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« Le Baladin du monde occidental » au Théâtre du Jour d’Agen : un baladin aux airs de Matamore

Publié le par Eric Bertrand

Le Baladin du monde occidental… Joli titre, si léger en ce début de siècle, opaque pour l’occident… Nous sommes en 1907 et l’Irlandais Millington Synge évoque l’Irlande gaélique, celle du Connémara et des îles d’Arran, terres sauvages qu’il a longtemps sillonnées. Apreté du scénario, violence du verbe, contrastes des personnages… Tout contribue à renforcer l’impression rude qui saisit le spectateur, confronté d’entrée de jeu aux figures hautes en couleurs de Christy Mahon ou de Pegeen Mike.

Dernière création du Théâtre du Jour d’Agen du 26 février au 12 mars 2016. Le public s’assied discrètement pour ne pas déranger le personnage déjà en scène. Un petit air de violon irlandais, c’est la nuit, une jeune femme est attablée, seule. Comté de Mayo, nord-ouest du pays… Cette femme, c’est la truculente Pegeen, fille de l’aubergiste. Le lieu unique est une auberge, un débit de boisson où elle trône, en maîtresse souveraine. Elle y trône mais, de son propre aveu, s’impatiente et attend un homme pour l’aider à faire la plonge et le reste... L’espace est fermé sur fond blanc, ce qui accentue le huis clos et rappelle les murs de chaux si caractéristiques de la contrée. Les personnages entrent par une porte en bois, face spectateur et, sur la même ligne, une fenêtre donne sur la lande et donne aussi à voir le spectacle de la rue et des trognes souvent éméchées ou rigolardes qui arrivent à l’auberge. Les clients s’installent à la grande table en bois, au centre de la scène, s’accoudent au bar (maladroitement, quand ils sont saouls !), vont se réchauffer au vieux poêle, côté jardin, ou s’allonger sur une espèce de lit, au fond.

Sitôt qu’ils arrivent, Pegeen distribue la bière frémissante et voltige à son bar et à son tison. Elle est courtisée par un lointain cousin un peu dégénéré et l’entrée en scène de Christy Mahon, « étranger » venu d’une contrée lointaine, excite aussitôt sa convoitise. Le temps de quelques mots d’explication et le jeune homme qui prétend avoir tué son père d’un coup de bêche, devient la coqueluche de l’auberge. Il fait nuit noire, le vent souffle et fait trembler la bruyère. Christy est beau, éloquent, mystérieux. Son geste, hautement symbolique, exalte son discours qui prend soudain les allures d’une drôle d’épopée.

Dans ce miséreux débit de boisson qui sent la tourbe et la sueur, dans cette taverne où jamais rien ne se passe en dehors du spectacle dégoûtant de l’ivresse et du vice, le « baladin » élève sa petite musique et passe vite pour un héros. Les femmes se battent pour lui et les hommes saluent son exploit originel. En l’espace de quelques minutes, échauffé par la bière, les voix mâles des hommes enivrés, la chaleur des corsages des femmes excitées, le « matamore irlandais » se sent inspiré. Et pour ce vengeur venu d’un autre monde, la vibrante aubergiste a les yeux de Chimène. La comédienne Nolwenn Bertrand joue avec subtilité sur différents registres : à la fois sensuelle, rêveuse, autoritaire, déterminée ou brutale. Car son partenaire la captive, à la fois parce qu’il lui plaît et parce qu’il lui échappe. Christophe Caulet joue avec intelligence son personnage. A la fois mélancolique et facétieux, fourbe et sincère, il dispose de tous les atouts pour « apprivoiser la mégère irlandaise ». Agé d’une vingtaine d’années, Christy Mahon ne s’est pas encore débarrassé de l’image encombrante (pesante et récalcitrante dans la pièce !) de son père… Mais passablement grisé, il se prend au jeu et s’amuse beaucoup de la musique qu’il se donne à lui-même. Le comédien a des airs de funambule et se déplace avec élégance sur la scène, magicien des mots et des émotions qu’il offre à son amante d’un soir.

Tel est le pouvoir des mots et des beaux discours lorsqu’ils tombent à point dans un décor qui leur donne épaisseur et vibration. La majorité des Irlandais de la taverne fournissent un chœur entièrement acquis au propos troubles ou furieux du « baladin ». Certains se régalent de la légende qu’il est en train d’écrire et réclament encore leur portion de détails… Jusqu’au moment où la réalité vient interrompre son flux d’inspiration ! Le père n’est pas mort, bien au contraire !

