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Dosette de lecture n°144 : E-E Schmitt : « L’Enfant de Noé », l’arche de la transmission

Publié le par Eric Bertrand

             Que devient un petit enfant juif que ses parents sont contraints de quitter pendant la période du nazisme ? C’est un couple de personnes âgées qui ont accepté de le recueillir, mais ils ne peuvent le garder auprès d’eux sans courir de grands risques. Commence alors un parcours initiatique qui mène le petit Joseph aux côtés d’un Juste, la figure noble du père Pons. Au sein de la « Maison jaune » - pensionnat catholique - qu’il dirige, il offre un asile à ces enfants égarés et en pleine mutation.
              C’est l’occasion pour eux d’être confrontés à l’altérité mais aussi à l’importance de l’esprit de résistance qui n’opère pas seulement par les armes. Du fond de sa chapelle secrète où il officie, le père Pons se livre à d’étranges rituels qui marquent l’enfant curieux et opiniâtre, éveillent sa conscience et l’amènent à s’interroger sur son identité et sur l’adulte qu’il choisit de devenir.

 

 

Dosette de lecture n°144 : E-E Schmitt : « L’Enfant de Noé », l’arche de la transmission

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« Un parfait inconnu » : des semelles sous le vent de l’harmonica : Dylan-Rimbaud quitte le port…

Publié le par Eric Bertrand

Au tout début du film de James Mangold, Timothée Chalamet qui incarne le jeune Robert Zimmerman apparaît, démarche chaloupée, guitare au côté, « on the dark side of the road » ; il quitte son Minnesota natal et monte à bord d’une voiture qui le prend en stop. C’est un vagabond à la Kérouac, une silhouette rimbaldienne qui tourne le dos à ses Ardennes et se sent appelé par les plus grands, non pas Verlaine ou Hugo, mais Woody Guthrie, Pete Seeger et Johnny Cash. L’œil ardent, impétueux, « rolling stone » et silex qui se frotte aux géants du folk, il brûle de réussir et d’enflammer les foules. Mais il déteste déjà ceux qui sont entrés dans le rang, ceux dont les chansons ont une couleur « d’aquarelles dans un cabinet dentaire » et s’amuse à critiquer les textes « trop travaillés et trop lisses » de Joan Baez.
Comme Rimbaud, Dylan est un capteur ; il écoute les sons, les reproduit à sa façon et n’en fait qu’à sa tête, devient vite « un opéra fabuleux » ; il teste tous les instruments, cherche les stridences, « les lunules électriques » et le vent de son harmonica soufflé à sa lèvre lui arrache les semelles, sème des turbulences parmi les artistes installés. « Il est jeune, tendez-lui la main » « because the times are changing ». Il a « ses éveils maritimes » : « when the ship comes in before the hurricane begins ». Un journal dit de lui qu’il est « un mix entre un enfant de chœur et un beatnick ». Il chante dans les cabarets, proteste contre la religion, l’éducation, la société, la guerre. Dressé aux côtés de Martin Luther King, il s’insurge contre la ségrégation raciale et pose les bonnes questions : « combien d’années doivent exister certains peuples avant qu’il leur soit permis d’être libres ? » Et, à l’heure de la crise des missiles de Cuba, dans une autre « protest song », il rugit contre « les crachats rouges de la mitraille » et « la folie épouvantable » qui s’empare du pays : « combien de fois doivent tonner les canons avant d’être interdits pour toujours…  The answer my friend is blowin in the wind »  
Et puis il regarde les filles, la jolie Joan Baez qui l’écoute chanter dans une sorte de nouveau « Cabaret vert » : « celle-là, ce n’est pas un baiser qui l’épeure ». « Mr Tambourine man » l’embarque dans ses chansons et les courbes de sa guitare. Mais « adios Angelina, le ciel est en feu et je m’en vais… ». « Adieu » : c’est le mot de Rimbaud à la fin de sa « Saison en enfer », et c’est aussi celui de Dylan qui voulait « changer les moralités mais aussi les tonalités ».
Alors « le parfait inconnu aux semelles de vent » tourne casaque, « quitte la ferme de Maggie » et laisse derrière lui « des tas de boue » ; la guitare s’électrise, c’est sa « saison en enfer ». Excité comme « un peau rouge criard » et masqué derrière ses lunettes noires, au Festival de Newport il provoque un public conquis venu écouter du folk et sidéré de recevoir ces pierres que le forcené à la guitare électrique lui lance en pleine face : « How does il feel to be on your own, like a rolling stone ? » Le temps est venu de tout casser, de tout renier et de laisser le bateau « aux clapotements furieux des marées » : « then the tide will sound and the wind will pound. »
https://youtu.be/hzmk9kqBH8o?si=vyi50zgnTSXZSGRq

