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Proust : le bal des têtes (22)

Publié le par Eric Bertrand

              Certains hommes, certaines femmes ne semblaient pas avoir vieilli, leur tournure était aussi svelte, leur visage aussi jeune. Mais si pour leur parler on se mettait tout près de la figure lisse de peau et fine de contours, alors elle apparaissait tout autre, comme il arrive pour une surface végétale, une goutte d'eau, de sang, si on la place sous le microscope. Alors je distinguais de multiples taches graisseuses sur la peau que j'avais crue lisse et dont elles me donnaient le dégoût. Les lignes ne résistaient pas à cet agrandissement. Celle du nez se brisait de près, s'arrondissait, envahie par les mêmes cercles huileux que le reste de la figure ; et de près les yeux rentraient sous des poches qui détruisaient la ressemblance du visage actuel avec celle du visage d'autrefois qu'on avait cru retrouver.

               De sorte que, à l'égard de ces invités-là, ils étaient jeunes vus de loin, leur âge augmentait avec le grossissement de la figure et la possibilité d'en observer les différents plans ; il restait dépendant du spectateur, qui avait à se bien placer pour voir ces figures-là et à n'appliquer sur elles que ces regards lointains qui diminuent l'objet comme le verre que choisit l'opticien pour un presbyte ; pour elles la vieillesse, comme la présence des infusoires dans une goutte d'eau, était amenée par le progrès moins des années que, dans la vision de l'observateur, du degré de l'échelle.

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Proust : le bal des têtes (21)

Publié le par Eric Bertrand

                  Y a-t-il différentes façons de vieillir selon qu’on a été beau ou laid ? Réponse dans ce qui suit... Gainsbourg rappelait à ce propos le mot de Lichtenberg : « la laideur a ceci de supérieur à la beauté, c’est qu’elle dure ! »


                  « Il y avait des hommes que je savais parents d'autres sans avoir jamais pensé qu'ils eussent un trait commun ; en admirant le vieil ermite aux cheveux blancs qu'était devenu Legrandin, tout d'un coup je constatai, je peux dire que je découvris avec une satisfaction de zoologiste, dans le méplat de ses joues, la construction de celles de son jeune neveu Léonor de Cambremer qui pourtant avait l'air de ne lui ressembler nullement.

                  Les traits où s'était gravée sinon la jeunesse, du moins la beauté ayant disparu chez les femmes, elles avaient cherché si avec le visage qui leur restait on ne pouvait s'en faire une autre. Déplaçant le centre sinon de gravité, du moins de perspective de leur visage, en composant les traits autour de lui suivant un autre caractère, elles commençaient à cinquante ans une nouvelle sorte de beauté, comme on prend sur le tard un nouveau métier ; ou comme à une terre qui ne vaut plus rien pour la vigne on fait produire des betteraves. Autour de ces traits nouveaux on faisait fleurir une nouvelle jeunesse.

                  Seules ne pouvaient s'accommoder de ces transformations les femmes trop belles, ou les trop laides. Les premières, sculptées comme un marbre aux lignes définitives duquel on ne peut plus rien changer, s'effritaient comme une statue. Les secondes, celles qui avaient quelque difformité de la face, avaient même sur les belles certains avantages. D'abord c'étaient les seules qu'on reconnaissait tout de suite. On savait qu'il n'y avait pas à Paris deux bouches pareilles et la leur me les faisait reconnaître dans cette matinée où je ne reconnaissais plus personne. Et puis elles n'avaient même pas l'air d'avoir vieilli. La vieillesse est quelque chose d'humain ; elles étaient des monstres, et elles ne semblaient pas avoir plus "changé" que des baleines ».

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Proust : le bal des têtes (20 / 25)

Publié le par Eric Bertrand

                   Il faut cependant faire cette réserve que les mesures du temps lui-même peuvent être pour certaines personnes accélérées ou ralenties. Par hasard j'avais rencontré dans la rue, il y avait quatre ou cinq ans, la vicomtesse de Saint-Fiacre (belle-fille de l'amie des Guermantes). Ses traits sculpturaux semblaient lui assurer une jeunesse éternelle. D'ailleurs elle était encore jeune.

                  Or je ne pus, malgré ses sourires et ses bonjours, la reconnaître en une dame aux traits tellement déchiquetés que la ligne du visage n'était pas restituable. C'est que depuis trois ans elle prenait de la cocaïne et d'autres drogues. Ses yeux profondément cernés de noir étaient presque hagards. Sa bouche avait un rictus étrange. Elle s'était levée, me dit-on, pour cette matinée, restant des mois sans quitter son lit ou sa chaise longue.

                  Le Temps a ainsi des trains express et spéciaux qui mènent vite à une vieillesse prématurée. Mais sur la voie parallèle circulent des trains de retour, presque aussi rapides. Je pris M. de Courgivaux pour son fils, car il avait l'air plus jeune (il devait avoir dépassé la cinquantaine et semblait plus jeune qu'à trente ans). Il avait trouvé un médecin intelligent, supprimé l'alcool et le sel ; il était revenu à la trentaine et semblait même ce jour-là ne pas l'avoir atteinte. C'est qu'il s'était, le matin même, fait couper les cheveux.Chose curieuse, le phénomène de la vieillesse semblait, dans ses modalités, tenir compte de quelques habitudes sociales.

                  Certains grands seigneurs, mais qui avaient toujours été revêtus du plus simple alpaga, coiffés de vieux chapeaux de paille que de petits bourgeois n'auraient pas voulu porter, avaient vieilli de la même façon que les jardiniers, que les paysans au milieu desquels ils avaient vécu. Des taches brunes avaient envahi leurs joues, et leur figure avait jauni, s'était foncée comme un livre.



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Proust, suite et fin...

Publié le par Eric Bertrand

          Les familiers de ce blog ont eu l’habitude de lire pendant un certain temps des extraits de la Recherche et savent que, dans la suite de la lecture de Tigre en papier, d’Olivier Rolin, j’avais commencé une rubrique consacrée au fameux « bal des têtes ».

          Que ceux qui le réclament se rassurent, je vais terminer la série (19 articles sur les 25 sont parus) dans les jours qui viennent afin de ne pas laisser inaboutie cette lecture délicieuse de l’orfêvre des lettres qui est aussi fin connaisseur et analyste de la nature humaine !

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Récit de métamorphose

Publié le par Eric Bertrand

              Un petit divertissement littéraire ce matin à partir d’un exercice proposé à mes sixièmes dans le cadre de l’étude des éléments merveilleux du conte.

 

Exercice : raconter la métamorphose d’un animal ou d’une plante en humain.

 

Méthode : choisir un animal ou une plante et trouver quelque chose de cette origine qui subsistera dans l’humain. Raconter la scène en suivant le modèle suivant :

- La rencontre.

- La description de la métamorphose en choisissant des détails qui appartiennent aux deux « créatures » (mots soulignés)

 

« La jeune femme rencontra soudain un serpent au regard intelligent qui lui adressa aussitôt la parole. Mais comme la princesse ne parvenait pas à se rassurer, ce dernier se métamorphosa. Son corps visqueux glissa jusqu’au dernier anneau pour découvrir de longues jambes de jeune homme. Ses pieds rentrèrent dans une paire de chaussures en croco. Son ventre disparut dans la ceinture d’un pantalon imitation lézard. En un mot, le vilain serpent était devenu un gracieux prince dont le visage aux yeux pers rappelait vaguement son origine première ! »


 

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