Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

« L’Autre » de Philippe Claudel : comment un « porteur de blé flamant ou de cotons anglais » devient un « bateau frêle comme un papillon de mai » ? (1/2)

Publié le par Eric Bertrand

La lecture de Rimbaud conduit à l’illumination. Sans chercher à jouer ni sur les mots ni sur le titre de l’énigmatique œuvre de « l’homme aux semelles de vent », ce récit de Philippe Claudel illustre bien l’effet que peut avoir sur une conscience un peu romantique la découverte du « voleur de feu ». Frolon est un jeune marchand de cordage en gros qui, à l’image de bien d’autres bourgeois de la ville de C., « descend des fleuves impassibles » et prospère paisiblement. Il aime sa femme, sa fille, fréquente la belle société, se divertit, se cultive, lit des magazines littéraires et un soir, par hasard, tombe sur quatre poèmes de Rimbaud. Quand le monde sera réduit en un seul bois noir pour nos quatre yeux étonnés, en une plage pour deux enfants fidèles, en une maison musicale pour notre claire sympathie, je vous trouverai. C’est immédiatement l’éblouissement. Il écrit au directeur de la revue, apprend que Rimbaud vit quelque part en Abyssinie et qu’il est particulièrement « insaisissable », « comme ses vers ».

Du jour au lendemain, Frolon décide de tout laisser derrière lui pour partir à pied, un matin de septembre 1886, en direction de Marseille, dans l’espoir de rencontrer le poète afin de lui parler de la poésie. Il s’embarque donc, arrive à Tunis et entre plus avant dans son nouveau mode d’existence. Il connaît par cœur les poèmes des « Illuminations » qu’il récite en toute occasion à qui veut bien l’entendre. Tel un prophète dans le désert, aux côtés de trois missionnaires allemands partis catéchiser l’Egypte et l’Ethiopie, il s’enfonce dans les contrées africaines.

« L’Autre » de Philippe Claudel : comment un « porteur de blé flamant ou de cotons anglais » devient un « bateau frêle comme un papillon de mai » ? (1/2)

Voir les commentaires

La journée de la jupe, « vent fripon ou jeu de dupe ?... »

