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Proust : le bal des têtes (8)

Publié le par Eric Bertrand

             Bal des têtes ou bal masqué ? Nul doute que Proust pratique à maintes reprises, dans ce long extrait dont je continue à publier des extraits, un exercice proche de l'humour noir !

 

              « Le vieillissement d'ailleurs ne se marquait pas pour tous d'une manière analogue. Je vis quelqu'un qui demandait mon nom, on me dit que c'était M. de Canbremer. Et alors pour me montrer qu'il m'avait reconnu : "Est-ce que vous avez toujours vos étouffements ?" me demanda-t-il ; et sur ma réponse affirmative : "Vous voyez que ça n'empêche pas la longévité", me dit-il, comme si j'étais décidément centenaire.

Je lui parlais les yeux attachés sur deux ou trois traits que je pouvais faire rentrer par la pensée dans cette synthèse, pour le reste toute différente, de mes souvenirs, que j'appelais sa personne. Mais un instant il tourna à demi la tête. Et alors je vis qu'il était rendu méconnaissable par l'adjonction d'énormes poches rouges aux joues qui l'empêchaient d'ouvrir complètement la bouche et les yeux, si bien que je restais hébété, n'osant regarder cette sorte d'anthrax dont il me semblait plus convenable qu'il me parlât le premier. Mais comme un malade courageux, il n'y faisait pas allusion, riait, et j'avais peur d'avoir l'air de manquer de cœur, en ne lui demandant pas, de tact, en lui demandant ce qu'il avait.

               (...) Mme de Cambremer-Legrandin s'étant approchée, j'avais de plus en plus peur de paraître insensible en ne déplorant pas ce que je remarquais sur la figure de son mari et je n'osais pas cependant parler de ça le premier. "Vous êtes content de le voir ? me dit-elle. - Il va bien ? répliquai-je sur un ton incertain. - Mais mon Dieu, pas trop mal, comme vous voyez." Elle ne s'était pas aperçue de ce mal qui offusquait ma vue et qui n'était autre qu'un des masques du Temps que celui-ci avait appliqué à la figure du marquis, mais peu à peu, et en l'épaississant si progressivement que la marquise n'en avait rien vu".


 

 

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Proust : le bal des têtes (7)

Publié le par Eric Bertrand

          Invitation au « bal des têtes », suite, en tête à tête avec Marcel !

 

         « Chez certains êtres le remplacement successif, mais accompli en mon absence, de chaque cellule par d'autres, avait amené un changement si complet, une si entière métamorphose que j'aurais pu dîner cent fois en face d'eux dans un restaurant sans me douter plus que je les avais connus autrefois que je n'aurais pu deviner la royauté d'un souverain incognito ou le vice d'un inconnu (...)

Parfois pourtant l'ancienne image renaissait assez précise pour que je puisse essayer une confrontation ; et comme un témoin mis en présence d'un inculpé qu'il a vu, j'étais forcé tant la différence était grande de dire : "Non... je ne la reconnais pas." Gilberte de Saint-Loup me dit : "Voulez-vous que nous allions dîner tous les deux seuls au restaurant ?" Comme je répondais : "Si vous ne trouvez pas compromettant de venir dîner seule avec un jeune homme", j'entendis que tout le monde autour de moi riait, et je m'empressai d'ajouter : "Ou plutôt avec un vieil homme."

           Je sentais que la phrase qui avait fait rire était de celles qu'aurait pu, en parlant de moi, dire ma mère, ma mère pour qui j'étais toujours un enfant. Or je m'apercevais que je me plaçais pour me juger au même point de vue qu'elle. Si j'avais fini par enregistrer comme elle certains changements qui s'étaient faits depuis ma première enfance, c'était tout de même des changements maintenant très anciens. J'en étais resté à celui qui faisait qu'on avait dit un temps, presque en prenant de l'avance sur le fait : "C'est maintenant presque un grand jeune homme."


 

 

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Dans la brume électrique

Publié le par Eric Bertrand

               Dans les canyons d'Arizona et du Nouveau Mexique, les romans de Tony Hillerman méditent sur la vieille part indienne du territoire. Ceux de James Lee Burke sur l'immense zone du Sud américain et notamment de la Louisiane.

                 Les polars américains ont quelque chose de particulier qui tient sans doute aussi à cette présence obscure de l'ancienne civilisation qu'ils mettent en scène sous le vernis social.

                 Le hiatus est encore plus perceptible quand les forces de la nature s'en sont mêlées et ont fait remonter à la surface le véritable visage d'un pays. On se souvient encore du Cyclone Katrina qui a dévasté la Nouvelle Orléans et jeté les marges de la ville dans un bayou d'une étrange espèce.

                 C'est dans ce cadre que James Lee Burke situe ses personnages et notamment la figure de son héros, Dave Ribicheaux, ex-inspecteur de la criminelle de la Nouvelle Orléans et vétéran du Vietnam (incarné par l'excellent Tommy Lee Jones). Le cinéaste Bertrand Tavernier prend ce roman comme support pour filmer avec application la pesanteur de ce marécage propice à la prolifération du vice, pour souligner aussi la présence des ombres du passé qui rôdent « dans la brume électrique », hantent les lieux, « poor ghosts » à la manière de celui d'Hamlet, figures tragiques, dérisoires, cyniques, victimes de la politique de ségrégation, des guerres de sécession.

