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Dans la brume électrique

Publié le par Eric Bertrand

               Dans les canyons d'Arizona et du Nouveau Mexique, les romans de Tony Hillerman méditent sur la vieille part indienne du territoire. Ceux de James Lee Burke sur l'immense zone du Sud américain et notamment de la Louisiane.

                 Les polars américains ont quelque chose de particulier qui tient sans doute aussi à cette présence obscure de l'ancienne civilisation qu'ils mettent en scène sous le vernis social.

                 Le hiatus est encore plus perceptible quand les forces de la nature s'en sont mêlées et ont fait remonter à la surface le véritable visage d'un pays. On se souvient encore du Cyclone Katrina qui a dévasté la Nouvelle Orléans et jeté les marges de la ville dans un bayou d'une étrange espèce.

                 C'est dans ce cadre que James Lee Burke situe ses personnages et notamment la figure de son héros, Dave Ribicheaux, ex-inspecteur de la criminelle de la Nouvelle Orléans et vétéran du Vietnam (incarné par l'excellent Tommy Lee Jones). Le cinéaste Bertrand Tavernier prend ce roman comme support pour filmer avec application la pesanteur de ce marécage propice à la prolifération du vice, pour souligner aussi la présence des ombres du passé qui rôdent « dans la brume électrique », hantent les lieux, « poor ghosts » à la manière de celui d'Hamlet, figures tragiques, dérisoires, cyniques, victimes de la politique de ségrégation, des guerres de sécession.

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Ponyo sur la falaise

Publié le par Eric Bertrand

          « Ponyo sur la falaise » n'est pas simplement un « dessin animé », ni un conte merveilleux qui raconterait l'amour entre deux êtres de nature différente. C'est avant tout une méditation sur l'ordre de la nature et le fragile équilibre d'un monde « nacelle » - « balançoire » dirait Montaigne - qui balance entre trois éléments : l'Océan, la Terre, le Ciel.

            Tout au sommet d'une haute falaise, habite le petit Sosuke avec sa mère. Le père est marin, il passe souvent au large des rochers avec son bateau et ne rentre pas beaucoup chez lui. Pour aller en ville, il faut longer une route sinueuse et escarpée qui longe le grand Océan. Et ce trait « onduleux » qui sépare le bitume des vagues est un vrai symbole, une marge irrisée de réflexion : ligne de démarcation entre deux univers en constante opposition, le monde des hommes et le monde des forces maritimes. Par la route arrivent les voitures, les véhicules de civilisation, par la mer, parfois bleue, gracieuse, « qu'on voit danser », arrivent les forces troubles, poétiques et violentes, inaccessibles...          
             Comme dans certaines mythologies qui indiquent à quel point il est dangereux pour un homme de se mêler de l'au-delà, l'histoire souligne le risque qu'il y a pour Susuke d'accepter l'amour incommensurable que lui voue la petite créature marine qu'il baptise aussitôt « Ponyo ».
             Le tsunami n'est pas loin et menace la ville. Une fracture est ouverte et l'ilôt de civilisation risque d'être aussitôt ravagé. A moins que l'impossible ne se produise, à moins que la force du sentiment soit assez vaste pour favoriser un renouveau et balayer tous les « a priori ». Le garçonnet de cinq ans a le cœur pur et l'étoffe d'un héros. La dénommée Ponyo a la passion chevillée au corps et, dans le rouge des écailles, lui poussent des mimines capables d'embrasser son amour et la force de son engagement.

            Et puis, tout le monde s'y met, même les vieilles dames dont la maman a la charge à l'hospice : ces malheureuses percluses de rhumatismes et de douleurs diverses, retrouvent une seconde jeunesse et adressent un hymne d'espoir au ciel redevenu bleu.

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Proust : le bal des têtes (6)

Publié le par Eric Bertrand

             Pour continuer notre parcours dans ce « bal des têtes », comment appréhendons-nous cette curieuse réalité qu'est le Temps ?...

 

           « Et en effet sur la figure de Bloch je vis se superposer cette mine débile et opinante, ces frêles hochements de tête qui trouvent si vite leur cran d'arrêt, et où j'aurais reconnu la docte fatigue des vieillards aimables, si d'autre part, je n'avais reconnu devant moi mon ami et si mes souvenirs ne l'animaient pas de cet entrain juvénile et ininterrompu dont il semblait actuellement dépossédé. Pour moi qui l'avais connu au seuil de la vie et n'avais jamais cessé de le voir, il était mon camarade, un adolescent dont je mesurais la jeunesse par celle que, n'ayant cru vivre depuis ce moment-là, je me donnais inconsciemment à moi-même. J'entendis dire qu'il paraissait bien son âge, je fus étonné de remarquer sur son visage quelques-uns de ces signes qui sont plutôt la caractéristique des hommes qui sont vieux. Je compris que c'est parce qu'il l'était en effet et que c'est avec des adolescents qui durent un assez grand nombre d'années que la vie fait des vieillards.

            Car nous ne voyons pas notre propre aspect, nos propres âges, mais chacun, comme un miroir opposé, voyait celui de l'autre. Et sans doute à découvrir qu'ils ont vieilli bien des gens eussent été moins tristes que moi. Mais d'abord il en est de la vieillesse comme de la mort. Quelques-uns les affrontent avec indifférence, non pas parce qu'ils ont plus de courage que les autres mais parce qu'ils ont moins d'imagination. Puis un homme qui depuis son enfance vise une même idée, auquel sa paresse même et jusqu'à son état de santé, en lui faisant remettre sans cesse les réalisations, annule chaque soir le jour écoulé et perdu, si bien que la maladie qui hâte le vieillissement de son corps retarde celui de son esprit, est plus surpris et plus bouleversé de voir qu'il n'a cessé de vivre dans le Temps, que celui qui vit peu en soi-même, se règle sur le calendrier, et ne découvre pas d'un seul coup le total des années dont il a poursuivi quotidiennement l'addition.

