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Dosette de lecture n°116 : Jean-Paul Dubois : L’Amérique m’inquiète. Une Amérique grimaçante

Publié le par Eric Bertrand

A quel point l’Amérique de 1989 ressemble-t-elle à celle qui grimace aujourd’hui sous le visage de Trump ? J’en avais fait percevoir des traits contrastés dans mon roman « Taper la route » qui relate ma cuisante expérience de l’été 1983 en autostop, tout au long des inter states ; l’ouvrage de Jean-Paul Dubois, composé de chroniques grinçantes, offre, lui aussi au lecteur, une vision impitoyable des pires aspects de la culture américaine.

La stratégie est simple : dans chacune de ses chroniques, l’auteur met en scène un lieu, un personnage, un « public » et décrypte les extravagances les plus inquiétantes. Dans telle ville, c’est un shérif qui cherche, par des moyens inhumains et sordides, à dégoûter les délinquants de la prison ; dans telle autre, c’est un honnête citoyen, amateur d’armes et de heavy metal, qui offre une belle récompense au bon sujet qui abattrait toute personne mal intentionnée ;  dans telle autre, c’est un révérend qui offre au bon chrétien un voyage avec Satan dans le but de le détourner de toute « perversité » du type homosexualité, drogue, avortement ; dans telle autre, c’est un homme d’affaires qui imagine un « Holly land » d’un genre particulier : le citoyen en mal de religion peut y effectuer un voyage éclairé et édifiant parmi les pages de l’Ancien Testament ; dans telle autre encore, c’est un médecin qui promet aux malades incurables un départ en douceur vers la mort… 

Et les villes défilent, San Francisco, Los Angeles, Waco, Phoenix, Portland, Sacramento… et le lecteur assiste, dépité, au spectacle de cette société qui persiste et signe et qui perd son âme.

Dosette de lecture n°116 : Jean-Paul Dubois : L’Amérique m’inquiète. Une Amérique grimaçante

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Comment est abordé Rimbaud dans « Over the Rimbaud » ?

Publié le par Eric Bertrand

Il est difficile de rédiger la critique d’un livre sans révéler aux autres lecteurs son contenu tout en livrant malgré tout une idée de son contenu…

C’est ce qu’a réussi à réaliser le Rimbaldien Jean-Michel Lecocq, auteur d’un beau roman dont j’ai fait la chronique récemment : « la Fille aux semelles de vent », Edition des Libertés, 2024, (Dosette n° 112 : http://enlisant-enecrivant.net/2024/05/dosette-de-lecture-n-112-jean-michel-lecocq-la-fille-aux-semelles-de-vent-plusieurs-manieres-de-battre-la-semelle.html)

Je l’en remercie.

 

         « Cela valait la peine d’attendre son arrivée chez le libraire. « Over the Rimbaud », le roman d’Eric Bertrand, a défilé d’une traite devant mes yeux éblouis. Pas question de trop lever le voile sur cette histoire originale, je vous laisse le plaisir de la découvrir. L’idée est hardie d’inventer un amour de jeunesse à Rimbaud, une jeune voisine devenue par la suite, bien qu’elle eût fondé une famille, son amante de cœur. Car, s’il fut précocement brillant en poésie, il le fut aussi au plan sexuel et amoureux, du moins dans ce roman qui repose presque en totalité sur le journal rédigé à la première personne de cette jeune amante, devenue par la suite son amie la plus fidèle et la plus intime.

La narratrice si proche d’Arthur et de ses sœurs puis encore plus proche de la seule Isabelle après le décès de l’aînée, Vitalie, nous livre un regard fascinant sur celui qui a été son amant et qui, malgré son départ des Ardennes et ses pérégrinations à travers le monde jusqu’en Abyssinie, reste son grand amour. Elle le connaît mieux que personne et même de l’intérieur. Avec le concours d’Isabelle qui lui confie jusqu’au cœur de sa correspondance avec son frère, elle livre au lecteur une vision intime de Rimbaud dont elle est toujours amoureuse. Plus que de l’amour, c’est une communauté d’idées qu’elle partage avec lui. Quand il lui écrit directement ou par le truchement d’Isabelle ou encore à l’occasion de ses rares retours dans les Ardennes, Arthur se confie à elle. On découvre Arthur Rimbaud sous un jour original et on a le sentiment d’être en présence du véritable Rimbaud. Cette vision de l’homme aux semelles de vent est d’autant plus vraisemblable qu’Eric Bertrand nous livre, à la fin du livre, des références documentaires qui attestent de la réalité du portrait qu’il brosse dans son roman et de sa fine connaissance de la vie du voyageur toqué. Au fil de cette lecture, j’ai vraiment eu l’impression de me trouver face au vrai Rimbaud.