Publié le par Eric Bertrand

« Journée de la jupe » ? C’est le titre du film dont on parle beaucoup cette semaine. Pour les besoins de mon livre intitulé « l’Organisme » qui était sur le point de sortir, moi qui m’interrogeais beaucoup sur le « métier et le milieu », je n’avais pas manqué ce film qui faisait événement. Le film est passé hier, l’occasion de s’attarder à nouveau sur les questions qu’il pose... A cette occasion, essayons de voir ce qu’il y a « sous les jupes des filles » comme le scande une chanson connue !
Tabous sur le port de la jupe ou de quelque autre accessoire susceptible de constituer une atteinte aux bonnes mœurs de nos adolescents fiévreux ? Sujet qui dérange ? Mouchoir qu’on met sur les yeux ? Voile pudique ? Cette thématique du tabou vestimentaire est en tout cas l’une de celles qui motivent le film « la Journée de la jupe ». Isabelle Adjani y incarne une prof « rebelle » qui ose affirmer sa féminité face à « la meute ».
Essayons d’aller plus loin, et de soulever un coin du voile autrement qu’à la manière du vent fripon que sifflait Brassens dans une chanson à son époque aussi leste que celle de Souchon...
Le film braque le projecteur sur un ensemble de problèmes qui vont bien au-delà de ces conflits d’apparences. Essayons dans un premier temps de les répertorier...
Le choc entre les cultures, la violence, les compromissions éducatives, la gestion des bons élèves et la gestion des « cas » difficiles, la délinquance, les rapports garçons-filles, profs-élèves, le problème de la transmission du savoir, l’enseignement des « classiques », la référence aux textes sacrés, constitutifs de notre culture... et d’abord, quels textes ? Molière, Hugo ? Rimbaud ? (Les élèves rient bêtement à ce nom et pensent à Rambo) Quel sacré ? La Bible ou le Coran ? Et puis quelle langue ? La langue littéraire ? La langue utilitaire ? La langue de la rue ?
Bref, ce court film à effet (une prof de français se sert d’un flingue pour gagner la parole et le pouvoir), d’une extrême simplicité dans son scénario, m’a tout l’air d’une fable et en tant que tel donne à réfléchir sur l’éducation.
Dans les premières réactions que j’ai pu entendre, évidemment, certains crient au scandale, à la schématisation, à la stigmatisation de la banlieue... Tous les gamins ne sont pas comme ça ! Il se passe des choses dans les établissements de banlieue sans que, pour autant, les enseignants en viennent à braquer leurs élèves pour se faire écouter...
Néanmoins, le film me paraît juste parce que, justement, le cadre qu’il a choisi dépasse le cadre de la banlieue et prend une valeur de symbole. Derrière la jupe et sous la « dentelle » des sourires salivés, il y a toute la question des corps qui s’expriment au collège. Des corps qui se cherchent et s’affirment dans le malaise et parfois la provocation. Car l’établissement scolaire est le lieu du regard exagéré. Rien n’échappe à l’œil et à la critique souvent méchante, sournoise en tout cas.
Autre aspect essentiel, dans le film, celui de la laïcité. L’enseignante revendique courageusement ces valeurs. En cours, et dans l’ensemble des matières, nous avons pour mission de brandir devant nos élèves le fameux étendard des « valeurs citoyennes ». Du fait de la différence d’âges, de niveau, des intérêts, des stéréotypes, que savent-ils au juste de l’Islam, de la Bible, de la rencontre des cultures et de la vie en société ? Les clichés ont la vie dure...
Pendant le cours, l’enseignant est comme Job. Il consent à se laisser déposséder de ses richesses (intérieures !) pour les achalander souvent dans le souk de la vulgarité ou de l’indifférence. A la différence de la professeure du film, il ne saisit jamais un flingue et livre inlassablement le même combat au nom de cette richesse qu’il veut transmettre à tout prix. D’ailleurs, quand elle a la situation en main, la première chose que la prof veut faire apprendre et répéter au caïd, c’est le nom de Molière !
Car c’est un fait, l’élève qui n’a pas envie d’apprendre n’apprendra pas. Bien au contraire, il se bute et, entre les deux directions devant lesquelles hésitait le fameux âne de Buridan, contrairement à l’âne, il n’aura pas de mal à choisir la voie du refus. C’est celle dont il sait pertinemment qu’elle le mènera à une victoire sur le système qui assurera davantage son rang de caïd ou de bouffon...
Le proviseur le dit clairement aux journalistes dans le film : « nous n’avons aucun moyen de pression sur ces élèves. » Les élèves sont là, bons ou mauvais plants à chauffer au coin des radiateurs ou sur un coin de pelouse... Ils sont là, ils viennent, ils ne viennent pas, ils travaillent, ne travaillent pas, de toute manière, le passage en classe supérieure est un acquis, la scolarisation est obligatoire et le bac est évalué en fonction des statistiques...

Voir les commentaires

Les Emotifs anonymes de Jean-Pierre Améris, toutes les émotions que donne le chocolat (2/2)

