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Les folies de Cyrano de Bergerac à la Coursive (4/5)

Publié le par Eric Bertrand

Belle Ile février (91) [1600x1200]

 

Agent trouble-fête, ordonnateur solennel, De Guiche a des airs de pitre inquiétant. Dans un étrange accoutrement, c’est lui qui prononce la sentence décisive : les cadets partent à la guerre, finie la bagatelle ! Christian va y perdre la vie : le lit d’hôpital trouve ainsi sa fonction. Le siège d’invalide également. Dans l’impitoyable mise en scène de Pitoiset, l’immaculée Roxane brutalement « frappée » par le poids des ans, enfile sans transition une espèce de corset boudiné à la Mrs Doubtfire. Quinze ans ont passé, et la robe de la nonne qu’elle revêt désormais dissimule mal l’embonpoint de la belle inconsolable. Toujours fidèle à sa bien aimée, Cyrano lui rend visite et, en bon libertin, taquine régulièrement les bonnes sœurs.

             Mais victime d’une agression, il ne peut plus que s’effondrer dans le fameux Fauteuil (figure du Destin ?) Il trouve néanmoins la force (et Philippe Torreton porte brillamment le personnage jusqu’à ses ultimes limites) de défier une dernière fois le monde : « Tous mes vieux ennemis, le Mensonge, les Compromis, les Préjugés, les Lâchetés, la Sottise... » (résonance particulière en ces semaines politiques troubles...)

             Il s’effondre. Lumière bleutée du juke-box... Baschung, « comme un légo »... Retour à la case départ... L’Eternel Retour tragique ? Un sentiment étreint le spectateur... Comme si la pièce allait recommencer à l’infini... Comme si, finalement, le parti-pris de la mise en scène était le suivant : l’histoire de « Cyrano de Bergerac » met en scène des héros décalés, blessés, mortifiés : « J’ai tout raté, même ma mort » se lamente Hercule Savinien Cyrano de Bergerac « qui fut tout et qui fut rien ».

 

             Lessivés par la vie, condamnés à jouer inlassablement le même rôle, à défier des fantômes, à lancer les balles des mêmes mots, à aimer une ombre, dans une vie de toute manière, ratée d’avance ! Sous la lumière des projecteurs, des personnages phalènes et spadassins, enfermés entre les murs d’une blanche clinique neuropsychiatrique...     

              

 

 

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Les folies de Cyrano de Bergerac à la Coursive (3/5)

Publié le par Eric Bertrand

Belle Ile février (99) [1600x1200]

 

Nouvelle trouvaille de Pitoiset... Du fer à repasser à l’étendage, il n’y a qu’un pas, et le linge des lettres est pendu sans essorage sur la scène tout au long des étendages que Cyrano improvise dans toute la largeur de l’espace. Sur la scène, Roxane n’a plus qu’à « décrocher le linge » et à en respirer la fraicheur. La pince à linge est aussi une pince à cœur... Mais les plaisirs rustiques et agrestes n’ont qu’un temps et Roxane n’est pas qu’une enfant de « l’Astrée ». Sous la nuisette, la précieuse est une sensuelle qui réclame son lot de baisers : « ce secret qui prend la bouche pour oreille, cet instant d’infini qui fait un bruit d’abeille... ». A ce moment, la mise en scène délirante atteint l’un de ses sommets. Pas de scène de balcon chez les fous, pas de bras nus dans le feuillage, de paume de main qui tremble dans le jasmin... Roxane a claqué la porte sur « l’éloquence en fuite » de Christian, elle est montée bouder dans sa chambre. Mais un petit écran descend sur la scène, fait oublier le vieux linge et les bassines. L’icône du téléphone clignote à jardin, le visage de Roxane apparaît en gros plan. Skype à la rescousse de Christian...

             Beauté de l’image de la comédienne en gros plan. Toute l’impatience du désir amoureux, l’intimité dévoilée, la rougeur et l’émotion du visage de la femme aimée, peu à peu grisée par les mots... La voix de Cyrano qui relaie la voix de Christian. « Ton nom est dans mon cœur comme dans un grelot »... La communication qui s’interrompt, qui revient... La promesse du baiser qui démasque Roxane, la précipitation de l’amant : « Puisqu’elle est si pressée, il faut que j’en profite »... et la tragique frustration du « passeur » qui se retrouve seul et qui dira plus tard qu’il vient de vivre le moment le plus merveilleux de sa vie : « Pendant que je restais en bas dans l’ombre noire / D’autres montaient cueillir le baiser de la gloire ».

