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Dosette de lecture n°112 : Jean-Michel Lecocq : La Fille aux semelles de vent, Plusieurs manières de battre la semelle…

Publié le par Eric Bertrand

Par quelle facette aborder « l’homme aux semelles de vent » ? Tant de choses ont été écrites à propos de celui qui a tout quitté pour aller vivre « au grand désert où luit la Liberté ravie »… Lorsqu'on a lu plusieurs biographies, vu des films, des reportages, et puis, à terme, écrit soi-même sur « le passant considérable », on finit par entrer un peu dans le cercle de ses familiers. Grâce au beau roman de Jean-Michel Lecocq, j'ai pu retrouver le "clan" Rimbaud, Isabelle, Paterne Berrichon et Vitalie attachée à « la casquette de plomb » de son notaire, « Cerbère hiératique ». J’ai aussi pu mieux apprécier Frédéric, le fils maudit, croisé dans le livre de Jean-Claude Bailly, "L'autre Rimbaud".

Arthur est mort depuis quinze ans déjà. Dans sa deuxième vie, à Harar, il a « connu » une Éthiopienne du nom de Mariam. Et c’est là que commence la fiction : cette Mariam aurait donné à Arthur une fille baptisée Bethsabée. Agée de dix-huit ans, elle arrive à Marseille, accompagnée de son protecteur, Alfred Bardey, l’employeur de Rimbaud : « Bardey se trouvait à la tête d’une fortune respectable amassée grâce au commerce du café et des peaux entre l’Ethiopie et Aden, puis entre Aden et l’Europe. En cela Rimbaud s’était montré un collaborateur des plus efficaces. Bardey considérait avoir une dette envers lui, et par conséquent envers sa fille. Non qu’il éprouvât une tendresse débordante pour cet Ardennais fantasque, prompt à se quereller, souvent imprévisible et dont la personnalité était aux antipodes de la sienne, mais il lui était reconnaissant d’avoir fait prospérer son agence de Harar malgré une concurrence féroce. »

L’itinéraire que suivent les deux personnages permet au lecteur de retrouver cette topographie rimbaldienne que l’auteur connaît manifestement bien : Charleville, Voncq, Attigny, Roche, Vouziers… Autant de lieux peu accessibles et la campagne ardennaise en cet hiver 1906, paraît bien hostile à la jeune métisse, tout autant que « la Mère Rimbe » qui semble avoir autorité sur les forces de la terre.

Comment la rencontre va-t-elle se dérouler ? Alors qu’il tient déjà son lecteur captif, l’auteur noue habilement un autre fil à son canevas en mêlant un second récit au premier. On est en avril 2021 et le narrateur, qui vient de perdre son père, revient sur des lieux qu’il a voulu effacer de sa mémoire. Mais on ne se détache pas si facilement des Ardennes et de « l’enfance, l’herbe, la pluie, le lac sur les pierres, le clair de lune quand le clocher sonnait douze… ». Bien des surprises l’attendent dans ce territoire où les vieilles histoires finissent toujours par réémerger.

Dosette de lecture n°112 :  Jean-Michel Lecocq : La Fille aux semelles de vent, Plusieurs manières de battre la semelle…

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Un avis sur "Over the Rimbaud"

Publié le par Eric Bertrand

Je remercie François Duplantier, connaisseur de Rimbaud et auteur d'un ouvrage que je vais lire prochainement "Et Arthur quitta le train jaune de 5h48", pour son avis qui invite aussi à considérer le personnage que j'ai inventé pour "raconter" Rimbaud : Jeanne-Marie...

"Vous avez eu l’idée très originale et très intéressante de raconter l’histoire de Rimbaud à travers le prisme personnel d’une jeune femme qui l’a "connu" jeune adolescent et qui le suit par la pensée ensuite, avec quelques rares nouvelles rencontres disséminées jusqu’à son départ vers la corne de l’Afrique. Cette Jeanne-Marie reste en relation avec Isabelle Rimbaud et nous avons deux regards féminins différents, tout à fait antagonistes sur « l’homme aux semelles de vent ». Le journal d’une amoureuse qui raconte un autre Rimbaud, entreprenant, décidé, bavard, précipité, fulgurant, une femme qui « ne comprend pas tout » ce qu’il écrit… « J’ai bien compris que l’essentiel de ma vie consisterait à poursuivre en rêve le seul homme qui me semble digne d’intérêt » écrit-elle ! Et « je t’ai avoué que je m’étais mariée, mais que cela ne changeait rien et que je gardais toute mon indépendance ». Elle tutoie Arthur dans son journal…lui parle… jusqu’à mettre en péril son propre couple. Mais, dit-elle, « d’après moi une femme doit conduire sa vie comme une aventure et ne jamais accepter de se soumettre ni de se ranger ». Et Arthur qui lui dit, en septembre 79 : « L’amour c’est comme la poésie, j’en ai fait le tour, Basta ! Je cherche autre chose » Et cette réponse : « Je ne suis pas la sage épouse qu’on voudrait faire de moi, assise sur son fauteuil à bascule… je ne veux pas d’un amour domestique, plein de faux plis et de coutures…tu es un séduisant passant que je continue d‘aimer… » C’est captivant de voir comment Jeanne Marie, sans doute au contact d’Arthur, s’émancipe du modèle classique de la femme / épouse du 19° siècle. Une suffragette, une féministe, avant l’heure ! Et elle parle à votre place, bien sûr. Nous avons un regard très nouveau, admiratif, auscultant Arthur Rimbaud de l’extérieur, hors normes et c’est passionnant, dans une belle écriture légère, vive, alerte, souple, très nerveuse et très agréable. Bravo !"