              Mais une raison plus grave expliquait mon angoisse ; je découvrais cette action destructrice du temps au moment même où je voulais entreprendre de rendre claires, d'intellectualiser dans une oeuvre d'art, des réalités extra-temporelles (...)"

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Proust : le bal des têtes (5)

Publié le par Eric Bertrand

                    En alternance avec d'autres sujets, revenons à Proust !

               Quelqu'un vous a-t-il déjà traité ( e ) affectueusement de « vieille branche » ou de « vieux malin » ? Alors savourez la manière dont en parle Proust !



« Une jeune femme que j'avais connue autrefois, maintenant blanche et tassée en petite vieille maléfique, semblait indiquer qu'il est nécessaire que dans le divertissement final d'une pièce les êtres fussent travestis à ne pas les reconnaître. Mais son frère était resté si droit, si pareil à lui-même qu'on s'étonnait que sur sa figure jeune il eût fait passer au blanc sa moustache bien relevée. Les parties blanches de barbes jusque-là entièrement noires rendaient mélancolique le paysage humain de cette matinée, comme les premières feuilles jaunes des arbres, alors qu'on croyait encore pouvoir compter sur un long été, et qu'avant d'avoir commencé d'en profiter on voit que c'est déjà l'automne.
                Alors moi qui, depuis mon enfance, vivais au jour le jour et avais reçu d'ailleurs de moi-même et des autres une impression définitive, je m'aperçus pour la première fois, d'après les métamorphoses qui s'étaient produites dans tous ces gens, du temps qui avait passé pour eux, ce qui me bouleversa par la révélation qu'il avait passé aussi pour moi. Et indifférente en elle-même leur vieillesse me désolait en m'avertissant des approches de la mienne. Celles-ci me furent du reste proclamées coup sur coup par des paroles qui à quelques minutes d'intervalle vinrent me frapper comme les trompettes du Jugement.
                 La première fut prononcée par la duchesse de Guermantes ; je venais de la voir, passant entre une double haie de curieux qui, sans se rendre compte des merveilleux artifices de toilette et d'esthétique qui agissaient sur eux, émus devant cette tête rousse, ce corps saumoné émergeant à peine de ses ailerons de dentelle noire, et étranglé de joyaux, le regardaient, dans la sinuosité héréditaire de ses lignes, comme ils eussent fait de quelque vieux poisson sacré, chargé de pierreries, en lequel s'incarnait le Génie protecteur de la famille de Guermantes. "Ah ! quelle joie de vous voir, vous mon plus vieil ami", me dit-elle. Et dans mon amour-propre de jeune homme de Combray qui ne m'étais jamais compté à aucun moment comme pouvant être un de ses amis, participant vraiment à la vraie vie mystérieuse qu'on menait chez les Guermantes, un de ses amis au même titre que M. de Bréauté, que M. de Fostelle, que Swann, que tous ceux qui étaient morts, j'aurais pu en être flatté, j'en étais surtout malheureux. "Son plus vieil ami" me dis-je, elle exagère, peut-être un des plus vieux, mais suis-je donc..." A ce moment un neveu du prince s'approcha de moi : "Vous qui êtes un vieux Parisien", me dit-il. »



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Shakespeare : monologue d’Othello ou de Macbeth ?

Publié le par Eric Bertrand

              Un de mes anciens acteurs m’annonce qu’il prépare une audition et qu’il souhaite mon conseil. On lui demande de présenter un monologue et avoue être attiré par Shakespeare. Quel passage vais-je lui proposer ? « Othello » ou « Macbeth » ? (Ce dont je me frotte les mains)
 

               En tenant compte de sa personnalité et de son expérience de la scène, je crois que cela lui convient le mieux. Je donne, pour le plaisir du lecteur qui comprend l’anglais, les deux extraits l’un après l’autre.

 


Macbeth :

She should have died hereafter;

There would have been a time for such a word.

To-morrow, and to-morrow, and to-morrow,

Creeps in this petty pace from day to day

To the last syllable of recorded time,

And all our yesterdays have lighted fools

The way to dusty death. Out, out, brief candle!

Life's but a walking shadow, a poor player

That struts and frets his hour upon the stage

And then is heard no more: it is a tale

Told by an idiot, full of sound and fury,

Signifying nothing."

Othello :

It is the cause, it is the cause, my soul,--

Let me not name it to you, you chaste stars!--

It is the cause. Yet I'll not shed her blood;

Nor scar that whiter skin of hers than snow,

And smooth as monumental alabaster.

Yet she must die, else she'll betray more men.

Put out the light, and then put out the light:

If I quench thee, thou flaming minister,

I can again thy former light restore,

Should I repent me: but once put out thy light,

Thou cunning'st pattern of excelling nature,

I know not where is that Promethean heat

That can thy light relume. When I have pluck'd the rose,

I cannot give it vital growth again.

It must needs wither: I'll smell it on the tree.

(Kissing her)

Ah balmy breath, that dost almost persuade

Justice to break her sword! One more, one more.

Be thus when thou art dead, and I will kill thee,

And love thee after. One more, and this the last:

So sweet was ne'er so fatal. I must weep,

But they are cruel tears: this sorrow's heavenly;

It strikes where it doth love. She wakes. "

 

 

 

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