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Article du mois : Baudelaire champion de surf

Publié le par Eric Bertrand

            Le surfeur est un poète qui balance sa planche comme une plume dans l'encrier du flot. « Homme libre, toujours tu chériras la mer ». La page, elle non plus, n'est jamais blanche, oscillant entre écume et crête, toujours imprévisible, toujours recommencée. De la même façon, Baudelaire est un de ces poètes qu'il faut suivre « dans le déroulement infini de sa lame ». Beach Boy on a riding surf...

 

          Qu'on relise seulement « Parfum exotique », « la Vie antérieure », « l'albatros », « la chevelure » ou « l'homme et la mer »... on y prendra peut-être le plaisir qu'on trouve à contempler les figures d'un surfeur en équilibre qui s'amuse des hasards du flot.

 

           Baudelaire trouve sa correspondance dans la figure du surfeur. « Nageur qui se pâme dans l'onde », dans les « lames », les « houles », le mouvement de la poésie, le balancement du vers, il entraîne le lecteur dans son sillage...

           Mais avant l'ascension vers la crête, avant le branle, il y a eu chez lui, comme pour le surfeur sous l'emprise du manque, l'attente intense et le guet du rouleau. Et tout à coup, le voilà qui décolle...

Baudelaire est le poète de la captation du mouvement. Chez lui, tout passe par la plante du pied, cette racine de la sensation ! La chaleur d'un corps, l'odeur d'un sein, le mouvement d'une chevelure aimée imprime définitivement en lui la cadence du poème. Alors, il s'en va, alors il épouse cette ascension vertigineuse au cœur des lames.

 

           Les mots et les images qui s'enroulent sont autant de figures que réalise le surfeur des « gouffres amers ». A ce moment de plénitude absolue, il rivalise avec l'albatros son semblable, son frère...

          C'est le creux de la vague, la pure force acoustique du poème : déferlement des sons, volume de l'alexandrin, harmonie des images, relief du vocabulaire. L'inspiration et la langue pour l'écrire ont le gonflement du flot. Hors de ce monde d'écume bleue, point d'horizon. Tout est là, qui s'offre au plaisir et à la pensée de l'Absolu...

           Dans les îles Hawaï, les premiers surfeurs que côtoyait le capitaine Cook cherchaient dans la vague et le grand large quelque chose comme le frisson du sacré, « l'horizon chimérique ». Marcheur sur les eaux, Baudelaire est un athlète de l'abîme et de la mélancolie de l'Ailleurs. Tout est muscle chez lui, aspiration à l'Idéal et tension du tendon.

            De la même façon que le surfeur garde la mémoire musculaire de l'expérience inouïe vécue au creux de la vague, bonheur euphorique que le caprice de l'élément communique à tout son corps, le poète vibre d'une extase sensorielle. Quand il tient une femme dans ses bras, une femme-flacon, il la caresse comme une planche bien polie, odorante et chargée de senteurs exotiques. Elle est là pour l'arracher au désespoir de son existence. Planche de salut !

            Et le voilà qui tremble sur les reins de sa compagne et les courbes de la vague, la vague qui enroule indéfiniment les paysages éblouissants de ses rêves.


 

 

 

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Proust : le bal des têtes (8)

Publié le par Eric Bertrand

             Bal des têtes ou bal masqué ? Nul doute que Proust pratique à maintes reprises, dans ce long extrait dont je continue à publier des extraits, un exercice proche de l'humour noir !

 

              « Le vieillissement d'ailleurs ne se marquait pas pour tous d'une manière analogue. Je vis quelqu'un qui demandait mon nom, on me dit que c'était M. de Canbremer. Et alors pour me montrer qu'il m'avait reconnu : "Est-ce que vous avez toujours vos étouffements ?" me demanda-t-il ; et sur ma réponse affirmative : "Vous voyez que ça n'empêche pas la longévité", me dit-il, comme si j'étais décidément centenaire.

Je lui parlais les yeux attachés sur deux ou trois traits que je pouvais faire rentrer par la pensée dans cette synthèse, pour le reste toute différente, de mes souvenirs, que j'appelais sa personne. Mais un instant il tourna à demi la tête. Et alors je vis qu'il était rendu méconnaissable par l'adjonction d'énormes poches rouges aux joues qui l'empêchaient d'ouvrir complètement la bouche et les yeux, si bien que je restais hébété, n'osant regarder cette sorte d'anthrax dont il me semblait plus convenable qu'il me parlât le premier. Mais comme un malade courageux, il n'y faisait pas allusion, riait, et j'avais peur d'avoir l'air de manquer de cœur, en ne lui demandant pas, de tact, en lui demandant ce qu'il avait.

               (...) Mme de Cambremer-Legrandin s'étant approchée, j'avais de plus en plus peur de paraître insensible en ne déplorant pas ce que je remarquais sur la figure de son mari et je n'osais pas cependant parler de ça le premier. "Vous êtes content de le voir ? me dit-elle. - Il va bien ? répliquai-je sur un ton incertain. - Mais mon Dieu, pas trop mal, comme vous voyez." Elle ne s'était pas aperçue de ce mal qui offusquait ma vue et qui n'était autre qu'un des masques du Temps que celui-ci avait appliqué à la figure du marquis, mais peu à peu, et en l'épaississant si progressivement que la marquise n'en avait rien vu".


