphose analogue à celle des insectes, un vieillard chez qui les cheveux rouges, trop longtemps vus, avaient été, comme un tapis de table qui a trop servi, remplacés par des cheveux blancs. Sa poitrine avait pris une corpulence inconnue, robuste, presque guerrière, et qui avait dû nécessiter un véritable éclatement de la frêle chrysalide que j'avais connue, une gravité consciente d'elle-même baignait les yeux, où elle était teintée d'une bienveillance nouvelle qui s'inclinait vers chacun. Et comme malgré tout une certaine ressemblance subsistait entre le puissant prince actuel et le portrait que gardait mon souvenir, j'admirais la force de renouvellement original du temps qui tout en respectant l'unité de l'être et les lois de la vie sait changer ainsi le décor et introduire de hardis contrastes dans deux aspects successifs d'un même personnage. »

 

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Les 5 meilleures chansons de Julien Clerc (2/2)

Publié le par Eric Bertrand

               J’ai donc hier à mon tour posé la question et exprimé plusieurs réticences. Ceux qui connaîssent « Pour y voir Clerc » ont une liste de réponses un peu plus circonstanciées. Mais voici « le top 5 » à brûle-pourpoint...

               Pour mettre l’abat-jour à ces reflets de réponse et à ces faux-fuyants, je proposerai les 5 titres suivants :

« Zucayan » pour tout ce qu’elle comporte d’or et de lumière.

« La Californie » pour le sable et les palétuviers

« La veuve de Joe Stan Murray », pour le coquillage et le roulement des vagues.

« Ivanovitch », pour la neige.

« Le Patineur » pour la glace.

                Autant de matières encore une fois qui brillent et qui échappent...

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Les 5 meilleures chansons de Julien Clerc (1/2)

Publié le par Eric Bertrand

             La publication de mon livre sur Julien Clerc m'a mis en relation avec de vrais fans du chanteur qui sont devenus pour certains des amis. Nous correspondons régulièrement via un site et j'ai de temps en temps l'occasion de participer à des discussions à propos du chanteur. L'une des animatrices du site posait récemment la question suivante : « et s'il fallait élire un « top 5 » des chansons de Julien, lesquelles choisiriez-vous ?

              Choix difficile pour un artiste dont les chansons croisent sur le flux des générations comme de grands trois-mâts... Il serait peut-être plus facile d'essayer le même sondage par tranches de dix ans : il y a un Julien des années 70, des années 80, des années 90 et déjà des années 2000... Et chacun de nous sait à quel point chacune de ces décennies est différente de la précédente ou de la suivante.

               Autre « coquetterie » que je rajouterais pour nuancer aussi ma réponse, la matière des chansons de Julien opère différemment selon le moment où on la « remue » !

Ajoutez à cela qu'elle « chatoie »... C'est-à-dire qu'elle produit des éclairages, des ombres et des lumières, de la même façon que lorsqu'on regarde la mer, ou une autre surface d'eau, même si elle fascine, on a l'impression qu'elle n'est jamais uniforme et que ce qu'on aime en elle ondule et étincelle... Comme les yeux de celle que Julien chante dans : « Elle a au fond des yeux », ce qu'on perçoit dans ses chansons exerce l'attraction d'un étrange et fabuleux miroir.

                Ma réponse demain, mais je vous laisse vous poser vous-même la question ... Vous verrez qu'elle n'est pas évidente !

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Article du mois : Baudelaire champion de surf

Publié le par Eric Bertrand

            Le surfeur est un poète qui balance sa planche comme une plume dans l'encrier du flot. « Homme libre, toujours tu chériras la mer ». La page, elle non plus, n'est jamais blanche, oscillant entre écume et crête, toujours imprévisible, toujours recommencée. De la même façon, Baudelaire est un de ces poètes qu'il faut suivre « dans le déroulement infini de sa lame ». Beach Boy on a riding surf...

 

          Qu'on relise seulement « Parfum exotique », « la Vie antérieure », « l'albatros », « la chevelure » ou « l'homme et la mer »... on y prendra peut-être le plaisir qu'on trouve à contempler les figures d'un surfeur en équilibre qui s'amuse des hasards du flot.

 

           Baudelaire trouve sa correspondance dans la figure du surfeur. « Nageur qui se pâme dans l'onde », dans les « lames », les « houles », le mouvement de la poésie, le balancement du vers, il entraîne le lecteur dans son sillage...