Publié le par Eric Bertrand

Angélique ne trouve toute sa mesure que dans une recette de chocolat qu’elle confectionne amoureusement dans le secret de son réduit, loin du monde. Dans la vie, elle n’est que la « distributrice » (à croquer) de ce chocolat réalisé « en hautes sphères » par un certain « ermite » qui ne veut pas révéler son identité... Ainsi, parvient-elle à réguler ses angoisses et à exercer une discrète activité sociale. Jusqu’au jour où, à la mort de son patron, elle doit aller postuler dans une nouvelle fabrique de chocolat au bord de la faillite... Fabrique dirigée non par un autre Willy Wonka mais par un autre émotif incarné par l’agité Benoit Poelvoorde, lequel, du haut de son statut de grand patron, fait trembler ses derniers employés. Mais, derrière son apparence un peu brutale, il tente lui aussi de dissimuler ses émotions. Il est d’ailleurs suivi tout au long du film par un psy qui lui prescrit des exercices afin de l’aider à surmonter ses hantises.
Quand la jeune chocolatière lui propose ses services, il tombe aussitôt sous son charme et l’embauche. Angélique a de l’or (et du chocolat !) dans les mains et le regard, et les relations entre l’employée et son patron vont donner lieu à une succession de situations cocasses, d’anti numéros de séduction où l’un et l’autre des grands timides, tiraillés entre désir, frustrations, audaces, exercices libres ou imposés vont apprendre à se connaître et peu à peu à se dévoiler. Gourmandise des mots osés, saveur douce amère des rendez vous manqués, lits de hasard dont l’emballage manque de chic ou d’élégance, compromis et recettes dont il faut trouver le bon dosage, la vie est une tablette de chocolat à croquer avec précaution et parcimonie afin de savoir la partager et la déguster.

Voir les commentaires

Les Emotifs anonymes de Jean-Pierre Améris, toutes les émotions que donne le chocolat (1/2)

Publié le par Eric Bertrand

On connaissait « les alcooliques anonymes » mais que sait-on au juste de cet autre cercle baptisé « émotifs anonymes » ? Le cinéaste réalisateur du film Jean-Pierre Améris (rencontré dans ce blog à l’occasion de la projection de « l’Homme qui rit ») confie qu’avant de devenir réalisateur, il a lui-même participé à des réunions d’émotifs anonymes. Timidité, gêne, peur panique de rater ses entrées, de s’engager, de se tromper...La vie est angoissante parce qu’on multiplie les erreurs et qu’il n’y a jamais moyen de revenir en arrière... Il n’y a guère qu’au cinéma qu’on peut se cacher dans le noir, qu’on peut inventer une histoire, et qu’on peu couper, recommencer les scènes et gommer les défauts, éliminer les erreurs, rectifier la trajectoire... Dans une salle de cinéma, nous sommes tous plus ou moins des « émotifs anonymes » et il n’y a rien de plus désagréable que le moment où, dans les salles obscures, on rallume les lumières !

Chez les « émotifs anonymes », et selon un rituel bien rôdé, s’expriment de grands timides : « Bonjour ! Je m’appelle Angélique... Bonjour Angélique !... » Angélique, doux visage d’ange joyeusement incarné par Isabelle Carré, baisse les yeux, sourire gêné, paupières qui papillonnent, s’effondre au milieu des autres anonymes qui la consolent.

Voir les commentaires

La rue du Chapelier à La Rochelle

Publié le par Eric Bertrand

La rue du Chapelier à La Rochelle

S’il est une rue que j’aimerais ajouter au dédale des « Cent Tours de la Lanterne magique »... Elle suivrait la silhouette épaisse d’un ancien aviateur devenu chapelier, se faufilerait entre le seuil de son domicile rue du Minage, enfilerait la rue du Palais, la Place du marché et la Grosse Horloge... S’arrêterait entre les cafés de la Poste et de la Place d’Armes pour laisser résonner les potins...

Cette rue sombre est hantée par les personnages inquiétants du roman de Simenon, « les Fantômes du chapelier ». Cette fiction inspirée du long séjour du romancier dans la région évoque l’itinéraire d’un assassin tranquille, inattendu, qui remplit simplement un « programme défini d’avance » et qui élimine, les unes après les autres, selon une logique implacable, des vieilles dames réunies plus de quarante ans plus tôt sur une même photo de pensionnat...

Un tailleur, Kachoudas, son voisin, qui l’a vu exécuter son avant-dernière victime le suit en tremblant et n’ose pas le dénoncer. Un journaliste de « l’Echo des Charentes », particulièrement perspicace, pousse le meurtrier à fournir des explications par articles interposés. Peut-être a-t-il perçu la faille du chapelier qui ne parvient plus à réaliser, comme il l’a pourtant annoncé, son dernier meurtre...

La rue du Chapelier ou la voie d’un déraillement...

Voir les commentaires