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La trempe du rhinocéros

Publié le par Eric Bertrand

La trempe du rhinocéros

Une trompe dévastatrice s’est balancée au-dessus des Etats-Unis pendant quatre ans. Un barrissement de bêtise et de haine e a retenti et résonné sous la cuirasse de la meute grondante des rhinocéros. Dans sa pièce du même titre, le dramaturge Eugène Ionesco aurait analysé le trumpisme comme une nouvelle contagion, une forme de féroce « rhinocérite » propre à cette société du fric et de l’hyper-consommation…

Mais à la fin de l’histoire, le rhinocéros sent craquer la carapace.

Dans la boue qu’elle piétine, la bête est blessée et cherche encore à donner de la corne. Le crin est toujours jaune et sent fort la paille et le fagot. Enfumez tout le territoire ! Enfumez ! Enfumez ! « Merdre, par ma chandelle verte, il est grand temps d’arrêter la conspiration ! » Le gant noir qu’a enfilé le Père Ubu donne à son poing la rondeur du sabot. Ivre de rage, il patauge dans le mensonge et laboure un sol qu’il croyait son territoire et qu’il sent soudain se dérober sous lui.

 

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Quelque chose du Goncourt des lycéens…

Publié le par Eric Bertrand

C’était il y a très longtemps...

Les rues de Rennes sont légères et sans couvre-feu. On s’installe en terrasse à n’importe quelle heure. La rue de La Soif ne désaltère pas tout à fait du désir d’embrasser la vie et de toucher à tout. Le froid de l’hiver commence à descendre, sans givre et sans gel hydro-alcoolique sur les tables. Mais un petit gel discret ridule le cristal des yeux, pince le nez, durcit les lèvres et rougit les joues. Quelques quenottes claquent.

Avec une poignée d’élèves, on déambule dans le centre-ville et on cause littérature. Le grand ménage de novembre a commencé après les cours et les vacances de Toussaint, et les visages ne disparaissent pas encore sous les bavettes, les torchons et les serviettes. Les fins sourires en coin, les vives mimiques et les grimaces, les éclats de voix et les éclats de rire fusent dans la nuit, sous le masque discret des éclairages.

On est venu là pour désigner le prix Goncourt des Lycéens et notre classe a été sélectionnée pour opérer ce choix entre les principaux romans de la rentrée. « Mille six cent ventres » de Luc Lang est notre favori et nous sommes vingt et une bouches pour en parler avec nos tripes…

La soirée de veille se termine dans un bar karaoké et, autour de l’unique micro, on se retrouve plusieurs, serrés dans la lumière du projecteur, à postillonner sur une chanson de Johnny Hallyday. « Quelque chose en nous de Tennessee ». L’Idole n’a pas encore enfourché sa dernière Harley et on se sent tous soudain inexplicablement émus. Les yeux brillent. Le visage se détourne. Un doigt tremble, remonte jusqu’au-dessus des lèvres, efface une larme sur la joue. Sourire timide. Applaudissements dans la salle. Les spectateurs se lèvent de l’autre côté de la scène. Au-dessus du halo, il y a « comme une étoile qui s’éteint dans la nuit », l’effleurement d’une  « main tendre et légère qui pousse vers la vie » …

« A certaines heures de la nuit, quand le cœur de la vie s’est endormi, il flotte un sentiment comme une envie »   

Quelque chose du Goncourt des lycéens…

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Hommage à Samuel Paty

Publié le par Eric Bertrand

C’est un matin banal dans un établissement sans histoire.

C’est l’aube. Le soleil à peine levé te donne des envies de campagne. Tu franchis le portail en fer. Tu as une partie importante du programme à boucler avant le début des vacances. Des graines essentielles à semer dans ces esprits juvéniles, à la fois puérils et fertiles, capables derrière toi de retourner la terre en cinq minutes ou de la disperser... Ton métier est un labour et tu descends souvent du tracteur pour les remettre dans le bon sillon…

Tu enfiles le masque, tu plaisantes avec les collègues. Quelle que soit le champ disciplinaire, ils ont eux aussi déjà retroussé les manches. Tu entres en salle, les élèves sont installés. Ils ont aussi sagement mis leurs masques, mais pas toujours en haut du nez. Ils ont les yeux fatigués, mais les langues sont déjà déliées. Ils ouvrent leurs cahiers. Sous ta dictée, ils ont écrit de belles choses. Tu leur demandes de les relire pendant que tu fais l’appel.

« Deux d’entre vous vont présenter leur travail à la classe. Je vous rappelle la consigne : reformulez avec des mots à vous la nouvelle notion de liberté d’expression en vous appuyant sur le poème de Paul Éluard donné à la fin du cours ». Une fille un peu timide commence. Sa mère l’a aidée, elle craint le reproche du professeur, le regard des autres élèves. L’anxiété fait vibrer sa voix : « Sur les murs gris du collège, sur les trottoirs menaçants de la rue, sur l’écorchure cicatrisée de la Haine, sur le ballon crevé de la Bêtise, j’écris ton nom : LIBERTÉ ». La classe applaudit. C’est le rituel. Et tu la félicites. Tu lui promets même de revenir sur le sens profond des mots qu’elle a choisis.

