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Sobibor, la souffrance et l’anorexie

Publié le par Eric Bertrand

            Les médias suivent ces jours-ci le procès de l’un des derniers criminels nazis ayant sévi dans le camp d’extermination de Sobibor. « Sobibor », c’est aussi le nom d’un film de Claude Lanzmann évoquant un cas unique de rébellion de prisonniers juifs contre le système qui visait à les tromper... « Sobibor », c’est aussi le nom d’un bon roman de Jean Molla que je viens de terminer.

            Le livre met en scène une adolescente, Emma, qui, consécutivement à la mort tragique de sa grand-mère, souffre d’anorexie. Mais l’anorexie n’est qu’un masque sordide... A l’occasion de la lecture d’un journal intime qu’elle ouvre de façon fortuite, elle découvre en effet, qu’inconsciemment, elle est rongée par un mal familial, en d’autres termes, elle porte en elle sans le savoir, le spectre des camps d’extermination...

            Ce que l’auteur semble indiquer surtout, à travers « la fable » de l’anorexie, c’est que le corps souffrant de l’adolescente, par sa maigreur, son rachitisme, son immense fragilité, incarne la Souffrance telle qu’elle a été vécue par les victimes du génocide... Quand il se souvient de ses semblables à son arrivée au camp d’Aushwitz, l’écrivain Primo Lévi évoque dans « Si c’est un homme » un défilé de pantins en vêtements rayés...

             J’avais été sensibilisé à cette marque de l’inconscient dans la chair à travers le beau roman de Philippe Grimbert : « un Secret » dans lequel le narrateur explique qu’il n’a pu grandir et se libérer de son corps souffrant qu’au moment où il a connu toute la vérité sur son histoire familiale.

             De la même façon, Emma peut grandir à la fin de « Sobibor ». Elle peut se faire vomir une dernière fois lorsqu’elle a enfin compris que son grand-père était l’un des bourreaux du camp et que, dans ces circonstances, il a rencontré celle qui allait devenir la grand-mère d’Emma, à l’époque jeune et jolie Polonaise, embauchée au service de SS implacables et tout puissants...


 

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Article du mois : pas de fumée sans feu autour du film « Gainsbourg »

Publié le par Eric Bertrand

 

             La fumée de cigarette dérange. Elle a vécu. Exit la nicotine. Exit les airs à la Gary Cooper. La fumée n’est pas en odeur de sainteté. Elle doit se faire oublier et rejoindre les nuages, les merveilleux nuages, là-bas ! D’ailleurs, bien fait pour lui ! Il a assez chanté les cigarillos et Dieu fumeur de Gitanes...

             C’est un juste retour de flamme. Eteignez les briquets dans les mains, cachez le verre de bourbon, la nicotine et la Gauloise ! L’affiche du film « Gainsbourg », qui sort en janvier déclenche une polémique, parce que justement, c’est de la fumée qu’on voit. Et pour cause !

             Certes, l’aura de Serge n’a pas besoin du renfort des volutes pour s’élever au-dessus de nos têtes, mais tout de même... Enlever la cigarette de la main du dandy c’est lui enlever le mot de la bouche et c’est lui retirer son masque. « Gainsbourg » chasse Gainsbarre... Tout cela paraît bien dérisoire ! Le cinéma rend enfin hommage au « Poinçonneur des Lilas » et on se pince le nez dans le métro. On voudrait lui retirer le mégot, lui décoller la peau et arracher la citrouille !

              C’est un fait à notre époque, il faut faire couler de l’eau de rose sur les mythes, allonger le légume dans le lit de Procuste et vider l’Homme à la tête de chou dans le panier de la ménagère !

              Préférera-t-on à l’affiche cigarette un tableau d’Arcimboldo pour les cœurs d’artichaut ? Ecce homo !

 

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Proust : le bal des têtes (25)

Publié le par Eric Bertrand

                          Avant la rubrique « article du mois », terminons avec Proust afin de boucler la série des 25 reprises du « Bal des têtes » !

                         A côté de nous, un ministre d'avant l'époque boulangiste, et qui l'était de nouveau, passait lui aussi, en envoyant aux dames un sourire tremblotant et lointain, mais comme emprisonné dans les mille liens du passé, comme un petit fantôme qu'une main invisible promenait, diminué de taille, changé dans sa substance et ayant l'air d'une réduction en pierre ponce de soi-même.

                         (...) Mme de Forcheville avait l'air d'une rose stérilisée. Je lui dis bonjour, elle chercha quelque temps mon nom sur mon visage, comme un élève, sur celui de son examinateur, une réponse qu'il eût trouvée plus facilement dans sa tête. Je me nommai et aussitôt, comme si j'avais perdu grâce à ce nom incantateur l'apparence d'arbousier ou de kangourou que l'âge m'avait sans doute donnée, elle me reconnut et se mit à me parler de cette voix si particulière que les gens qui l'avaient applaudie dans les petits théâtres étaient si émerveillés quand ils étaient invités à déjeuner avec elle, "à la ville", de retrouver dans chacune de ses paroles, pendant toute la causerie, tant qu'ils voulaient.