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Ponyo sur la falaise

Publié le par Eric Bertrand

          « Ponyo sur la falaise » n'est pas simplement un « dessin animé », ni un conte merveilleux qui raconterait l'amour entre deux êtres de nature différente. C'est avant tout une méditation sur l'ordre de la nature et le fragile équilibre d'un monde « nacelle » - « balançoire » dirait Montaigne - qui balance entre trois éléments : l'Océan, la Terre, le Ciel.

            Tout au sommet d'une haute falaise, habite le petit Sosuke avec sa mère. Le père est marin, il passe souvent au large des rochers avec son bateau et ne rentre pas beaucoup chez lui. Pour aller en ville, il faut longer une route sinueuse et escarpée qui longe le grand Océan. Et ce trait « onduleux » qui sépare le bitume des vagues est un vrai symbole, une marge irrisée de réflexion : ligne de démarcation entre deux univers en constante opposition, le monde des hommes et le monde des forces maritimes. Par la route arrivent les voitures, les véhicules de civilisation, par la mer, parfois bleue, gracieuse, « qu'on voit danser », arrivent les forces troubles, poétiques et violentes, inaccessibles...          
             Comme dans certaines mythologies qui indiquent à quel point il est dangereux pour un homme de se mêler de l'au-delà, l'histoire souligne le risque qu'il y a pour Susuke d'accepter l'amour incommensurable que lui voue la petite créature marine qu'il baptise aussitôt « Ponyo ».
             Le tsunami n'est pas loin et menace la ville. Une fracture est ouverte et l'ilôt de civilisation risque d'être aussitôt ravagé. A moins que l'impossible ne se produise, à moins que la force du sentiment soit assez vaste pour favoriser un renouveau et balayer tous les « a priori ». Le garçonnet de cinq ans a le cœur pur et l'étoffe d'un héros. La dénommée Ponyo a la passion chevillée au corps et, dans le rouge des écailles, lui poussent des mimines capables d'embrasser son amour et la force de son engagement.

            Et puis, tout le monde s'y met, même les vieilles dames dont la maman a la charge à l'hospice : ces malheureuses percluses de rhumatismes et de douleurs diverses, retrouvent une seconde jeunesse et adressent un hymne d'espoir au ciel redevenu bleu.

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Proust : le bal des têtes (6)

Publié le par Eric Bertrand

             Pour continuer notre parcours dans ce « bal des têtes », comment appréhendons-nous cette curieuse réalité qu'est le Temps ?...

 

           « Et en effet sur la figure de Bloch je vis se superposer cette mine débile et opinante, ces frêles hochements de tête qui trouvent si vite leur cran d'arrêt, et où j'aurais reconnu la docte fatigue des vieillards aimables, si d'autre part, je n'avais reconnu devant moi mon ami et si mes souvenirs ne l'animaient pas de cet entrain juvénile et ininterrompu dont il semblait actuellement dépossédé. Pour moi qui l'avais connu au seuil de la vie et n'avais jamais cessé de le voir, il était mon camarade, un adolescent dont je mesurais la jeunesse par celle que, n'ayant cru vivre depuis ce moment-là, je me donnais inconsciemment à moi-même. J'entendis dire qu'il paraissait bien son âge, je fus étonné de remarquer sur son visage quelques-uns de ces signes qui sont plutôt la caractéristique des hommes qui sont vieux. Je compris que c'est parce qu'il l'était en effet et que c'est avec des adolescents qui durent un assez grand nombre d'années que la vie fait des vieillards.

            Car nous ne voyons pas notre propre aspect, nos propres âges, mais chacun, comme un miroir opposé, voyait celui de l'autre. Et sans doute à découvrir qu'ils ont vieilli bien des gens eussent été moins tristes que moi. Mais d'abord il en est de la vieillesse comme de la mort. Quelques-uns les affrontent avec indifférence, non pas parce qu'ils ont plus de courage que les autres mais parce qu'ils ont moins d'imagination. Puis un homme qui depuis son enfance vise une même idée, auquel sa paresse même et jusqu'à son état de santé, en lui faisant remettre sans cesse les réalisations, annule chaque soir le jour écoulé et perdu, si bien que la maladie qui hâte le vieillissement de son corps retarde celui de son esprit, est plus surpris et plus bouleversé de voir qu'il n'a cessé de vivre dans le Temps, que celui qui vit peu en soi-même, se règle sur le calendrier, et ne découvre pas d'un seul coup le total des années dont il a poursuivi quotidiennement l'addition.

              Mais une raison plus grave expliquait mon angoisse ; je découvrais cette action destructrice du temps au moment même où je voulais entreprendre de rendre claires, d'intellectualiser dans une oeuvre d'art, des réalités extra-temporelles (...)"

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