Tu interroges un garçon qui lève le doigt. Il a le regard franc. « Monsieur, j’ai fait le travail et j’en ai parlé à table avec mes parents. C’était super, pour une fois, mon père n’a pas allumé la télé pendant tout le repas. » Il se lève, demande s’il peut venir au tableau. Tu salues son panache et tu lui laisses le champ libre. Tu t’effaces. Tu vas t’asseoir à sa place pour mieux l’écouter. Tu prends des notes sur ta feuille.

Il est là, la main dans la poche. Il se dandine d’une jambe sur l’autre face à ce silence inattendu, silence miraculeux dans une classe où, en général, ça bouge… Il dit le titre de l’exercice. « Poème ». Sa voix tremble un peu. Il lève les yeux de son cahier. Il tergiverse. À la première table, il y a cette petite nouvelle dont il est amoureux et qui attend avec impatience ce qu’il va dire. Il connaît le texte par cœur. « Monsieur, je peux poser mon cahier… Mon poème, je m’en souviendrai toute ma vie »… Il respire profondément. La voix monte, forte et belle.

« Sur le poignard hideux de l’assassin, sur sa rage et sa férocité, j’écris ton nom… Sur le grand Livre des religions, sur les portraits de ceux que j’aime ou que je n’aime pas, sur tous les dessins et sur toutes les caricatures, sur les valeurs idéales auxquelles je crois, sur la parole de mon professeur, j’écris ton nom, LIBERTÉ  D’EXPRESSION »

 

Hommage à Samuel Paty

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Madeleine de whisky...

Publié le par Eric Bertrand

Il suffit d’approcher un coin de narine, un petit bout de langue et « l’édifice immense du souvenir » jaillit du fond du verre…Sur la platine du verre, la couleur et la senteur mettent de la musique et de l’ambiance. Ambré dans la transparence de la bouteille, le liquide se dore, s’incline et salive. Alors la première gorgée roule dans la gorge vide et l’espace engourdi résonne. Dans la brume acoustique, le palais effleure ses touches de pianos jusqu’à l’ivoire des dents. Les notes fruitées et tourbées lèvent et s’embarquent : Ravel, « une barque sur l’océan », Debussy, « la mer », Mendelssohn, orgues basaltiques… Puis la vague arrive, déferle, inonde « la glotte de Fringale ». L’impression éclate et vibre. Un orchestre lumineux s’ouvre sous la langue : lande, bruyère, tourbe.Cuivres des distilleries, teintes mauves ou blanches, timbres de soleil contre la paroi du verre. Ruissellement de l’eau sur les galets. La flaque de whisky coule dans la trachée, laisse une brûlure chaude et sucrée sur les lèvres. Déjà plus rien au fond du petit verre rond. Rien ? Sauf un bouquet sous la rosée. Un filet d’eau vive, une silhouette enivrée qui voltige, et décolle, et s’envole. Elle n’est plus là, elle a laissé sa « part des anges. Quand le whisky passe, les valises tremblent. »

Extrait de « Dévalisée », cinquième partie, chap 7, p230

Madeleine de whisky...

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Le tigre sous le masque

Publié le par Eric Bertrand

C’est une bande de tissu ou de papier, un motus et bouche cousue qui empêche de lire sur les lèvres et force à regarder dans les yeux. Une ligne blanche qui interdit le dépassement du convoi dangereux et escorte chacun des véhicules vers une infranchissable conformité. « Tenue correcte exigée ».

Quand on est profs ou élèves, on a du mal à se résigner à ce nouveau code qui étouffe la voix et fait disparaître la part de l’identité la plus vulnérable et la plus précieuse. Celle qui se dévoile dans le bas d’un visage, dans un sourire, un rictus, un frémissement des lèvres, un timbre de voix…

Alors le corps cherche à s’affranchir. Dans le flux du trafic, le regard-tigre essaie de passer au-dessus du ronronnement du moteur. Le vêtement fauve s’insurge contre la police du masque, joue la griffe de l’indécence ou de la provocation. Et puis, il fait chaud. Tous les prétextes sont bons pour bondir et rebondir dans la grande savane de la Liberté déclarée. Jupe au-dessus du genou, cœur croisé, Crop top, nombril grand ouvert comme un œil désespéré, robe à bretelles, chemise au ras des fesses, bandeau croisé sur la poitrine, nuisette de plein jour.

Quand le tigre est attaché, il rugit et son pelage vibre.

 

 

 Le tigre sous le masque

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