 

 

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Proust : le bal des têtes (7)

Publié le par Eric Bertrand

          Invitation au « bal des têtes », suite, en tête à tête avec Marcel !

 

         « Chez certains êtres le remplacement successif, mais accompli en mon absence, de chaque cellule par d'autres, avait amené un changement si complet, une si entière métamorphose que j'aurais pu dîner cent fois en face d'eux dans un restaurant sans me douter plus que je les avais connus autrefois que je n'aurais pu deviner la royauté d'un souverain incognito ou le vice d'un inconnu (...)

Parfois pourtant l'ancienne image renaissait assez précise pour que je puisse essayer une confrontation ; et comme un témoin mis en présence d'un inculpé qu'il a vu, j'étais forcé tant la différence était grande de dire : "Non... je ne la reconnais pas." Gilberte de Saint-Loup me dit : "Voulez-vous que nous allions dîner tous les deux seuls au restaurant ?" Comme je répondais : "Si vous ne trouvez pas compromettant de venir dîner seule avec un jeune homme", j'entendis que tout le monde autour de moi riait, et je m'empressai d'ajouter : "Ou plutôt avec un vieil homme."

           Je sentais que la phrase qui avait fait rire était de celles qu'aurait pu, en parlant de moi, dire ma mère, ma mère pour qui j'étais toujours un enfant. Or je m'apercevais que je me plaçais pour me juger au même point de vue qu'elle. Si j'avais fini par enregistrer comme elle certains changements qui s'étaient faits depuis ma première enfance, c'était tout de même des changements maintenant très anciens. J'en étais resté à celui qui faisait qu'on avait dit un temps, presque en prenant de l'avance sur le fait : "C'est maintenant presque un grand jeune homme."


 

 

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Dans la brume électrique

Publié le par Eric Bertrand

               Dans les canyons d'Arizona et du Nouveau Mexique, les romans de Tony Hillerman méditent sur la vieille part indienne du territoire. Ceux de James Lee Burke sur l'immense zone du Sud américain et notamment de la Louisiane.

                 Les polars américains ont quelque chose de particulier qui tient sans doute aussi à cette présence obscure de l'ancienne civilisation qu'ils mettent en scène sous le vernis social.

                 Le hiatus est encore plus perceptible quand les forces de la nature s'en sont mêlées et ont fait remonter à la surface le véritable visage d'un pays. On se souvient encore du Cyclone Katrina qui a dévasté la Nouvelle Orléans et jeté les marges de la ville dans un bayou d'une étrange espèce.

                 C'est dans ce cadre que James Lee Burke situe ses personnages et notamment la figure de son héros, Dave Ribicheaux, ex-inspecteur de la criminelle de la Nouvelle Orléans et vétéran du Vietnam (incarné par l'excellent Tommy Lee Jones). Le cinéaste Bertrand Tavernier prend ce roman comme support pour filmer avec application la pesanteur de ce marécage propice à la prolifération du vice, pour souligner aussi la présence des ombres du passé qui rôdent « dans la brume électrique », hantent les lieux, « poor ghosts » à la manière de celui d'Hamlet, figures tragiques, dérisoires, cyniques, victimes de la politique de ségrégation, des guerres de sécession.

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Ponyo sur la falaise

Publié le par Eric Bertrand

          « Ponyo sur la falaise » n'est pas simplement un « dessin animé », ni un conte merveilleux qui raconterait l'amour entre deux êtres de nature différente. C'est avant tout une méditation sur l'ordre de la nature et le fragile équilibre d'un monde « nacelle » - « balançoire » dirait Montaigne - qui balance entre trois éléments : l'Océan, la Terre, le Ciel.

            Tout au sommet d'une haute falaise, habite le petit Sosuke avec sa mère. Le père est marin, il passe souvent au large des rochers avec son bateau et ne rentre pas beaucoup chez lui. Pour aller en ville, il faut longer une route sinueuse et escarpée qui longe le grand Océan. Et ce trait « onduleux » qui sépare le bitume des vagues est un vrai symbole, une marge irrisée de réflexion : ligne de démarcation entre deux univers en constante opposition, le monde des hommes et le monde des forces maritimes. Par la route arrivent les voitures, les véhicules de civilisation, par la mer, parfois bleue, gracieuse, « qu'on voit danser », arrivent les forces troubles, poétiques et violentes, inaccessibles...          
             Comme dans certaines mythologies qui indiquent à quel point il est dangereux pour un homme de se mêler de l'au-delà, l'histoire souligne le risque qu'il y a pour Susuke d'accepter l'amour incommensurable que lui voue la petite créature marine qu'il baptise aussitôt « Ponyo ».
             Le tsunami n'est pas loin et menace la ville. Une fracture est ouverte et l'ilôt de civilisation risque d'être aussitôt ravagé. A moins que l'impossible ne se produise, à moins que la force du sentiment soit assez vaste pour favoriser un renouveau et balayer tous les « a priori ». Le garçonnet de cinq ans a le cœur pur et l'étoffe d'un héros. La dénommée Ponyo a la passion chevillée au corps et, dans le rouge des écailles, lui poussent des mimines capables d'embrasser son amour et la force de son engagement.

            Et puis, tout le monde s'y met, même les vieilles dames dont la maman a la charge à l'hospice : ces malheureuses percluses de rhumatismes et de douleurs diverses, retrouvent une seconde jeunesse et adressent un hymne d'espoir au ciel redevenu bleu.

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