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Dosette de lecture n°111 : Jean-Paul Dubois : Une Vie française. À chaque tournant un tourment

Publié le par Eric Bertrand

Comment raconter une vie en croisant, au fil de quelques décennies, le destin individuel d’un personnage et l’actualité en France ? L’histoire de Paul Blick, le narrateur, commence sous De Gaule et se continue au fil des présidences, celle de Pompidou, de Giscard, de Mitterrand, de Chirac…

Enfant marqué par le décès de son grand frère, adolescent tourmenté, exempté de l’armée dans des conditions bien particulières, étudiant en sociologie, adulte sans emploi au grand dam de son épouse (Anna, chef d’entreprise et farouche adepte d’Adam Smith et de la loi du marché), papa poule, photographe à ses heures, le narrateur vit l’Histoire à sa façon, et pose un regard à la fois amusant et désabusé sur les événements : « Chaque jour apportait sa livraison de fiente fraîche : corruption, prévarication, abus de biens sociaux, détournements, mises en examen, racisme, pauvreté, mépris, chômage. »

Évoquer ses errances, c’est « sombrer dans une bouteille d’encre ». Paul Blick est un contemplatif caustique qui parvient un jour, comme par miracle, à gagner beaucoup d’argent en photographiant des arbres. Cela lui permet de voyager aux frais de son éditeur en quête des plus belles lumières sur les arbres du monde et d’acquérir suffisamment de notoriété pour être courtisé par le président Mitterrand. De multiplier aussi les aventures amoureuses de nature cocasse (le traitement de la sexualité et des « coups de braguette magique » est toujours abordé de façon humoristique sinon mélancolique). De tâcher, au bout du compte, de gratter dans une existence qui devient chaotique « à quelques mois du deuxième millénaire », « un squelette de bonheur débarrassé de l’embonpoint des hommes ».

 

Dosette de lecture n°111 : Jean-Paul Dubois : Une Vie française. À chaque tournant un tourment

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Dosette de lecture n°110 : Eric Vuillard, "L'Ordre du jour", les tours de passe passe sous le chapeau des dictateurs...

Publié le par Eric Bertrand

De quelle façon et au terme de quelles manipulations un bonimenteur comme Hitler a-t-il ouvert le gouffre et le vertige de sa « grande Allemagne » ? Quels acteurs puissants a-t-il mis au fond de sa poche afin de faire jouer les sinistres marionnettes de son Troisième Reich ?

Avec une méticuleuse attention et une grinçante ironie, Éric Vuillard choisit de relater quelques-uns des moments de la montée en puissance de l’inquiétant dictateur dont les méthodes rappellent étrangement celles de Poutine : mensonges, menaces, pièges, manipulations, trafic des images, désinformation…

On se souvient de la cauchemardesque colonne de chars russes déployés à proximité de Kiev au début de la tentative d’invasion de l’Ukraine, colonne de chars soudain figés dans une sorte de filet onirique aux allures ironico-tragiques... Le 12 mars 1938, la machine infernale est en marche et malgré la grotesque panne d’essence qui bloque la Panzer division aux portes de l’Autriche, rien ne semble cependant pouvoir l’arrêter.

Et pendant ce temps-là, dans un asile de fous, l’écrivain évoque le peintre Louis Soutter, devenu incapable de manier un pinceau à cause de son arthrose, « Il était peut-être en train de dessiner avec les doigts sur une nappe en papier une de ses danses obscures. Des pantins hideux et terribles s’agitent à l’horizon du monde où roule un soleil noir ».

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Dosette de lecture n°109 : Diderot : Jacques le fataliste. Et quand Jacques a dit…

Publié le par Eric Bertrand

Comment répondre à toutes les questions qui se posent à un esprit curieux, vif et en pleine effervescence ? Ces questions renvoient aux interrogations légitimes d’un philosophe des Lumières écrivant des articles dans l’Encyclopédie, mais elles pourraient aussi bien, sous une forme plus simple, sortir de la bouche d’un enfant…

Pour les résoudre ou tâcher d’y réfléchir, Diderot choisit la forme décousue d’un dialogue qui devrait aboutir à la révélation des amours de Jacques mais qui n’y arrive jamais véritablement. On a l’impression d’un En attendant Godot avant l’heure et on attend en vain ces confidences qu’on espère truculentes.

En avance sur son temps, Diderot brouille les fils de sa pensée en même temps que ceux de l’intrigue et son récit va à l’aventure et laisse au lecteur l’impression d’un aléatoire permanent. L’essentiel n’est pas là, et le narrateur interpelle directement son destinataire, usant ainsi d’une technique très moderne que n’auraient pas reniée les Calvino ou les Kundera. Ses personnages errent dans le mensonge du roman pour aller au-devant d’une vérité qui échappe. Et toute la narration fend la vague et avance sur « le grand rouleau » de l’existence humaine où, fragiles esquifs, nous ne faisons que « naviguer ».

Dosette de lecture n°109 : Diderot : Jacques le fataliste. Et quand Jacques a dit…

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