De surcroît, ce roman bénéficie d’une belle écriture que je n’hésite pas à qualifier, par moments, de poétique, en tout cas d’imagée et d’élégante. Ultime intérêt, le journal de la narratrice apparaît sous la forme de chapitres courts qui rendent la lecture aisée et ajoute à son agrément.

Ce roman est réellement talentueux. N’hésitez pas une seconde. »

 

Comment est abordé Rimbaud dans « Over the Rimbaud » ?

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Dosette de lecture n°115 : François Duplantier : « Et Arthur quitta le train jaune de 5h48. » Un récit mené à un train d'enfer.

Publié le par Eric Bertrand

Par quels moyens accéder à Rimbaud et à ses "incroyables Florides" ? En suivant, enroulé dans « les voiles de la déesse » la voie de la Grande Ourse ? En descendant les fleuves à reculons ? En entrant dans le Cabaret vert ? En foulant les pierres des chemins et des sentiers dans les « parfums de vigne et les parfums de bière » ? En montant à bord d'un wagon rose ou bien à bord d'un train jaune au départ de Marseille ? Le train de 5h48 par exemple ?

Sous la plume de l'auteur, on y retrouve un cercle "d’intoxiqués" de Rimbaud qui se rendent à un événement très spécial et qui, pour passer le temps et combler ce que Yves Bonnefoy appelle « notre besoin de Rimbaud », battent la semelle de vent... Où donc le poète voyant cherche-t-il à les emmener ? Quelle "porte invisible" les invite-t-il à franchir ? C'est la question que se pose implicitement le romancier qui mobilise ses troupes et le lecteur autour de ce fameux événement parisien : l’ouverture d’une lettre que Rimbaud a envoyée du Harar à Verlaine…  

Mais est-ce vraiment là l'essentiel ? N'y a-t-il pas déjà dans ce bateau livre, cette "carcasse ivre de la meilleure eau" matière suffisante à la rêverie ? Le cheminement vaut parfois mieux que le terme. François Duplantier balise ce voyage et cette dérive entre les poèmes et les lettres que le poète devenu aventurier n'a cessé d'écrire. En consultant les uns après les autres les passagers du train, il interroge surtout l’homme qui, après l'avoir fait asseoir sur ses genoux, semble avoir tourné le dos à la Beauté ; le commerçant qui serre son or dans sa ceinture abdominale ; le baroudeur qui parle toutes les langues ; l’explorateur, le photographe, le « reporter » qui examine ce qu’il nomme désormais « la vie réelle » : tribus indigènes, vêtements, bêtes, chameaux, autruches, hyènes...

Par les détours de l’écriture et de l’érudition, le romancier poursuit les traces du « Bohémien », ce « Petit Poucet rêveur" qui, parti un jour pour « trafiquer dans l’inconnu », sème ses cartouches et finit trafiquant d’armes. Dans la première partie de son récit, il dégaine les colts scintillants du poète et tire les balles de sa « prose de diamant » ; dans la seconde partie, il cite les lettres que l'enfant rebelle et fugueur n'a cessé d’écrire à sa mère jusqu'à la fin. Des lettres qui dessinent sur le sable l'empreinte de vent, « le lieu et la formule » indiquant au train jaune quelque chose comme un faux terminus.

Dosette de lecture n°115 : François Duplantier : « Et Arthur quitta le train jaune de 5h48. »  Un récit mené à un train d'enfer.