Au moment où on l’attend le moins, papa surgit, écumant, le front encore dégoulinant de sa blessure et bien décidé à faire entendre raison au fiston. La scène devient alors ironiquement tragique. Le baladin imposteur se met à peser lourd. Il monte sur ses ergots, crie, menace, saisit la bêche à tourbe près du poêle et essaie de réassassiner un géniteur décidément increvable (celui-là est de la race des vieux fermiers du Connémara qu’on surnomme « bulls », les taureaux…) Décidément, c’en est trop pour l’impulsive Pegeen. Retrouvant toute la vigueur et le caractère bien tranché du début, elle se précipite sur le menteur, le tisonnier à la main et le repousse violemment. Pas de quartier quand le rêve est brisé ! Cette maîtresse femme parle pour le groupe et peut-être aussi pour le spectateur lorsqu’elle décrète, rouge comme son tison, « Un homme étrange est une merveille avec sa parole qui peut tout. Mais voir une bagarre dans votre arrière-cour avec un coup de bêche m’a appris qu’il existe un grand gouffre entre une histoire grandiose et un sale méfait ».

« Le Baladin du monde occidental » au Théâtre du Jour d’Agen : un baladin aux airs de Matamore

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Le coffre de Rimbaud

Publié le par Eric Bertrand

Prochainement...

Le Coffre de Rimbaud

Avant de quitter l’Éthiopie, le poète Arthur Rimbaud confie à son compagnon du désert, Djami l’Ancien, un coffre qu’il lui demande de tenir caché pendant plusieurs générations et d’attendre le vingt et unième siècle pour que son descendant, Djami le Jeune, le ramène à son pays d’origine, à Charleville où la ville en émoi se réjouit du retour au pays de « l’homme aux semelles de vent ».

Quel secret le coffre de Rimbaud dissimule-t-il ? Si le contenu est bien concret et renvoie à des épisodes surprenants de la vie mouvementée du poète, il est aussi spirituel dans la mesure où le migrant Djami, mêlé à la foule des migrants de la Corne de l’Afrique, découvre une parole et un message bien vivants.

Le coffre de Rimbaud

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Sylvie Germain et "la convulsion du monde"

Publié le par Eric Bertrand

 

Il y a quelques années déjà, les lycéens élisaient le roman de Sylvie GERMAIN, « Magnus », prix Goncourt des lycéens. C’était en 2005. Et cette année 2016, l’association LEAR invite l’auteure à une série d’échanges dans les lycées rochelais. Le lycée VIELJEUX fait partie des établissements dans lesquels elle « répond aux questions d’élèves » et tant pis pour « la promotion » de son nouveau roman, « A la table des hommes ».Sylvie GERMAIN n’est pas un écrivain médiatique. Loin des paillettes et de l’éclat des projecteurs, elle préfère donner du temps à la réflexion, l’humour, l’intelligence. La Littérature et la pensée ne se satisfont pas du zapping.

Dans la salle du CDI spécialement aménagée pour « l’événement », les élèves sortent de leurs poches une liste de questions. Certains préparent déjà un exemplaire à dédicacer : « Magnus » pour la plupart, « l’Inaperçu » pour les autres. Sans grande surprise, l’entretien s’engage sur les thèmes de la profession et de l’inspiration. Comment vous vient l’inspiration ? L’écrivain vit-il de sa plume ?... « De son clavier ! » rectifie-t-elle ! Mais elle aime l’expression « vivre de sa plume ». Les mots ont toujours un effet sur celui qui les côtoie et qui les travaille de l’intérieur. D’ailleurs, à un élève qui rend hommage à la qualité poétique de son écriture et qui lui demande si elle va « trouver les mots dans le dictionnaire », Sylvie GERMAIN rétorque qu’elle va seulement les vérifier dans le Grand Robert ! C’est alors que tout commence ! Le rebond de l’imaginaire, la traque des racines, des familles, des rapports infinis que les mots entretiennent les uns avec les autres.

Le véritable écrivain a du flair, il va dénicher ses thèmes au fond de ce magma complexe que certains appellent l’inspiration. Osons une métaphore : elle confie que le personnage sur lequel s’ouvre son dernier roman est un petit cochon en liberté. Elle a pris plaisir à suivre ses mouvements, ses cabrioles, à se mettre du côté du groin, de l’épiderme de l’animal pour essayer de capter la réalité autrement. Ça ressemblerait à ça, le travail de l’écriture, à cette recherche impatiente des racines et des sucs naturels qui finiront par faire pousser une phrase… Il y a quelque chose du « tâcheron » dans le métier d’écrivain dans la mesure où pour écrire, il faut retourner la terre, disperser la motte, tordre le stylo pour enfin tordre les mots.

Dans ce travail sourd et lent, dans ce « gros bouillon » de l’écriture, l’œuvre est en germination, mais elle n’est jamais terminée. « Magnus » faisait référence à la seconde guerre mondiale et à la barbarie nazie ; de la même façon « A la table des hommes » évoque un pays imaginaire qui pourrait bien être l’ex-Yougoslavie. Dans ces deux cas précis, l’auteure prolonge son interrogation sur ce qu’elle appelle « le schéma génocidaire ». Car ce qui l’interpelle au-delà de ces faits réels qu’un écrivain comme MODIANO (qu’elle cite au détour d’une phrase) a plus précisément qu’elle su faire revivre, c’est la question de l’humain. L’humain et toutes ses passions qui l’entrainent souvent dans le vertige et les tourments. En cela, Sylvie GERMAIN continue l’œuvre de grands auteurs dont elle cite l’influence et le rayonnement moderne : DOSTOÏEVKI, TOLSTOI, BERNANOS, STEINBECK. Ces écrivains qu’elle admire se sont « emparés de la folie humaine » et ont posé la question de Dieu et de l’existence du Mal. « Le cœur de l’homme n’est qu’un champ de bataille où luttent Dieu et le diable » écrit DOSTOÏEVSKI dans « les Frères Karamazov ». Dans les romans de Sylvie GERMAIN, les personnages eux aussi font « une traversée tourmentée ». Ils plongent dans cette épreuve pleine de bruit et de fureur pour en ressortir autrement, au terme de l’aventure...