                          Cette voix était restée la même, inutilement chaude, prenante, avec un rien d'accent anglais. Et pourtant de même que ses yeux avaient l'air de me regarder d'un rivage lointain, sa voix était triste, presque suppliante, comme celle des morts dans l'Odyssée. Odette eût pu jouer encore. Je lui fis des compliments sur sa jeunesse. Elle me dit : "Vous êtes gentil, my dear, merci", et comme elle donnait difficilement à un sentiment, même le plus vrai, une expression qui ne fût pas affectée par le souci de ce qu'elle croyait élégant, elle répéta à plusieurs reprises : "Merci tant, merci tant."

                           D'ailleurs il n'y avait pas que chez cette dernière qu'avaient apparu des traits familiaux qui jusque-là étaient restés aussi invisibles dans sa figure que ces parties d'une graine repliées à l'intérieur et dont on ne peut deviner la saillie qu'elles feront un jour au-dehors. Ainsi un énorme busquage maternel venait chez l'une ou chez l'autre transformer vers la cinquantaine un nez jusque-là droit et pur. Chez une autre, fille de banquier, le teint, d'une fraîcheur de jardinière, se roussissait, se cuivrait, et prenait comme le reflet de l'or qu'avait tant manié le père.


 

 

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Proust : le bal des têtes (24)

Publié le par Eric Bertrand

                    Mais presque toutes les femmes n'avaient pas de trêve dans leur effort pour lutter contre l'âge et tendaient vers la beauté qui s'éloignait comme un soleil couchant et dont elles voulaient passionnément conserver les derniers rayons, le miroir de leur visage. Pour y réussir, certaines cherchaient à l'aplanir, à en élargir la blanche superficie, renonçant au piquant de fossettes menacées, aux mutineries d'un sourire condamné et déjà à demi désarmé ; tandis que, d'autres, voyant la beauté définitivement disparue et obligées de se réfugier dans l'expression, comme on compense par l'art de la diction la perte de la voix, se raccrochaient à une moue, à une patte d'oie, à un regard vague, parfois à un sourire qui, à cause de l'incoordination de muscles qui n'obéissaient plus, leur donnait l'air de pleurer.


                      Seule peut-être Mme de Forcheville, comme injectée d'un liquide, d'une espèce de paraffine qui gonfle la peau mais l'empêche de se modifier, avait l'air d'une cocotte d'autrefois à jamais "naturalisée". "Vous me prenez pour ma mère", m'avait dit Gilberte. C'était vrai. C'eût été d'ailleurs presque aimable. On part de l'idée que les gens sont restés les mêmes et on les trouve vieux. Mais une fois que l'idée dont on part est qu'ils sont vieux, on les retrouve, on ne les trouve pas si mal.

                       (...) Quelle était la part du fard, de la teinture ? Elle avait l'air, sous ses cheveux dorés tout plats - un peu un chignon ébouriffé de grosse poupée mécanique sur une figure étonnée et immuable de poupée aussi - auxquels se superposait un chapeau de paille plat aussi, de l'Exposition de 1878 (dont elle eût certes été alors, et surtout si elle eût eu alors l'âge d'aujourd'hui, la plus fantastique merveille) venant débiter son couplet dans une revue de fin d'année, mais de l'Exposition de 1878 représentée par une femme encore jeune.

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Proust : le bal des têtes (23)

Publié le par Eric Bertrand

               Les femmes tâchaient à rester en contact avec ce qui avait été le plus individuel de leur charme, mais souvent la matière nouvelle de leur visage ne s'y prêtait plus. On était effrayé, en pensant aux périodes qui avaient dû s'écouler avant que s'accomplît une pareille révolution dans la géologie d'un visage, de voir quelles érosions s'étaient faites le long du nez, quelles énormes alluvions au bord des joues entouraient toute la figure de leurs masses opaques et réfractaires.


                  Sans doute certaines femmes étaient encore très reconnaissables, le visage était resté presque le même, et elles avaient seulement, comme par une harmonie convenable avec la saison, revêtu les cheveux gris qui étaient leur parure d'automne. Mais pour d'autres et pour des hommes aussi la transformation était si complète, l'identité si impossible à établir - par exemple entre un noir viveur qu'on se rappelait et le vieux moine qu'on avait sous les yeux - que plus même qu'à l'art de l'acteur, c'était à celui de certains prodigieux mimes dont Fregoli reste le type que faisaient penser ces fabuleuses transformations.

                   La vieille femme avait envie de pleurer en comprenant que l'indéfinissable et mélancolique sourire qui avait fait son charme ne pouvait plus arriver à irradier jusqu'à la surface ce masque de plâtre que lui avait appliqué la vieillesse. Puis tout à coup découragée de plaire, trouvant plus spirituel de se résigner, elle s'en servait comme d'un masque de théâtre pour faire rire.


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