           Mais avant l'ascension vers la crête, avant le branle, il y a eu chez lui, comme pour le surfeur sous l'emprise du manque, l'attente intense et le guet du rouleau. Et tout à coup, le voilà qui décolle...

Baudelaire est le poète de la captation du mouvement. Chez lui, tout passe par la plante du pied, cette racine de la sensation ! La chaleur d'un corps, l'odeur d'un sein, le mouvement d'une chevelure aimée imprime définitivement en lui la cadence du poème. Alors, il s'en va, alors il épouse cette ascension vertigineuse au cœur des lames.

 

           Les mots et les images qui s'enroulent sont autant de figures que réalise le surfeur des « gouffres amers ». A ce moment de plénitude absolue, il rivalise avec l'albatros son semblable, son frère...

          C'est le creux de la vague, la pure force acoustique du poème : déferlement des sons, volume de l'alexandrin, harmonie des images, relief du vocabulaire. L'inspiration et la langue pour l'écrire ont le gonflement du flot. Hors de ce monde d'écume bleue, point d'horizon. Tout est là, qui s'offre au plaisir et à la pensée de l'Absolu...

           Dans les îles Hawaï, les premiers surfeurs que côtoyait le capitaine Cook cherchaient dans la vague et le grand large quelque chose comme le frisson du sacré, « l'horizon chimérique ». Marcheur sur les eaux, Baudelaire est un athlète de l'abîme et de la mélancolie de l'Ailleurs. Tout est muscle chez lui, aspiration à l'Idéal et tension du tendon.

            De la même façon que le surfeur garde la mémoire musculaire de l'expérience inouïe vécue au creux de la vague, bonheur euphorique que le caprice de l'élément communique à tout son corps, le poète vibre d'une extase sensorielle. Quand il tient une femme dans ses bras, une femme-flacon, il la caresse comme une planche bien polie, odorante et chargée de senteurs exotiques. Elle est là pour l'arracher au désespoir de son existence. Planche de salut !

            Et le voilà qui tremble sur les reins de sa compagne et les courbes de la vague, la vague qui enroule indéfiniment les paysages éblouissants de ses rêves.


 

 

 

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Proust : le bal des têtes (8)

Publié le par Eric Bertrand

             Bal des têtes ou bal masqué ? Nul doute que Proust pratique à maintes reprises, dans ce long extrait dont je continue à publier des extraits, un exercice proche de l'humour noir !

 

              « Le vieillissement d'ailleurs ne se marquait pas pour tous d'une manière analogue. Je vis quelqu'un qui demandait mon nom, on me dit que c'était M. de Canbremer. Et alors pour me montrer qu'il m'avait reconnu : "Est-ce que vous avez toujours vos étouffements ?" me demanda-t-il ; et sur ma réponse affirmative : "Vous voyez que ça n'empêche pas la longévité", me dit-il, comme si j'étais décidément centenaire.

Je lui parlais les yeux attachés sur deux ou trois traits que je pouvais faire rentrer par la pensée dans cette synthèse, pour le reste toute différente, de mes souvenirs, que j'appelais sa personne. Mais un instant il tourna à demi la tête. Et alors je vis qu'il était rendu méconnaissable par l'adjonction d'énormes poches rouges aux joues qui l'empêchaient d'ouvrir complètement la bouche et les yeux, si bien que je restais hébété, n'osant regarder cette sorte d'anthrax dont il me semblait plus convenable qu'il me parlât le premier. Mais comme un malade courageux, il n'y faisait pas allusion, riait, et j'avais peur d'avoir l'air de manquer de cœur, en ne lui demandant pas, de tact, en lui demandant ce qu'il avait.

               (...) Mme de Cambremer-Legrandin s'étant approchée, j'avais de plus en plus peur de paraître insensible en ne déplorant pas ce que je remarquais sur la figure de son mari et je n'osais pas cependant parler de ça le premier. "Vous êtes content de le voir ? me dit-elle. - Il va bien ? répliquai-je sur un ton incertain. - Mais mon Dieu, pas trop mal, comme vous voyez." Elle ne s'était pas aperçue de ce mal qui offusquait ma vue et qui n'était autre qu'un des masques du Temps que celui-ci avait appliqué à la figure du marquis, mais peu à peu, et en l'épaississant si progressivement que la marquise n'en avait rien vu".


 

 

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