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Dosette de lecture n°114 : Raphaël Gaillard : L’Homme augmenté. Lire, c’est s’augmenter

Publié le par Eric Bertrand

Quelle magique opération se produit dans le cerveau lorsque nous lisons ? Avant de chercher à « s’augmenter », l’homme a-t-il bien conscience qu’au moment où sa fibre optique renvoie ces signes linguistiques à l’une des zones de son cerveau afin qu’il les décrypte, il s’augmente ?

L’auteur, psychiatre et spécialiste des neurosciences mène une enquête approfondie sur la relation entre la lecture et les différents compartiments du cerveau. « Un livre, de plomb ou de papier, c’est déjà une annexe de notre cerveau, une prothèse cérébrale, un hors-de-soi que nous acceptons de partager et qui en retour nous transforme. » Et, chemin faisant, il interroge la potentialité d’harmonie en l’homme, cet état de perfection que Vinci a si bien montrée dans le cercle de l’homme de Vitruve.

Mais comment évaluer « un homo sapiens connecté », qui semble « avoir le souffle et le neurone courts quand il s’agit de penser, le cœur gros de ressentiment quand il observe ses congénères et les doigts chargés de fiel et d’acide quand il tapote sur son clavier » ? Il ne faut pas perdre de vue qu’entre lui et le livre, il y a toujours eu une sorte « d’hybridisme » et de risque de toxicité dans le sens où la lecture peut le déranger et le promener dans sa part la plus sombre et aller jusqu’à le pétrifier comme le font les écrans. La menace n’est jamais loin et ces écrans funestes semblent « Ne pas le voir jouer mais jouer avec lui ».

 « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » … L’auteur pose à sa façon la vieille question de Rabelais : « Pourquoi un monde moderne si de pareils poisons s’inventent » ? La vraie solution est une fois de plus inspirée par son contemporain Montaigne qui affirmait qu’il fallait se nourrir, s’innerver de lecture pour avoir « une tête bien faite » et ainsi relever le défi des technologies et de l’augmentation : « Lire, affuté et d’aplomb pour grandir, s’armer et chevaucher vers bien d’autres hybridations. »

Dosette de lecture n°114 :  Raphaël Gaillard : L’Homme augmenté. Lire, c’est s’augmenter

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Dosette de lecture n°113 : Éric Vuillard : Tristesse de la terre. La belle Amérique sous les lassos du show

Publié le par Eric Bertrand

Comment raconter l’Amérique ? Celle des grands espaces, celle des peuples autochtones, des pionniers s’installant dans des contrées souvent hostiles ? Comment contempler l’infiniment petit dans cet infiniment grand comme le fait ce personnage étonnant de la fin du récit : Wilson Alwyn Bentley, photographe traquant inlassablement la forme évanescente des flocons de neige ?

Le parti-pris d’Éric Vuillard est d’examiner avec son regard caustique cette société du spectacle et du show qui a toujours exalté des héros de pacotille, avides de succès et de dollars. Certes, en 2014, il n’écrit pas sur les États-Unis de 2024, mais en retraçant l’ascension sociale de Buffalo Bill Cody, ce « prince du divertissement » devenu « vieux cabotin », « pur produit de marketing, sorte de simulacre », agitateur fanfaron, il donne déjà à voir les élucubrations d’un Donald Trump et décrypte à sa façon tous ces mensonges, ces dangereux récits de paillettes et de pacotille qui forgent un peu trop facilement le corps des légendes.

La « légende », que retrace le Wild West Show du fameux Buffalo Bill se construit à partir de l’histoire racontée chaque soir, devant un public curieux et ignorant, par les acteurs recrutés pour l’occasion. Et qui sont-ils, ces « acteurs » ? Le vieux chef Sitting Bull, des Indiens ayant échappé au massacre, une jeune Indienne rescapée de « la bataille de Wounded knee »… Comme l’écrit l’auteur : « La civilisation est une énorme bête insatisfaite. Elle se nourrit de tout. » Avec la complicité de son impresario, John Burke alias Arizona Burke, Cody, ce glorieux abatteur de bisons excite l’imagination et les bas instincts de ses spectateurs et interprète à sa façon l’ignoble massacre des Indiens.

 

Dosette de lecture n°113 :  Éric Vuillard : Tristesse de la terre.  La belle Amérique sous les lassos du show

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