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Dom Juan vu par Sivadier, « le diable est dans la glaise »

Publié le par Eric Bertrand

L’homme est galant et beau parleur. Il circule aisément sur la scène et jusque dans le public où, pour commencer sa parade, il cherche une « Fatima », une Sarah, puis, offre des fleurs à une « Angèle », à une « Mireille » qui, Mathurine et Charlotte des premiers rangs de la Coursive, excitent la parole du séducteur. Que les puristes s’accrochent à leurs accoudoirs, le texte de Molière disparaît. Quand Dom Juan entre en scène, il est là pour passer du bon temps et pour s’amuser. S’empare des prénoms. Joue de la voix. Prend des pauses. Effeuille les syllabes et les sons des prénoms comme il effeuillerait des marguerites. Un peu plus tard, son disciple Sganarelle chantera « les Passantes » de Brassens : « Je veux dédier ce poème, à toutes les femmes qu’on aime pendant quelques instants secrets »…. Et cependant, le Dom Juan que propose Sivadier, magistralement interprété par l’impétueux Nicolas Bouchaud, songe à autre chose qu’à la bagatelle amoureuse. Certes, il s’autorise des moments de pur libertinage... Par exemple lorsqu’il entonne, avec les techniciens du plateau, impliqués depuis le début sur cette scène sans rideau et sans fard dans le « théâtre du monde », un savoureux « sexual healing »… ou lorsqu’il retrousse la combinaison d’une Elvire venue inutilement lui offrir, à l’acte IV, l’occasion d’un illusoire repentir.

Sa véritable préoccupation est de nature métaphysique et, en cela, Sivadier se situe bien dans l’esprit du Dom Juan de Molière, plus proche d’un Galilée que d’un Casanova. Le plateau de la Coursive ouvre un éblouissant espace baroque, espèce d’embarcation théâtrale, voguant entre le ciel et la terre et propice à la variété de la pièce et aux nombreux changements de lieux et de registres. Des astres pendent du plafond, basculent, s’allument et s’éteignent, figurant un peu cette « branloire pérenne » évoquée par Montaigne ou par Shakespeare dans la nuit d’Elseneur, « out of joint ». A grands pas, Nicolas Bouchaud avec son large paletot, arpente la rotondité d’un globe représenté aussi sur le plateau. Et en surplomb, côté jardin, un panneau lumineux affiche le décompte des adresses que le héros lance au ciel (plus de soixante tout au long de la pièce)

Rien n’y fait… Ni les avertissements répétés et décousus de Sganarelle. Ni les grondements de Dom Louis, (le comédien, plus jeune que son partenaire dont il est pourtant le père se verse un sac de farine sur les cheveux et la veste, et semble ainsi pasticher un Don Diègue un peu vain (« et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers / Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers ? ») ! « Gone with the wind »… Ni la rage un peu bouffonne d’une Elvire hystérique emplumée sous la coiffe bariolée d’un chef indien, surgissant dès la scène 3 de l’acte 1, hurlant et vitupérant, « Ah scélérat !... Mais sache que ton crime ne demeurera pas impuni et que le même Ciel dont tu te joues me saura venger de ta perfidie ».

Car Dom Juan a fait le pari du blasphème et c’est surtout à la morale et à la religion qu’il a décidé de s’en prendre. Le Pauvre ermite qu’il rencontre dans la forêt est un être pur, un ascète spiritualisé qui descend de son arbre et refuse obstinément de « blasphémer » (le metteur en scène a remplacé le mot « jurer » par ce verbe qui comporte une connotation plus violente et peut-être plus actuelle). «Va, va, jure un peu, il n’y a pas de mal ! » susurre Sganarelle, figure double du tentateur. C’est une comédienne qui joue le rôle de Francisque et qui incarne, à sa façon, la foi religieuse authentique. Elle a le mérite d’infliger un premier échec cuisant à Dom Juan qui est obligé de déserter puisqu’elle refuse de céder au charme réputé invincible du louis d’or et de la parole libertine. Pas question ici, dans la forêt et la nuit de l’égarement que symbolise adroitement le noir du plateau, « d’infortune de la vertu ». Et pourtant, ce Dom Juan ne lâche rien. Sivadier le montre installé dans son palais, méditant les pages blasphématoires de « la Philosophie dans le boudoir » du Marquis de Sade. En cela, il souligne bien la filiation entre Dom Juan et les auteurs du XVIII° (dont on ne retient souvent que le libertinage de mœurs).