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Les folies de Cyrano de Bergerac à la Coursive (2/5)

Publié le par Eric Bertrand

Belle Ile février (97) [1600x1200]

 

Sous la lumière crue d’une lune de néons pas même « opaline », Cyrano est d’abord avachi dans un grand fauteuil et, la tête bandée (annonce de l’accident à venir au 5° acte) tourne le dos au spectateur. Il subit, comme ses congénères, « les vers du vieux Baro valant moins que zéro », les « tours de souplesse dorsale » des hospitalisés en jogging qui arrivent au pas de gymnastique comme sur un ring, des excités du bocal qui font sauter leur bonnet, roulent les mécaniques ou dégainent le cran d’arrêt pour un oui pour un non ou pour un nez !

             D’humeur bilieuse, le patient du fauteuil ne supporte pas longtemps les provocations et les agaceries des « petits marquis » et il règle la querelle à coups de fer à repasser : « A la fin de l’envoi, je touche » !  « A la fin de l’envoi, je touche » !  Cette nouvelle façon de « laver son linge sale » fait le bonheur de Ragueneau, petit athlète essoufflé et courtaud qui court entre les cordes et alimente de vers ou de pâtisseries l’espace en formica. Et c’est dans cet espace en toc, favorable au contrepoint si cher à Flaubert, qu’a lieu la rencontre si hautement romantique avec la « précieuse Roxane » grâce à qui « une robe est passée dans (sa) vie »...

             Pour séduire une telle femme, Cyrano l’a compris, il faut s’y mettre à deux : « faisons à nous deux un héros de roman ». Le pari est beau, prometteur, dans la lumière bleutée du juke-box, et sur la musique du groupe Queen, il passe un pacte avec Christian dont Roxane est tombée éperdument amoureuse. « We are the champions, my friend ! » ! On aurait presque envie de danser avec le disc-jockey qui choisit ses variations. L’assaut est facile, il sera épistolaire ou ne sera pas...

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Les folies de Cyrano de Bergerac à la Coursive (1/5)

Publié le par Eric Bertrand

Belle Ile février (94) [1600x1200]

 

La folie est-elle au centre de « Cyrano de Bergerac » ? Marginalité ? Schizophrénie ? Paranoïa ? Neurasthénie ? Aux yeux de la plupart des spectateurs, la célèbre pièce de Rostand constitue avant tout un éloge empanaché de l’audace, de la liberté de pensée et de l’indignation... Or, laisser gesticuler et s’enflammer le brillant cadet de Gascogne sur le fond blême d’une clinique, n’est-ce pas risquer de décolorer le nez du trublion et d’introduire, sous le « feutre qui le calfeutre », l’ombre de la sénilité ? Le parti-pris de Dominique Pitoiset ne manque cependant pas de charme et fait un peu basculer les personnages du flamboyant Rostand dans un milieu aux allures quasi kafkaïennes.

             La scène se joue sur le carrelage d’un asile psychiatrique, d’un hôpital, c’est selon... Les patients ne sont pas forcément fous mais c’est une humanité désoeuvrée, consternée, soupe au lait, qui vaque lamentablement entre un juke-box, une table en formica, un lit à barreaux, un charriot à linge et autres piteux ustensiles (où est donc l’urinoir ?) Parfois un cri, un fou-rire, un jacassement... De Guiche libidineux et mécanique, pince la taille d’une grande fille en chemise de nuit qui s’échappe et monte sur le lit et montre ses cuisses...

 

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La Locandiera de Goldoni, un cœur diabolique dans une prison dorée (Intégrale)

Publié le par Eric Bertrand

 

 

« Une femme adroite »... Ainsi Goldoni désigne-t-il en français sa Mirandoline, aubergiste à Florence. L’écrivain italien, maitrise la langue de Molière et propose cette traduction alors que la pièce reste intitulée « la Locandiera ». Dans l’interprétation qu’en fait Marc Paquien à la Coursive, Dominique Blanc est cette « locandiera ». Adroite, fine, lumineuse dans sa robe jaune soleil, elle trône, dans sa « locanda ». Au lever de rideau, sous l’éclairage à la Watteau, Vermeer ou Fragonard, la tablée qu’elle préside a des airs de radieux tableau. L’hôtesse de la « fête galante » contrôle les entrées et les sorties. Elle illumine, elle rayonne, bien mieux que la prétendue « duchesse Déjanire dal Sole » parce qu’elle a, comme la comédienne au nom abusivement solaire, décidé ouvertement de feindre et de plaire.

L’unité d’action réside en cela : quatre hommes pour une seule femme. Un marquis de la vieille école, marquis de Forlipopoli, héritier du Matamore de la commedia dell’arte, vaniteux et couard, le comte d’Albafiorita, espèce de Mr Jourdain au visage boursouflé et à la bourse gonflée, le Chevalier de Ripafratta, misogyne solitaire et dédaigneux, Fabrizio, le domestique, à qui le défunt père de Mirandoline a confié le destin matrimonial de sa fille.