 

« Un parfait inconnu » : des semelles sous le vent de l’harmonica : Dylan-Rimbaud quitte le port…

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Dans l’atelier d’un livre, épisode 13 : confidences de lecture (2/3)

Publié le par Eric Bertrand

          Comme je l’avais annoncé la semaine dernière, je parcours aujourd’hui et la prochaine fois les différentes expériences de la lecture dont j’ai reçu témoignage.
          Lire offre « un refuge, un cocon, une bulle de liberté et de dépaysement ». Dès que tu t’empares d’un bon livre, tu sais que va commencer « l’évasion » et que, pour cela, tu disposes d’une sorte de tapis magique au format poche qui vaut tous les véhicules, garanti sans mal des transports. Et d’abord, tu savoures un moment de reconnaissance mutuelle : tu « le tiens entre les mains », tu te renfermes avec lui dans une sorte de cercle clos, « au calme et à l’abri des regards ». Tu te laisses aller au plaisir de respirer les pages, de les humer à la façon du chien avisé du bon Rabelais qui inspecte un os avant d’en déguster « la substantifique moelle ». Une lectrice confie : « J'ai un odorat très sensible et un rapport très particulier avec les livres. Par exemple, lorsque je prends un livre à la médiathèque, je regarde s’il est sale sur la tranche, s’il sent le tabac ou la grange, c'est rédhibitoire pour moi. La première chose que je fais c'est de donner un coup de lingette sur la couverture ».  Tu tournes et tu retournes le livre, tu le palpes. « Tu touches le papier, tournes les pages, effleures les lignes de la main ».
           Et ce contact, d’essence éminemment charnelle, finit par affoler ton cerveau : un peu comme Baudelaire au tout début de ses « Fleurs du Mal », tu t’élèves, tu te sens fort car tu sais déjà que le roman écrit le destin des personnages et que, ce destin, tu le tiens au moins à hauteur d’homme. Au fil des pages tu verras tout : l’espace, le temps, l’extérieur, l’intérieur, la vie, la mort… Tu seras aussi amené une fois de plus à réfléchir et à essayer de mieux comprendre « pourquoi, dès le début de l’humanité, l’homme est un prédateur, qui pratique la haine, le racisme et le pouvoir aveugle ». Jusqu’au moment où il faudra « fermer la dernière page avec regret ».
             Alors tu pourras encore relire, ou bien « revenir sur un passage, annoter au crayon papier ce qui t’a touché ou ce qui t’a perturbé ». Au bout du compte, tu auras « rompu ta solitude par ce moment de partage, et d'amour des mots » et tu remercieras peut-être aussi l’auteur pour avoir réussi à te convier « à une découverte de toi-même et à des temps précieux d'écriture. C’est un acte magique, quand on y pense, de pouvoir à ce point se raconter une histoire, simplement en arrangeant de diverses façons les 24 lettres de l'alphabet. Je m'évade et je vis à chaque fois une nouvelle aventure dans l’écrin de ces merveilleuses 24 lettres... au point que l'envie m'est souvent venue de tenter moi aussi un mélange et ainsi de devenir moi-même l'auteure ».
             L’une des trois héroïnes de « Lire ou pâlir à sa vue » aura cet instinct qui montre à quel point il est parfois difficile de se séparer d’un livre quand on y adhère. L’écriture est un moyen magique d’en assimiler un peu la matière et ainsi, de se faire caméléon !

             La semaine prochaine, on continue dans cet examen des retours de lecteurs.

 

 

Dans l’atelier d’un livre, épisode 13 : confidences de lecture (2/3)

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Dosette de lecture n°143 : Michel Moatti, «Darwin, le dernier chapitre », Le poison de la théorie de l’évolution des espèces.