Il y a chez Sade comme chez Dom Juan un défi au Ciel, à la Vertu et à la morale. « Me dira-t-on à cela que Dieu et la nature sont la même chose, ne serait-ce pas une absurdité ? La chose créée ne peut être égale à l’être créant ; est-il possible que la montre soit l’horloger ? Eh bien, continuera-t-on, la nature n’est rien, c’est Dieu qui est tout, autre bêtise ; il y a nécessairement deux choses dans l’univers, l’agent créateur et l’individu créé ; or, quel est cet agent créateur ? Voilà la seule difficulté qu’il faut résoudre, c’est la seule question à laquelle il faille répondre (…) Que faites-vous en m’offrant votre Dieu ? Vous m’en donnez une de plus et comment voulez-vous que j’admette pour cause de ce que je ne comprends pas, quelque chose que je comprends encore moins ? Sera-ce au moyen des dogmes de la religion chrétienne que j’examinerai… Que je me représenterai votre effroyable Dieu ? Voyons un peu comme elle me le peint. Que vois-je dans le Dieu de ce culte infâme, si ce n’est un être inconséquent et barbare, créant aujourd’hui un monde, de la construction duquel il se repent demain ; qu’y vois-je qu’un être faible qui ne peut jamais faire prendre à l’homme le pli qu’il voudrait ? »

Au début de l’acte cinq, s’il paraît métamorphosé dans la tenue d’Adam et, comme dans le texte biblique, sortant de la glaise, c’est pour mieux s’envelopper dans une grande cape de bure. Cette cape de la probité n’est qu’un paravent pour le comédien génial qui multiplie les masques. Non content d’attraper les alouettes au miroir, Dom Juan s’amuse désormais à feindre et à feinter. S’il prend le parti de tricher, c’est pour trouver sa place en société et être de son temps : « l’hypocrisie est un vice à la mode ». Ainsi il implique dans le public tous les imposteurs et tous les hypocrites, et lance une dernière provocation au Ciel et à tous ceux « qui se font un bouclier du manteau de la religion ».

Dans la glaise envahissante, sous l’immuable voie lactée, ce Dom Juan de 1665-2016 s’est recroquevillé. Il a l’air fourbe, il se relève doucement, enfant de la pâte à modeler. Ouvre les yeux. Cache son sexe. Feint le repentir. S’enduit de la tartine du langage. Arrange les plis de son costume… interpelle dans la mémoire du spectateur les silhouettes quasi contemporaines de Tartuffe (1664) et d’Alceste (1666). Et, au moment du dénouement, la scène de la Coursive retrouve vaguement l’écho de la voix sarcastique de ce « Misanthrope » époustouflant qu’incarnait deux ans plus tôt le même Nicolas Bouchaud dans la mise en scène du même Sivadier. « Tirons-nous de ce bois et de ce coupe-gorge ! Puisque entre humains ainsi vous vivez en vrais loups / Traitres vous ne m’aurez de ma vie avec vous. »

Molière; Dom Juan; Sivadier

Molière; Dom Juan; Sivadier

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Le coffre de Rimbaud : commandes ouvertes!

Publié le par Eric Bertrand

Il était attendu, cette fois, livraison annoncée le 18 mai prochain, vous pouvez désormais passer commande de cet ouvrage qui vous fera revisiter de nombreux textes de Rimbaud, découvrir des facettes inconnues de sa vie en même temps qu'une histoire extraordinaire menée par des personnages bouleversants...