Aucun d’eux ne résiste longtemps au charme ravageur de la belle Florentine qui constate cependant que seul le Chevalier a décidé de lui résister. Perché sur ses grandes bottes, ce dernier parade et méprise ses voisins aveuglés par une misérable femme « qui leur fait perdre tout leur sang froid ». Sous le cuir du noble voyageur tout en cape et en formules, l’homme semble définitivement endurci : « J’ai toujours pensé que la femme est pour l’homme une insupportable infirmité », ou « j’y ai plusieurs fois songé mais quand je considère que, pour avoir des enfants, il me faudrait supporter une femme, l’envie m’en passe aussitôt ».

Piquée au vif, et, comme « insultée » elle-même par la vigueur des propos, elle se lance le défi de l’humilier, et, par la même occasion, d’être une vengeresse et de « vaincre, abattre et mettre en pièces ces cœurs durs et barbares qui sont nos ennemis à nous autres femmes qui sommes ce que la bonne mère nature a produit de meilleur au monde ». Unité de temps oblige, il ne lui faudra pas plus d’une journée pour en venir à bout et réaliser ses ambitions de conquête ! « Quel est l’homme capable de résister à une femme quand il lui laisse le temps d’user de tout son art. »

C’est dans ce contexte sentimentalo-dramatique à l’italienne qu’interviennent les deux comédiennes Déjanire et Hortense. Elles ont de leur côté décidé de se donner la comédie et de la donner aux autres en feignant d’être des dames de qualité. Baronne Hortense del Poggio (de Palerme) et Comtesse Déjanire dal Sole (de Rome)... La feinte est plaisante, d’autant que l’une d’elles éprouve des difficultés à garder son sérieux sitôt qu’il faut jouer devant un public ! (Bel effet de mise en abyme sur la question du théâtre et du comédien) Elle l’avoue elle-même, « hors de scène, je ne sais point feindre ». Sous l’habit et la démarche empruntés des deux mijaurées, sous l’accent un peu faux et le geste maniéré, le jeu des deux actrices est tout en subtilité et le spectateur perçoit d’autant plus aisément la facticité de la feinte.

Dans l’économie de la pièce, cette intervention des deux comédiennes a pu paraître décalée et inutile (certaines mises en scène ont d’ailleurs délibérément choisi de les faire disparaître) : je trouve au contraire qu’elle renforce l’unité d’action. En effet, aux côtés de ces deux « pitres », Mirandoline apparaît encore davantage comme la meneuse de jeu, la professionnelle qui réussit là où les deux autres échouent lamentablement.

Pour parvenir à séduire le Chevalier, elle ne baisse pas la garde, n’éclate pas de rire, sait parfaitement son texte, joue des mimiques et des gestes, trouve la juste inclination de tête, l’intonation qui touche, la vérité du regard. Et méthodiquement déploie ses armes, use de tout son pouvoir de séduction (tant et si bien que certains lecteurs de la pièce, certains spectateurs en viennent qu’elle est en train de tomber amoureuse de lui...).

On n’est pas chez Marivaux... Le jeu ne dévoile pas les secrets du cœur. Mirandoline se plaît simplement à déployer le large éventail de ses charmes, à se « mirer » dans les miroirs de sa locanda. Elle y prend certes plaisir, mais cela ne va pas au-delà du divertissement. Bonne hôtesse, elle commence par « accrocher l’attention de l’homme à abattre » d’abord par la qualité du linge qu’elle prend elle-même le soin de laver. Puis, cordon bleu à ses heures, elle mitonne un bon petit plat en sauce dont le Chevalier se régale, enfin elle accompagne le déjeuner de saillies spirituelles, signes d’intelligence et surtout de bon sens. Le Chevalier n’est pas si coriace qu’il en a l’air, et, en l’espace de deux rencontres, il tombe à ses genoux. La belle n’a plus alors qu’à abandonner la partie et à savourer l’ampleur de la victoire.

Mais elle a déclenché la sauvagerie dans son auberge. Comme une meute de loups, les mâles frustrés hurlent dans les murs de la locanda et mettent la réputation de la « locandiera » en danger. Dans la mise en scène de Jean-Marc Paquien, le chevalier déçu est tonitruant et le marquis, particulièrement veule et venteux, ne cesse de souffler le chaud et le froid et de courir dans tous les sens pour sauver sa peau.

Cette fois, Mirandoline comprend que la récréation est terminée et qu’elle doit définitivement rentrer dans le rang en épousant l’homme qui va jouer le rôle du mari, du gardien, du mirador de la prison dorée.

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