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« l’Homme et la couleuvre » (suite) : Brassens et les chênes

Publié le par Eric Bertrand

 

                  La fable « l’Homme et la couleuvre » donne donc la parole à l’arbre et ce dernier, pas plus que le bœuf ni la vache n’est satisfait du comportement de l’homme... Qu’on lise cet extrait :

 

L'arbre étant pris pour juge,
Ce fut bien pis encore. Il servait de refuge
Contre le chaud, la pluie, et la fureur des vents ;
Pour nous seuls il ornait les jardins et les champs.
L'ombrage n'était pas le seul bien qu'il sût faire ;
Il courbait sous les fruits ; cependant pour salaire
Un rustre l'abattait, c'était là son loyer,
Quoique pendant tout l'an libéral il nous donne
Ou des fleurs au Printemps, ou du fruit en Automne ;
L'ombre l'Eté, l'Hiver les plaisirs du foyer.
Que ne l'émondait-on, sans prendre la cognée ?
De son tempérament il eût encor vécu.

 

             Et maintenant, qu’on veuille bien écouter la chanson de Georges qui raconte la rencontre malheureuse du chêne et de « deux amoureux » :

 

Au pied de leur chaumière, ils le firent planter.
Ce fut alors qu'il commença de déchanter
Car, en fait d'arrosage, il n'eut rien que la pluie,
Des chiens levant la patt' sur lui.

On a pris tous ses glands pour nourrir les cochons,
Avec sa belle écorce on a fait des bouchons,
Chaque fois qu'un arrêt de mort était rendu,
C'est lui qui héritait du pendu.

Puis ces mauvaises gens, vandales accomplis,
Le coupèrent en quatre et s'en firent un lit,
Et l'horrible mégère ayant des tas d'amants,
Il vieillit prématurément.

Un triste jour, enfin, ce couple sans aveu
Le passa par la hache et le mit dans le feu.
Comme du bois de caisse, amère destinée !
Il périt dans la cheminée.

 

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Sagesse des arbres et violence des hommes

Publié le par Eric Bertrand

J’ai beaucoup écouté Brassens durant mon adolescence et je crois lui devoir un certain nombre de mes références littéraires. Je continue de lui rendre discrètement hommage dans la lecture que je fais des « Fables » de La Fontaine... Ainsi, j’avais en 1ère, il y a quelques années, proposé un rapprochement entre les chansons de Brassens et certaines des fables les plus connues.

               Dans cet esprit, je suis tombé récemment sur une fable moins connue du livre 8, reprenant le thème de la férocité des hommes et du danger qu’il y a à dire la vérité à ceux qui ont le pouvoir (on se souvient des mésaventures de l’âne dans « les animaux malades de la peste » quand tous les courtisans s’en prennent au simplet et crient « haro sur le baudet »)... Cette fable s’intitule « l’homme et la couleuvre »... Spécialiste en questions qui fâchent, « l’homme » demande au « serpent » de lui dire qui, de l’animal ou de lui-même, est le plus méchant.

               Cette question amène à un examen de conscience et, après avoir écouté la vache et le bœuf, le fabuliste ne tarde pas à trancher : l’ingratitude est du côté de l’homme... Toute vérité ne fait pas plaisir à entendre et le ton monte vite entre les opposants. L’arbre, symbole de calme et de sérénité est alors convié pour témoigner... « Auprès de mon arbre, je vivais heureux » chantait Georges. On y revient demain pour mettre en dialogue par delà les siècles, les deux défenseurs des arbres.

 

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Courir le vent dans le dos

Publié le par Eric Bertrand

                     Le matin est frais, coloré, le soleil chauffe le visage et l’air passe entre les deux ailes du casque : musique rythmée au creux de chaque tympan, foulée cadencée. Dido, « White flag » : But I will go down with this ship and I won't put my hands up and surrender
There will be no white flag above my door...

                      Le corps est souple, vigoureux, s’amuse des caprices du goudron et de ceux du sentier, les voitures klaxonnent inutilement, les herbes et la terre remuée tendent des embuscades au pied léger. Et tout en bas de la colline, la mer fait briller son tapis roulant. Remonte à toute vitesse du côté de l’île de Ré, plus vite que par le pont, cours, accélère sur les eaux vertes et bleues.