Publié le par Eric Bertrand

            Comment, quand on s’appelle Darwin, qu’on est âgé d’à peine 23 ans et qu’on n’a pas le pied marin peut-on se lancer dans un tour du monde qui va durer près de cinq ans ? La tentation du voyage en passager surnuméraire à bord d’un navire dans lequel ils pourraient occuper un poste spécial continue de fasciner beaucoup d’auteurs. On se souvient du jeune Ismaël dans « Moby Dick », de Joseph Conrad, de Louis Stevenson et de tous ces « écrivains voyageurs » qui embarquent sous la plume leurs rêves et leur imaginaire.
            Quand il quitte le port de Plymouth à bord du Beagle, le jeune Darwin n’est pas connu ; il obéit simplement à une sorte d’aimantation pour ce type d’aventure alors même que rien ne l’y prédispose et qu’il peine à convaincre son père de consentir à lui payer le voyage qu’au demeurant, il ne supporte pas, tant il est, dès les premiers jours, victime du mal de mer. Et puis, il avale difficilement ces mauvais traitements que le capitaine réserve à trois Fidjiens qu’il considère comme des esclaves ; de plus, pour tenir sa ligne de scientifique menant sa mission, il est obligé de subir les moqueries, le scepticisme, de discuter sa théorie au sujet de l’évolution des espèces et d’affronter le terrible révérend du bateau qui lui rappelle sans cesse les règles de la Création et qui refuse obstinément ses idées « d’hérétique ».
            L’énonciation qu’a choisie l’auteur permet d’aborder cette aventure à travers trois points de vue qui se mêlent, chemin faisant et qui permettent au lecteur de s’interroger sur la cause véritable de la dégradation de l’état de santé du héros ; alternent tour à tour le point de vue de Darwin, celui de Moss le cartographe, celui de Parker Moss, le garçon de cabine. Dans des lieux chaque fois différents, envers et contre tous et malgré ses alarmantes défaillances, le futur savant élabore avec opiniâtreté cette théorie si dérangeante selon laquelle « Les ordres et les espèces se superposent et se fondent, comme la pâte de modelage »

 

 

Dosette de lecture n°143 : Michel Moatti, «Darwin, le dernier chapitre », Le poison de la théorie de l’évolution des espèces.

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Le premier chapitre de "Lire ou pâlir à sa vue"...

Publié le par Eric Bertrand

Chapitre 1

« Rentrée littéraire de 2050. Décennie de la reconquête de la lecture ».
Cet écriteau lumineux occupe une grande partie de mon champ de vision. Maintenant que je suis sorti du paquet de livres sous lequel j’étouffais, je respire nettement mieux et je peux voir à peu près tout ce qui se passe dans la librairie, distinguer les visages, entendre ce qui se dit et lire entre les lignes.
Il y a encore des piles de livres un peu partout autour de moi et plusieurs zones dédiées à diverses rubriques : voyages, arts, biographies, people-graphie, littérature, philosophie, astrologie, intelligence artificielle… Chacun de ces « ilots » est à la charge d’un vendeur qui gigote dans une veste sans élégance à l’enseigne du magasin et de son avatar assistant qui le suit comme un duplicata. Ma première impression, c’est que le vendeur chargé de mon rayon gère son stand à la façon d’un étal de marchandises et que la matière du livre, sa « substantifique moelle », compte moins que la coquille et le code barre.

