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« Paroles de Lecteurs » (11/22) : Tigre en papier : idoles et momies (suite)

Publié le par Eric Bertrand

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              Car toute liaison à caractère sentimental ou sensuel est immédiatement jugée suspecte, envahissante et celui qu’ils appellent le grand Timonier, relayé par le dénommé Gédéon, interdit les roucoulades, les coups de foudre et les canons de l’esthétique féminine, nivellement par le bas oblige, (rééducation culturelle des Maos, chasse à l’artiste... quand on a opté pour « la Cause » on « taille dans la petite chinoise » pour parodier le titre du beau roman de Dai Sijie à propos des beautés des romans de Balzac rentrés dans la clandestinité au moment de la révolution culturelle). Un membre honorable de la Cause évitera toute émotion esthétique et consacrera l’essentiel de son temps de son énergie intellectuelle à, selon la délicate expression, « enculer les mouches ». Le style de Rolin est lyrique et en même temps trempé dans cette impatience masculine de la spéculation activiste quand la machine à stencils a chauffé toute la nuit au milieu des tasses de café froid et des mégots écrasés. Autre époque !

                 La fille de Treize aux côtés du narrateur plonge avec lui dans le Temps. Et c’est le Temps qui sert de « tapis de sol » aux héros de « Tigre en papier » : et à l’exception de Marie, ils ont tous fait les frais et payé l’addition comme à la fin du Temps retrouvé au moment du fameux bal des têtes, lorsque le narrateur retrouve la société vieillissante qu’il a perdue de vue depuis plus de vingt ans. Comme l’écrit avec cynisme le narrateur, le temps diffuse de la « radioactivité » sur les êtres au point de ravager ceux que la mort a épargnés, hommes et femmes. Rolin n’y va pas par quatre chemins... Il transforme les plus nobles, les plus gracieux en grotesques silhouettes, même le narrateur ne peut plus que se lamenter sur le visage romantique et sauvage de « l’ange des révolutions » désormais évanoui. A ses côtés, Marie qui croise les jambes et fait crisser sa jupe lui tend le miroir de ce que furent pour lui Judith et Chloé, mais comme il l’écrit, « pas touche ! ».

                 La fille de Treize est tellement éloignée de lui, elle incarne la modernité, internet, portable, SMS, désinvolture gracieuse, enfant gâtée, ignorance de toutes les références culturelles du vieil homme de lettres qui découvre avec horreur qu’il ressemble à Daladier « un faux-dur qui a cané devant Hitler à Munich, enfin un type à qui on n’a pas envie de ressembler »... C’est pour ça qu’il à la fille de Treize : « Ce qui m’intéresse en vous, c’est la profondeur du futur... Je ne suis que sarcasme pour le passé »

Relisons quelques traits de ce sarcasme...

(p67-68)

 

 

                 J’en ai fini de cette première partie consacrée aux autres auteurs, j’entre à présent dans la partie qui concerne mes livres, et, par souci d’efficacité, je la traiterai de façon chronologique. J’ai choisi de ne pas consacrer de développement à la partie qui recueille les « essais » parus tout au long de ces années aux éditions Ellipses et qui s’attachent notamment à parcourir l’œuvre de Hugo. Peut-être aurons-nous le temps d’y revenir au moment de l’échange que j’essaierai de ménager après cet exposé. 

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« Paroles de Lecteurs » (10/22) : Tigre en papier : idoles et momies

Publié le par Eric Bertrand

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              Rolin, Olivier, pas Jean, car chez les frères Rolin, l’écriture joue comme un héritage familial. Dans la sélection Goncourt de 1998, toujours elle, il y avait Méroé, somptueux récit qui, à mon sens, sortait du lot par l’originalité de sa narration et la force du style. J’avais donné en commentaire à mes élèves cet extrait qui dit tout de la relation masculin-féminin dans les ouvrages de Rolin (page 103). Depuis Méroé, je suis devenu un fidèle lecteur et j’ai choisi de parler de mon préféré : Tigre en papier dans lequel, avec un humour caustique, l’ex-activiste des années 70 revient, au tournant du siècle, sur ses années de militantisme et fait défiler les visages et les silhouettes.

               L’essentiel de la narration a lieu dans ce que le narrateur appelle « le vaisseau Remember », une Citroën DS 19 à bord de laquelle a pris place Marie, la fille d’un certain « Treize », son ami décédé sur lequel elle enquête. Marie « fume comme un petit mec » et écoute négligemment, pendant que la voiture tourne autour du périph, les révélations du narrateur au sujet de l’un de ces « tigres en papier » qu’était aussi son père. « Les tigres en papier », désignent à son sens ceux qui ont voulu jouer un rôle dans l’Histoire et qui se sont pris les pieds dans le tapis de leur ridicule et de leurs grands airs : sans concession, le narrateur dévide ce qu’il appelle sa pelote d’épingles », une bande de maos, d’intellos, de  prolos qui voulaient en découdre avec la société du grand capital et avec « le président Pompe ». Il y a surtout tous les proches du narrateur sur qui il jette son regard sarcastique : les Gédéon, Fichaoui, Angelo, Roger le Belge, Momo Mange-Serrures, Reureu l’Hirsute, la Chiasse, Pompabière... Et puis quelques jolies femmes, engagées elles aussi dans « la Cause » mais trop attirantes pour ne pas en même temps mettre ces jeunes tigres bouillonnants et, pour retrouver la métaphore du papier, « brouillonnants » en conflit avec eux-mêmes... Chloé et Judith.