Au premier rang, un élève s’endort contre les genoux d’un camarade à qui on a demandé d’éteindre son portable et qui aimerait sans doute aborder un thème plus léger… Il ose enfin la question qui lui brûle les lèvres. Pourquoi vous intéressez-vous tant au thème du génocide ? La question est essentielle, elle permet d’approfondir la réponse qui vient d’être fournie à cet autre élève qui interrogeait l’auteure sur le sens de « théophanie » : comment expliquer cela ? Le monde traverse des moments de convulsion ou « Dieu n’est pas dedans »… Eh bien, ces moments de convulsion, ce sont ceux qui secouent l’écrivain : tout remonte à la surface de son œuvre, souvenirs, préoccupations, instincts, sensations, mythes, religions, actualités… Encore une fois « le gros bouillon » jeune homme ! Ce même bouillon qui jaillira dans votre esprit si, d’aventure, vous devenez auteur ! Quand j’avais votre âge, j’ai vu un jour, en cours d’histoire, le film « Nuit et brouillard » et j’ai été profondément bouleversée. La « convulsion du monde » défilait devant mes yeux d’adolescente, s’étalait là, dans toute l’ignominie de la Shoah… Aujourd’hui, c’est sous vos yeux à vous qu’elle s’est mise à défiler et tout a commencé le 11 septembre 2001…

Vous êtes les enfants de la génération de Charlie Hebdo, du Bataclan…Vous éprouverez peut-être le besoin de le manifester un jour, à votre tour, alors vous serez devenus écrivains.

 

Sylvie Germain et "la convulsion du monde"

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Comme un soleil chez Laurette

Publié le par Eric Bertrand

C’était nos quinze ans, salut les copains ! Que Marianne était jolie ! « Si belle soit la vie, c’est une tombola »… « Si moche soit la vie, c’est un joli combat… » Et on est plusieurs ce matin, à se retrouver fauchés, chez Laurette ! C’est pas un jour pour un flirt, pas un dimanche pour aller s’embouer dans le Loir et Cher ; cinq heures du matin, la nouvelle est tombée, « un passereau prenait au loin de l’altitude »… Pas un jour pour chasseur, taxi-driver quand t’étais chanteur… Les chiens sont trop pressés et marchent devant, dans les roseaux... « Tu nous fais planer » et on a simplement la force de lever les yeux, « par-dessus l’étang », pour regarder passer les oies sauvages, celles qui s’en vont pour le Midi, la Méditerranée. C’est comme un soleil dans le gris du ciel…

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Marée humaine

Publié le par Eric Bertrand

« Les huitres, c’est monsieur » ! « La lotte, c’est le jeune homme ! », « les bulots, c’est la demoiselle ! ». Pour le show rituel de fin d’année, elles sont deux, ce matin à la poissonnerie ! Il est tôt mais les invités sont nombreux… Derrière les bulles et le rideau de l’aquarium, c’est la nuit du réveillon qu’ils préparent.

Sur des lits de glaçons, des plages de faux galets, coquillages, poissons et crustacés sont en représentation et jouent dans la tempête. Scintillements factices, lumières faussement aquatiques : entraînés par un nouveau courant, ces acteurs tremblent et s’électrisent et se donnent en spectacle. Et de l’autre côté de l’aquarium, observent les yeux mi-clos le double spectacle de la dernière marée.

Les bars argentés allument leurs écailles . Ils sont en ligne avec daurades et saumons sauvages qui appellent du large. Des soles un peu grises tournent mal sous le soleil absent. Les langoustines gourgandines claquent nerveusement des pattes. Roses d’excitation, les crevettes et les gambas lèvent les gambettes. Sous leur costume d’algue, faces rougeaudes, les crabes cuits d’avance et pince sans rire ouvrent un œil vicieux. Les coquines coquilles Saint Jacques sortent du chemin et finissent la pénitence. La perle n’est plus dans l’huitre mais à l’oreille d’une anguille aux cheveux flous qui coule un mot tendre à l’oreille de son compagnon. Et l’autre ouvre la coquille de son portefeuille, se plaint d’une voix sourde : « comme tout cela coûte cher ! Le homard m’a tué ! ».

Il faut passer à la caisse. Et dans la file d’attente, les deux voix s’impatientent « le maquereau, c’est monsieur ! », « la morue, c’est la dame ! »

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