                      Et puis soudain, au détour du sentier, la bise froide dans les oreilles, la rafale dans les mollets et dans les jambes, le ventre se tord, le muscle se crispe...

                      Le vent dans le dos, ça ne dure jamais longtemps...

                      Mais ça finit toujours par revenir, comme dans la vie !

 

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« Un secret » autobiographie, psychanalyse ou roman ?

Publié le par Eric Bertrand

Dans le cadre de la préparation d’un cours de 3° sur ce roman de Philippe Grimbert (déjà étudié en première il y a quelques années) je reviens sur des analyses que je dois adapter à des élèves moins matures.

             Ce livre est largement autobiographique : (l’auteur et le narrateur sont identifiés dès les premières pages comme Grimbert (alias Grinberg) patronyme juif que les parents ont voulu effacer : « Un « m » pour un « n », un « t » pour un « g », deux infimes modifications. Mais « aime » avait recouvert « haine », dépossédé du « j’ai » j’obéissais désormais à l’impératif du « tais ».) Un Secret est pourtant présenté comme un roman, on va voir pourquoi.

             L’auteur commence en effet par raconter la fable de son enfance telle qu’il l’a vécue en toute innocence... Il partage avec le lecteur cette histoire imaginée à partir du mensonge des adultes de son entourage. Jusqu’à 15 ans, le narrateur croit qu’il est l’enfant unique de Maxime et de Tania et que ce couple d’athlètes a vécu une idylle pendant la période de l’Occupation. Ils sont en zone libre, à l’écart des tourments de l’Histoire, ils s’aiment, ils s’unissent tendrement et donnent naissance à l’enfant chéri...

              Mais la réalité est bien différente et le narrateur, qui perçoit sans comprendre le secret qu’on lui cache (notamment depuis le jour où il a découvert une peluche de petit chien dans le grenier) parvient à obtenir de Louise, la vieille amie de ses parents, la révélation attendue. Et alors, tout le récit bascule pour le lecteur et le narrateur. A travers la mémoire de Louise, l’auteur réécrit l’histoire et ajoute une autre version de la romance...

             Ses parents étaient à l’origine beau-frère et belle-sœur, irrésistiblement attirés l’un vers l’autre. Maxime était marié à Hannah et Tania à Robert, frère d’Hannah. Hannah et Maxime ont eu un fils, Simon, vigoureux petit garçon voué à un destin de sportif de haut niveau, comme son père. Trois nouveaux personnages viennent donc compliquer l’écheveau. Aucun d’eux, pour des raisons différentes, ne survit à la tourmente nazie.

              Réfugiés en zone libre, bouleversés par le geste désespéré d’Hannah, Maxime et Tania unissent leurs deux solitudes. De cette union naît l’auteur. C’est grâce au récit de Louise que le narrateur recompose son récit et parvient, à la manière du psychanalyste, à libérer l’adolescent et son père de l’insurmontable secret.

 

 

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« Jeunesse » de Conrad (2/2)

Publié le par Eric Bertrand

                  En illustration à l’article d’hier, cette méditation qui clôt le récit « Jeunesse » de Conrad et souligne sa vocation d’apologue. Fermons donc les yeux et invoquons, du fond de nos souvenirs, quelques heures d’embarcation à bord de cette « jeunesse » dans laquelle nous avons tous « tiré des bords » !

 

                  « Ah ! Le bon vieux temps. La jeunesse et la mer. L’enchantement et la mer ! (...) Par toutes les merveilles du monde, c’est la mer, je crois, la mer elle-même –ou bien est-ce simplement la jeunesse ? Qui sait ? Mais vous, ici présents – vous avez tous tiré quelque chose de la vie : l’argent, l’amour – tout ce que l’on trouve à terre - et dites-moi n’était-ce pas là la meilleure époque, l’époque où nous étions jeunes marins, jeunes et ne possédant rien, sur cette mer qui ne fait pas de cadeaux... »

                  Et nous inclinâmes tous la tête pour acquiescer (...)  Nos yeux las cherchant encore, cherchant toujours, cherchant ardemment à extraire de la vie ce quelque chose qui, tandis qu’on l’attend encore, a déjà disparu – a passé sans qu’on le voie, en un soupir, en un éclair – en même temps que la jeunesse, que la force, que le romanesque des illusions. »

 

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