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Suite de la conférence à Loudéac

Publié le par Eric Bertrand

Eté (partie 2) (14) [1600x1200]

             Après la pause de quelques jours (et les cornets de glace !) voici la suite et fin de la conférence. Maintenant que la fin d’année approche et le « dénouement » de ce qui a animé cette année scolaire, j’ai repris la plume et je vais (après les conseils de classe tout proches, les brevets, examens de tous ordres et pots divers et variés) pouvoir reprendre la plume... j’avais en un temps cru que je pourrais boucler avant l’été, mais ça a été impossible. Trop de chantiers en même temps (ce qui m’a cependant souvent contrarié...)

              Ce volet de la création et du loisir occupera la suite, mais place à la littérature et à la seconde partie de la conférence qui, elle, était d’un seul bloc...

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La Bretagne de Renan (2/2)

Publié le par Eric Bertrand

                Ernest Renan trône au centre de la belle place située en face de la cathédrale de Tréguier. Sa silhouette quasi goguenarde semble narguer tous ceux qui, du fond du temps, ont pu le honnir. Rien ne prédestinait pourtant ce grand prématuré, ce maudit (sorti du ventre de sa mère au bout de sept mois) à un destin si éclatant.

               Une « magicienne », une sorte de druidesse inspirée qui vivait en marge du bourg, avait « lu », dans la lumière et les « signes » de l’étang, que l’enfant survivrait et qu’il lui faudrait remercier la miséricorde divine. Et de fait le « protégé de Dieu », un brin iconoclaste, grandit, s’instruit, étudie plus que de raison. Sans rien avouer encore de ses pensées profondes, il médite, à l’ombre de la cathédrale. Rien ne semble l’empêcher de devenir un jour cardinal. La petite ville, fervente catholique, fonde tous ses espoirs dans le l’étudiant de Tréguier quand il s’en va vers Paris pour parfaire sa formation. Mais la curiosité intellectuelle et le sens critique de Renan l’amènent vite à des vues un peu en marge de l’orthodoxie...

                Il s’exprime dans des ouvrages savants dans lesquels il remet progressivement en cause l’origine du christianisme. La parution de « la Vie de Jésus » fait l’effet d’une bombe. La population de Tréguier aussitôt crie scandale, trahison ! Au bûcher ! Plus question pour le renégat de revenir au sein d’une patrie qu’il a pourtant célébrée dans les « Souvenirs d’Enfance et de jeunesse ». Mais le vieux druide ne peut se passer de la poésie des races celtiques et il trouvera refuge en un manoir écarté dans un coin des Côtes d’Armor pour continuer à hanter les lieux. Les esprits finissent toujours par chasser les vieux démons et aujourd’hui Renan est la fierté de Tréguier comme Rimbaud celle de Charleville ! Eternel retournement de la Fortune !

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La Bretagne de Renan (1/2)

Publié le par Eric Bertrand

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             A l’origine de mes recherches sur le celtisme, il y a Ernest Renan... à qui j’ai rendu « une petite visite » au cours de mon récent séjour en Bretagne... Dans son "Essai sur la poésie des races celtiques", il commence par définir une zone géographique particulière qui n’a cessé de m’attirer par la suite.

 

Lorsqu'en voyageant dans la presqu'île armoricaine on dépasse la région, plus rapprochée du continent, où se prolonge la physionomie gaie, mais commune, de la Normandie et du Maine,

et qu'on entre dans celle qui mérite ce nom par la langue et la race, le plus brusque changement se fait sentir tout à coup. Un vent froid, plein de vagues et de tristesse,

s'élève et transporte l'âme vers d'autres pensées ; le sommet des arbres se dépouille et se tord ; la bruyère étend au loin sa teinte uniforme ; le granit perce à chaque pas un sol trop maigre pour le revêtir ; une mer presque toujours sombre forme à l'horizon un cercle d'éternels gémissements(…)

 

            Et par souci d'exactitude, Renan prend soin de préciser dans une note, dans quelles régions du monde et pour quel type de civilisation il fait son analyse :

 

Pour éviter tout malentendu, je dois avertir que par le mot "celtique", je désigne ici non l'ensemble de la grande race qui a formé, à une époque reculée, la population de presque tout l'occident, mais uniquement les quatre groupes qui de nos jours méritent encore de porter ce nom par opposition aux germains et aux peuples néo-latins. Ces quatre groupes sont : 1° les habitants du pays de Galles et la presqu'île de Cornouailles portant encore de nos jours l'antique nom de "Kymris" ; 2° les Bretons bretonnants ou habitants de la Bretagne française parlant bas breton, qui sont une émigration des Kymris du Pays de Galles ; 3° les Gaels du Nord de 1'Ecosse parlant gaélique ; 4° les Irlandais, bien qu'une ligne très profonde de démarcation sépare 1'Irlande du reste de la famille celtique.

                   

              Après avoir délimité l'espace géographique, il propose une définition de l'imaginaire celtique afin de bien distinguer ce qui le caractérise :

 

I1 semble que l'on entre dans les couches souterraines d'un autre âge (...) On ne réfléchit pas assez à ce qu'a d'étrange ce fait d'une antique race continuant jusqu'à nos jours et

presque sous nos yeux sa vie dans quelques îles et presqu'îles perdues de l'occident (...) On oublie surtout que ce petit peuple, resserré maintenant aux confins du monde, au milieu

des rochers et des montagnes où ses ennemis n'ont pu le forcer est en possession d'une littérature qui a exercé au Moyen Age une immense influence, changé le tour de l'imagination européenne et imposé ses motifs poétiques à presque toute la chrétienté (...) La civilisation de Rome les atteignit à peine, et ne laissa parmi eux que peu de traces. L'invasion germanique les refoula mais ne les pénétra point. A l'heure qu'il est, ils résistent encore à une civilisation bien autrement dangereuse, celle de la civilisation moderne (...)

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