Le coffre de Rimbaud : commandes ouvertes!

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Prochainement le Coffre de Rimbaud

Publié le par Eric Bertrand

Il est prêt... Après des mois intenses et (aussi!) deux ans de gestation... "Le Coffre de Rimbaud", à paraître la semaine prochaine...

Rimbaud, Migrant

Rimbaud, Migrant

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Fable théâtrale sur la téléréalité

Publié le par Eric Bertrand

Après un beau succès de la troupe devant le public étudiant à La Rochelle, sur le Festival Mimésis, les comédiens préparent avec le metteur en scène Camille GEOFFROY, la seconde partie de la fable "l'Ile du Petit Ecran" dont voici un premier visuel et la thématique...

"En 2084, les antennes du pouvoir en place ont l’idée de produire une nouvelle émission de téléréalité en exhumant les vieilles références du Petit Ecran. « L’Ile du Petit Ecran » : tel est le nom de ce nouveau programme révolutionnaire. Y participent de jeunes volontaires qui, ne connaissant pas encore le véritable objectif de la Production, s’engagent corps et âme sur un plateau où règnent déjà défiance et narcissisme. Ils ne sont pas au bout de leurs surprises… Pour le plaisir et l’édification du spectateur."

Téléréalité

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Fable à partir du répertoire de Julien Clerc

Publié le par Eric Bertrand

Le premier jour, « ça fait pleurer le bon dieu » et dans le transistor, il a chanté « Ivanovitch ». L’enfant et l’adolescent ont trouvé que c’était beau.

Le deuxième jour, au bord du tourne disques, il a chanté « la Cavalerie », et le voyageur un peu soixante-huitard, un peu hippie sur les bords, a senti qu’il était prêt à partir sur les routes. Et le même jour, sur les plages des 33 tours, il a microsillonné « la Californie », « Niagara », « le caravanier » et « Zucayan ».

Le troisième jour, dans l’autoradio, il y a eu « Laissons entrer le soleil », et des fleurs semées dans les gares et les cheveux de l’auto-stoppeur. Sur les plages, coulaient dans le sable « des jours entiers à t’aimer » et « des larmes sucrées ».

Le quatrième jour, Rolo le baroudeur a quitté le groupe, s’est isolé en Bretagne, a regardé la mer, « Yann et les dauphins », « là-bas vers Ouessant ». Sous l’immensité de l’océan, chantaient toujours les sirènes, « les Menhirs » et « la Citadelle ». « J’ai eu trente ans », le Breton a vibré dans sa lande en regardant « les tristes blockhaus amers, où il fait froid ».

Le cinquième jour, « la côte gardait sa rage et le froid crachin son rire ». Le goéland éperdu râlait et tournait « où mer et rochers s’aiment », et le vent a poussé son archet dans la tempête, « à quoi sert une chanson, je veux être utile ».

Le sixième jour, « les aventures à l’eau »… la tête dans le walkman, « ballade pour un fou », le promeneur solitaire a laissé couler des larmes. Chanson sourde de la pluie, « souffrir par toi n’est pas souffrir », « la petite sorcière malade traverse le marécage, avec son balai brisé à la main ». Peut-être pour balayer « les souvenirs amers »…

Le septième jour, dans le casque, « l’éléphant est déjà vieux », et les oiseaux sifflaient, « fixaient le ciel désespéré de leurs yeux tout grillagés ». Mais si « le petit vieillard chantait mal », il a gardé son coeur « mi volcan mi rocker », « fou peut-être » et il a dansé avec les oiseaux dans les arbres. Et le patineur un peu fantasque aux yeux des autres a regardé encore la lune, les femmes boréales, les filles du feu, le phare des vagabondes, et il a posé un regard émerveillé sur « les jours de joie ».

Et Julien a trouvé que c’était bien.

Julien Clerc

Julien Clerc

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