Ce matin, le monde afflue, surtout depuis onze heures. Le chef libraire a prévenu ses troupes et le message est répété toutes les cinq minutes dans les haut-parleurs : c’est aujourd’hui le grand lancement de la rentrée littéraire et du début de « la décennie de la lecture. »
Même si les clients semblent à nouveau bien disposés à acheter des livres et, par la même occasion, à me débarrasser de ceux qui m’écrasent et qui prennent toute la place, mon champ de vision est encore obstrué. Je vois passer des ceintures desserrées, des bas de chemisiers fripés, des hauts de jupes tièdes, de shorts, des ceintures à ventre, des nombrils bronzés, munis d’anneaux, des ventres gonflés sous la chemisette tendue ou dépenaillée, des braguettes closes ou défaites. Éternelle présence des corps sous le vernis des artifices et de la technologie.
J’entends des voix chuchotées, comme dans une église. La plupart des clients s’arrêtent et s’emparent d’un exemplaire, se le montrent, échangent deux ou trois mots, le feuillètent et, galvanisés par la voix dans les haut-parleurs, ne le reposent pas dans le rayon ; ils le gardent dans la main, le glissent sous l’aisselle, se dirigent vers la caisse avec un air résolu et avancent le smartphone à paiement automatique. À chaque impulsion, les visages de ceux qui paient défilent à toute vitesse sur les écrans que j’aperçois.
Cette fois, ça va être à mon tour. Le « lecteur » précédent a définitivement tourné le dos et s’est éloigné avec l’ouvrage qui me cachait la vue. Il accélère le pas, il a l’air satisfait, fier de son choix mais il aimerait avoir une caution supplémentaire. C’est un homme âgé, de la génération carte bancaire. Il se plante devant la caisse, brandit son trophée sous l’œil fade de la vendeuse avatar à qui, à tout hasard, il adresse une remarque qu’il juge avisée : « Alors, il parait que c’est un bon livre ? » Et en face, pas de réaction, le sourire crispé et factice du masque d’incitation à l’achat et le son métallique d’une voix : « Bonne journée », qu’il entend aussi à la caisse voisine.

J’étouffais sous une pile d’environ dix exemplaires et ils viennent donc tous d’être vendus ; le libraire n’a pas eu encore le temps de renouveler le stock. Selon toute évidence, le prochain client, c’est pour moi !
Je porte une jolie couverture glacée et un nom d’auteur encore totalement inconnu, mais présenté comme le phénomène de la rentrée ; malgré la crise qui a touché les livres entre les années 2030 et 2045, le nom de mon éditeur rassure et exerce une autorité indiscutable sur les consciences. Il est de notoriété publique que cet éditeur a toujours navigué en première ligne et qu’il s’apprête à lancer tous les tirages qu’on veut, en fonction des prix et des distinctions d’ores et déjà programmées et d’avance acquis à sa cause.
Je suis son poulain, sa coqueluche, sa bête de rentrée, et mes camarades et moi occupons, en rangs serrés, de loin la meilleure place en rayon. C’est le grand retour du livre papier, et ça pèse lourd et ça se voit, ça se soupèse. Les chariots, du côté de l’espace de stockage, sont déjà remplis et le responsable de la marchandise ne va pas tarder à venir réalimenter les stocks car les haut-parleurs ne cessent de le répéter, ça dépote depuis ce matin.
Poussées par la campagne de promo qui accompagne ma parution, les médias m’ont désigné tout de suite comme la « révélation », la « vedette », et à ce titre, j’ai droit à la tête de gondole. Lecteurs, flâneurs, baladins de lagune, soyez attentifs à ce que vous offre aujourd’hui le gondolier. Irrésistible ! C’est comme ça, tant pis pour les autres : après ces mauvaises années de disette littéraire et d’écran tactile, je reviens avec mon poids de papier brut. Et les gens aiment ça, ça les démange même de me soulever, de me palper, de me feuilleter et ça leur rappelle obscurément des choses. J’ai été pensé pour casser la baraque et les autres éditeurs, les marchands du numérique et de la broutille n’ont qu’à bien se tenir.
Sitôt la première page tournée, les mots s’imposent noir sur blanc, l’intrigue vous prend aux tripes, les descriptions des paysages sont nettes, concises et criantes de vérité et de pittoresque, les personnages rayonnent : portraits incisifs, comportements surprenants, discours vifs, modernes et cinglants.

Pas de fausse modestie : je suis un cas à part. Au sommet de la pile de livres où je trône désormais, je ressemble à s’y méprendre à tous ceux qui sont déjà partis. Mais, en dépit des apparences, c’est moi qui suis le chef de bande. Tous ces ouvrages sous moi et en attente dans le chariot portent exactement mon titre, ma couverture et le nom de mon auteur. Mais ils dépendent tous de moi.
Faut le dire tout de suite, mais ça reste entre nous : sous couvert d’anonymat, je suis un prototype unique, un spécimen expérimental, doté d’une sacrée intelligence et, dans les semaines qui viennent, vous verrez que j’ai un rôle essentiel à jouer.
Et ça va bouleverser l’ordre du monde.

 

 

Le premier chapitre de "Lire ou pâlir à sa vue"...

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